La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 14: Aftermath of Revelation
Le silence qui suivit la purge du fichier dura près de trente secondes. Sur l'écran de Malik, la fenêtre du serveur Phénix affichait désormais un vide propre, brutal, comme une page arrachée d'un registre. Le curseur clignotait, indifférent.
Malik retira ses doigts du clavier comme s'il venait de toucher une plaque chauffante.
— Ils savent, dit-il d'une voix plate. Depuis le début ou presque. Ils nous ont laissés entrer assez loin pour voir ce qu'ils voulaient qu'on voie, puis ils ont tiré la trappe.
Renard fixait l'écran, les mains croisées devant sa bouche. Son cerveau tournait à plein régime, classant les informations, pesant les implications. Le brevet SOCOMER. Le fichier dans la base Phénix. Sophie Lambert, vivante, signant un blueprint en 1966 — trente ans avant la thèse que Renard avait encadrée. Rien ne collait.
— Ils nous ont peut-être laissés regarder le dossier volontairement, dit Yasmina, qui était adossée au mur étroit de la cabine technique, les bras croisés. Un appât. Pour voir qui viendrait le chercher.
— Ça n'aurait pas de sens, répliqua Malik. Personne n'expose un projet classé défense par simple curiosité. Ils nous ont détectés et ils ont réagi. La question, c'est : réagi comment ? Alerte automatique ou intervention humaine ?
— Le wipe venait d'un compte administrateur de Phénix, rappela Renard. Un humain a appuyé sur le bouton. Quelqu'un qui était en ligne, cette nuit, à cette heure précise.
— Ou un script programmé en réponse à notre intrusion, tempéra Karim, qui se tenait près de la porte de la cabine, encore en combinaison de plongée, la capuche baissée autour du cou. Ne leur donnons pas plus de sophistication qu'ils ne le méritent.
Renard le regarda. Il dégoulinait encore légèrement sur le plancher de linoléum, ses cheveux plaqués sur le crâne. Il était monté du pont inférieur, alerté par Malik, et n'avait pris le temps ni de se sécher ni de ranger son équipement. La fatigue creusait ses traits, mais ses yeux restaient vifs.
— Je dirais que si, ils méritent toute notre méfiance, dit-elle. Ils ont créé une entreprise coquille en 1964, l'ont dissoute proprement en 1974, et leur paper trail tient encore la route un demi-siècle plus tard. Ces gens-là ne laissent pas de scripts aléatoires derrière eux.
Elle se tourna vers Malik.
— Qu'est-ce qu'on a conservé ? Avant le wipe, j'ai vu le blueprint. Mais est-ce que tu as eu le temps de l'extraire ?
Malik baissa la tête.
— J'étais en train de lancer l'export quand la commande est tombée. J'ai réussi à sauvegarder une capture d'écran partielle — le tiers supérieur du document. Rien de plus.
— Le tiers supérieur, répéta Yasmina. Sur un plan technique, c'est le plus important. Les cotes, les légendes, les signatures.
— Sophie était en bas de page, dit Renard. J'ai vu son nom dans l'aperçu. Mais si la signature est dans la capture, on a une trace. Une preuve.
Malik ouvrit un fichier image et l'agrandit. La résolution était médiocre — une capture écran faite à la hâte pendant le compte à rebours du wipe. Mais on distinguait nettement une partie du dessin technique, des lignes complexes représentant un cylindre avec des anodes concentriques, et sous la légende, trois signatures manuscrites. Renard reconnut immédiatement celle du milieu : Sophie Lambert. Le graphisme ferme, le « S » légèrement exagéré, le « L » qui butait contre le bord de la ligne.
Sophie avait toujours signé ainsi. Renard l'avait vue sur des centaines de formulaires de laboratoire, de rapports de stage, de cartes de vœux. Une écriture qui ne changeait pas, stable comme l'océan.
Elle détourna les yeux du moniteur.
— On a quelque chose, dit-elle. Mais pas assez. Il va falloir trouver une autre source.
Elle n'eut pas le temps d'en dire plus. Son téléphone vibra dans la poche de sa veste. Elle le sortit, regarda l'écran : numéro inconnu, préfixe local — Marseille ou les environs. Une partie d'elle souffla pour se calmer. Une partie d'elle comprit.
Elle décrocha et ne dit rien.
Une voix à l'autre bout, masculine, neutre, sans accent identifiable. Elle avait cette qualité particulière des voix qui ont été traitées ou qui s'exercent à l'être.
— Capitaine Renard. Je vous suggère de mettre fin à vos activités sous-marines. Ce que vous cherchez ne vous concerne pas. Il y a des choses que certains secrets doivent rester là où ils sont. Votre sécurité et celle de votre équipe dépendent de votre bon sens.
La ligne coupa. Aucune menace explicite, aucune formulation qui puisse être citée devant un tribunal. Juste une suggestion. Pourtant, le poids des mots pesait autant qu'une ancre.
Renard tenait le téléphone contre son oreille encore quelques secondes, le vide sonore à l'autre bout, puis elle le baissa lentement.
— Qui était-ce ? demanda Yasmina.
Renard ne répondit pas tout de suite. Elle regarda par le hublot de la cabine technique, orienté vers le sud-ouest. Au-delà de la superstructure du navire laboratoire, dans la lueur orange des projecteurs de pont, elle distingua une silhouette longue et basse qui se découpait contre l'horizon noir : un patrouilleur de la marine nationale, feux de navigation discrets, profil de bâtiment furtif. Il ne se dirigeait pas vers eux, ni ne semblait effectuer une manœuvre particulière. Il circulait lentement, en boucle, à environ deux milles au large.
— Ils nous surveillent, murmura-t-elle.
Karim s'approcha pour regarder par-dessus son épaule.
— C'est peut-être une coïncidence. Le trafic commercial emprunte souvent ce chenal.
— Le trafic commercial n'éteint pas ses transpondeurs, dit Renard.
Ils restèrent un moment sans parler. On n'entendait que le doux ronflement des générateurs du navire et le clapotis de l'eau contre la coque. Malik ferma l'image du blueprint. Yasmina croisa les bras plus étroitement, comme si elle cherchait à contenir une angoisse naissante. Karim changea de pied.
Renard fit face à son équipe. La décision qu'elle s'apprêtait à prendre lui serrait la gorge, mais elle savait qu'elle n'avait pas le choix. Pas encore.
— On suspend la plongée demain, dit-elle. Aucun d'entre nous ne mettra un pied dans l'eau.
— On recule ? demanda Karim, la mâchoire serrée.
— On respire.
Le visage de Malik s'affaissa.
— Capitaine, on est sur quelque chose. On ne peut pas laisser une menace anonyme nous arrêter.
— Ce n'est pas la menace, dit Renard. C'est le patrouilleur. Ton accès au serveur Phénix a été détecté. S'ils ont identifié notre adresse IP, ils savent exactement où nous sommes. Ils savent ce que nous avons vu. Si on continue demain comme si de rien n'était, on leur offre une raison de monter à bord et de tout saisir. Le matériel, les données, les enregistrements. Et ça ne profitera à personne.
Karim la regarda intensément.
— Et si on part, maintenant ? On lève l'ancre et on va à Marseille expliquer ce qu'on a trouvé ?
— Pour quoi faire ? On n'a qu'une capture d'écran partielle. Pas de preuve irréfutable. Pas de corps, pas de dossier, pas de témoin complice. Le ministère pourrait nous traiter de pirates et nous faire jeter en prison avant même que les médias comprennent ce qu'on voulait leur dire.
Elle observa chacun d'eux à tour de rôle. Yasmina, les yeux baissés, qui réfléchissait visiblement à des centaines de mètres par seconde. Malik, tendu, les doigts encore frémissants au-dessus du clavier, frustré d'avoir perdu le contrôle. Karim, cherchant un angle d'attaque, une façon de transformer cette défaite en victoire.
— Une journée, dit-elle. On reste au mouillage, on fait profil bas, on observe. Pendant ce temps, on cherche une autre entrée. On recontacte des gens. On trouve une faille qui ne passe pas par un serveur compromis.
Yasmina leva les yeux.
— J'ai un contact à l'Institut océanographique. Il a accès aux archives papier de certaines missions classées des années soixante. Rien de très secret — mais parfois, les inventions qui ont disparu laissent des traces dans les demandes de subvention ou les registres d'approvisionnement.
— Va pour demain, dit Renard. Toi, rapproche ton contact dès que possible. Malik, fais un inventaire complet de ce qu'on a enregistré cette nuit — captures, captures d'écran, logs. On verra s'il reste des résidus exploitables. Karim, tu vérifies notre configuration de navigation, sans rien faire d'exceptionnel. On est un navire de recherche en pause technique. C'est tout.
— Et toi ? demanda Karim.
Renard jeta un dernier regard au patrouilleur. Il avait légèrement redressé sa route et se dirigeait maintenant vers le sud, comme s'il avait terminé un exercice de routine. L'eau bouillonnait brièvement dans son sillage, puis rien.
— Moi, j'ai un coup de téléphone à passer.
Elle quitta la cabine technique et gravit la passerelle vers sa cabine personnelle. La nuit était chaude, à peine agitée d'un souffle de vent d'est. Le pont humide brillait sous la lumière des lampes. Elle passa devant la réserve de matériel, devant la porte fermée du laboratoire humide, et s'arrêta devant sa cabine.
Elle s'assit sur le lit étroit. Près d'une heure du matin. Elle appuya sur le rappel du dernier numéro reçu. La tonalité se fit entendre deux fois. Puis une voix de femme, enregistrée, impersonnelle.
« Le numéro que vous avez composé n'est pas attribué. Veuillez vérifier le numéro et réessayer. »
Elle raccrocha. Évidemment. On n'utilise pas un téléphone jetable deux fois.
Elle resta assise dans le noir, le téléphone toujours dans la main. Elle pensa à Sophie — non pas à la Sophie de la thèse de 1989, ni à celle de la photo disparue des archives du ministère, mais à celle qui avait traversé son bureau un soir de novembre 1998, quelques semaines avant de s'évanouir dans la nature. Sophie qui avait demandé si Renard pensait que les secrets d'État pouvaient enterrer une vérité scientifique. Et qui n'avait jamais entendu la réponse.
Demain, je trouverai tes traces ailleurs, se promit-elle. Mais elle savait bien que cette nuit, elle ne dormirait pas.
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