La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 13: Echoes of the Past
L’air dans la cabine de Malik sentait le café refroidi et la sueur électrique des machines surchauffées. Élise Renard se tenait derrière lui, les doigts crispés sur le dossier de son siège, tandis que ses mains à lui dansaient sur le clavier avec une précision nerveuse.
« Phénix Participations. Luxembourg. Fonds de pension fantôme. Ça a été dissous en 2009, mais les serveurs… c’est là que ça devient intéressant. Le domaine est toujours actif. Quelqu’un paie pour un serveur fantôme depuis quinze ans. »
— « Tu peux entrer ? »
Malik ricana sans détourner les yeux de l’écran. « Entrer, c’est un grand mot. Disons que je peux frapper à la porte et voir s’ils répondent. »
Trois fenêtres de code défilèrent. Une adresse IP en Roumanie. Un proxy au Panama. Un nœud de sortie à Singapour. Il contourna chaque couche avec une patience de serpent, et Élise retenait son souffle sans même s’en rendre compte.
— « Là. » Malik claqua la touche Entrée. « Répertoire racine. C’est plus vide que mon frigo après une campagne. Un seul dossier. »
Sur l’écran, un nom s’afficha en lettres blanches sur fond noir :
**PROJET_AEGIS**
Le cœur d’Élise fit un bond dans sa gorge. « Ouvre-le. »
Malik hésita une seconde. C’était un geste minuscule, imperceptible pour la plupart, mais Élise le vit. Il avait les mains calmes, mais la nuque tendue. Il cliqua. Un fichier unique apparut : `AEGIS_PROTO_v3_1966.dwg` — un fichier de conception assistée par ordinateur. De 1966.
— « Ils faisaient de la CAO en 1966 ? » demanda-t-elle.
— « Pas eux. » Malik ouvrit le visualiseur. « Le ministère. Le format vient de l’intérieur. Cet archivage, là, c’est le gabarit de la DGA. Je reconnaîtrais cette signature entre mille. »
Le fichier se chargea lentement — suffisamment lentement pour que le silence devienne une présence dans la cabine. Les haut-parleurs grésillèrent. Puis le schéma technique apparut, occupant tout l’écran.
Élise sentit le sol se dérober.
La forme centrale, bleue sur fond noir, était exactement celle du dispositif qu’elle avait observé à travers la porte du temple — avant qu’elle ne s’ouvre pour la laisser passer. Les mêmes courbes de turbines emboîtées. Le même cylindre principal. Les annotations qui couraient sur les marges indiquaient un langage qu’elle ne parlait pas, une syntaxe hybride d’ingénierie hydraulique et de physique des fluides.
Mais les libellés, eux, étaient lisibles.
« Conversion thermo-cinétique des gradients abyssaux », murmura-t-il, déchiffrant le texte. « Énergie hydrostatique… Extraction par résonance des courants de fond… »
— « C’est une machine. » La voix d’Élise étranglait. « Une machine qui transforme la pression des profondeurs en énergie. Pas une ruine. Pas un vestige. Un prototype. »
« Un prototype immergé sous un temple antique, dans un bunker scellé, financé par un montage qui remonte à la disparition de Lauzier », dit Malik. « Le gars que le ministère prétendait avoir perdu en mission. »
Élise se pencha. Sur le coin inférieur droit du plan, une signature de validation. Elle connaissait cette écriture. Elle l’avait vue sur des lettres de mission, sur des rapports de plongée, sur le côté d’un bloc-notes qu’une femme tenait dans un café de Toulon il y a dix ans.
« Sophie Lambert. Chef de projet adjoint. 1966. »
Malik releva la tête. « Ton amie a travaillé sur une machine que le gouvernement a planquée sous l’eau avant ta naissance ? »
Élise ne répondit pas. Elle n’entendait plus Malik, plus les ventilateurs des serveurs, plus la mer qui cognait contre la coque de l’Atalante. Elle voyait seulement la signature de Sophie, nette et précise, à côté d’une mention manuscrite en rouge : « Diffusion restreinte — valider les paramètres de stabilisation avant mise en œuvre définitive. »
« Le fichier a des métadonnées », coupa Malik. « Horodatage. Modifications jusqu’en 1989. Dernière ouverture il y a trois semaines. »
Elle se tourna vers lui. « Trois semaines ? »
« Quelqu’un y a encore accès. Quelqu’un qui a le certificat d’origine. » Malik cliqua sur une interface d’archivage. « Et ça… ça, c’est le journal d’audit. Il y a des traces de connexion jusqu’à aujourd’hui. Il y a une heure. »
Le réseau de l’écran trembla.
Une fine ligne de pixels vacilla au sommet du plan, comme une perturbation dans un signal analogique. Puis une autre, juste sous la signature de Sophie. Malik fronça les sourcils et se pencha vers l’écran, les mains suspendues au-dessus du clavier.
— « Élise. » Sa voix devint soudain étrangement calme. « Regarde. »
Une fine ligne de pixels vacilla au sommet du plan, comme une perturbation dans un signal analogique. Puis une autre, juste sous la signature de Sophie. Malik fronça les sourcils et se pencha vers l’écran, les mains suspendues au-dessus du clavier.
« Ils sont dans mes logs », murmura-t-il.
L’écran entier clignota une fois, puis deux. Le plan d’AEGIS ne disparut pas. Il fut remplacé. Une fenêtre de terminal noir s’ouvrit, et un texte blanc apparut, tapé comme par un automate :
`SHUTDOWN INITIÉ PAR : ADMIN-7743` `RAISON : INTRUSION NON AUTORISÉE` `SUPPRESSION CIBLE : FICHIER AEGIS_PROTO_v3_1966.dwg`
« Non. NON. » Malik martela trois raccourcis clavier. Élise avait l’impression d’entendre son propre sang, de voir son espoir — cette chose fragile qu’elle avait cru protéger — se réduire comme un plongeur au fond d’un puits.
Une barre de progression apparut sous le texte blanc. Elle avançait à 30 %. 45 %. 60 %.
« Fais quelque chose », souffla-t-elle.
« Je fais ! » Les doigts de Malik étaient devenus flous. « Je coupe l’alimentation de la baie, je dévie leur processus, je… »
À 78 %, la barre vacilla. Le terminal noir resta ouvert. Puis, dans une dernière pulsation de pixels, le plan d’AEGIS s’effaça. Le bruit de fond de la cabine baissa d’un cran — une note presque imperceptible, comme la machine elle-même venait d’expirer.
Malik resta figé au-dessus du clavier. L’écran était devenu une surface de verre mort. Et dans le reflet, Élise aperçut son propre visage, pâle, ses yeux immenses, la bouche entrouverte non par la surprise mais par la certitude.
Quelqu’un savait qu’ils étaient là. Quelqu’un les avait laissés entrer assez longtemps pour qu’ils voient tout — et installé la fermeture pour qu’ils sachent à quel point il était puissant. Ce n’était pas un accident. Pas un hasard. Quelqu’un les avait regardés chercher et leur avait laissé trouver, juste assez.
Élise posa une main sur l’épaule de Malik. Il tremblait, à peine, de la manière dont on tremble après avoir échappé de justesse à quelque chose dont on ne mesure pas encore la violence.
« Il y a une copie », dit-elle enfin, sa voix comme un fil dangereusement tendu. « Il doit bien y avoir une copie. Quelque part. Quelqu’un l’a emportée. Sophie l’a fait. Elle a dû le faire. »
Le silence de Malik fut la seule réponse. Dans le couloir, à travers les cloisons, elle crut entendre la mer s’agiter, comme si les profondeurs d’Aegis tout entières venaient de remarquer qu’on les surveillait.
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