La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 15: The Mentor's Price
Le soleil se levait à peine sur la Méditerranée quand l’hélicoptère apparut à l’horizon. Élise Renard, une tasse de café refroidi à la main, le regarda approcher depuis la passerelle de l’*Atalante*. Elle n’avait pas besoin de jumelles pour reconnaître la silhouette qui se découpait dans l’habitacle transparent.
Le professeur Girard.
Elle écrasa sa colère naissante sous une inspiration lente. Hier, il avait refusé de l’aider, l’avait renvoyée avec des généralités sur la prudence académique. Aujourd’hui, il débarquait avec son propre matériel, son propre personnel, comme si de rien n’était. Comme si elle n’avait pas passé la nuit à traquer des ombres.
L’hélicoptère se posa sur la plateforme arrière dans un vacarme de pales qui fouettaient l’air salin. Girard en descendit, voûté sous le souffle, une main crispée sur son chapeau de toile. Il était plus vieux que dans son souvenir — soixante-dix ans bien tassés, le visage creusé par des décennies de soleil et de secrets. Derrière lui, trois techniciens en combinaison blanche déchargèrent des caisses estampillées du logo de l’Institut océanographique de Monaco.
Renard descendit les rejoindre. Elle ne lui laissa pas le temps de poser le pied sur le pont.
— Vous avez changé d’avis, professeur ? Ou vous avez décidé de venir constater les dégâts en personne ?
Girard retira son chapeau. Ses yeux, d’un bleu délavé par l’âge, soutinrent son regard sans ciller.
— Capitaine Renard. Je crois que nous devons parler.
— Parler. C’est tout ce que vous savez faire.
Elle croisa les bras. Derrière eux, l’équipage s’affairait — Malik jetait des regards furtifs depuis la porte de la salle des machines, Yasmina s’était arrêtée de ranger le matériel de laboratoire pour observer la scène.
Girard consulta brièvement ses techniciens, qui s’éloignèrent vers la cale avec leurs caisses. Puis il se rapprocha, baissant la voix.
— Ce que vous avez découvert sous le temple… ce que vous avez failli déclencher il y a deux nuits… Le saviez-vous ? Le saviez-vous vraiment ?
Elle soutint son regard.
— Je sais ce que j’ai vu. Une porte scellée, moderne. Un brevet déposé par SOCOMER. Et le nom de Sophie Lambert.
Le visage de Girard se contracta à peine. Un tic à la commissure des lèvres, presque imperceptible. Il jeta un coup d’œil vers l’horizon, comme s’il cherchait quelque chose dans le bleu du matin.
— Marchons.
Ils longèrent la rambarde, loin des oreilles indiscrètes. Le bruit des vagues contre la coque offrait une parfaite couverture.
— J’ai connu Jacques Lauzier, commença Girard. J’étais son assistant en 1964, quand il a fait la première exploration systématique du bassin d’Aegis. Vous connaissez la version officielle : un site d’époque romaine, des amphores, quelques structures portuaires. C’est la version que nous avons donnée au monde.
Il marqua une pause. Renard ne dit rien. Elle attendait.
— Ce que nous avons découvert sous les ruines romaines, c’était quelque chose d’autre. Quelque chose de plus ancien. Et de plus dangereux que tout ce que l’archéologie pouvait imaginer.
— Project Aegis. Elle prononça les mots comme on crache un noyau.
— Le projet n’existait pas encore à l’époque. Nous étions des scientifiques, pas des militaires. Jacques voulait comprendre ce que nous avions trouvé. Cette énergie… cette résonance qui émanait de la structure. Il a fait venir Sophie Lambert, une jeune physicienne brillante.
Le nom de Sophie fit vibrer quelque chose dans la poitrine de Renard. Elle ferma les yeux une seconde, revit son visage dans le port de Marseille, dix ans plus tôt. La dernière fois qu’elle l’avait vue vivante.
— Vous saviez qu’elle était ma directrice de thèse ? dit-elle d’une voix neutre.
— Je sais qu’elle a disparu en 1998, répondit Girard. Et je sais que vous la cherchez depuis.
Le silence s’étira entre eux, chargé de reproches muets.
— Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? demanda enfin Renard. Il y a sept ans, quand j’ai commencé à travailler sur le site d’Aegis, vous saviez. Vous saviez ce que nous allions trouver, et vous m’avez laissée plonger sans rien me dire. Vous m’avez laissée vous faire confiance.
Girard détourna le regard. Pour la première fois, il sembla vieux. Vraiment vieux.
— Parce que je croyais que si je vous disais la vérité, vous arrêteriez. Et j’avais besoin que quelqu’un continue à chercher. Pas pour trouver — pour surveiller.
— Surveiller quoi ?
— Le site. L’installation. Et tout ce qui pourrait essayer de la rouvrir.
Il se tourna vers elle, et son regard s’était durci.
— Écoutez-moi, capitaine. Il y a soixante ans, nous avons découvert sous la cité antique d’Aegis une source d’énergie qui n’obéit à aucune des lois physiques que nous connaissons. Une énergie extra-dimensionnelle, qui semble provenir d’une brèche dans l’espace-temps. Jacques Lauzier croyait pouvoir la comprendre. La canaliser. Peut-être même l’utiliser pour l’humanité. Mais nous avons été infiltrés, dès le début. La marine nationale et les services de renseignement ont eu vent de nos travaux. Et ils ont compris ce que cette énergie pouvait devenir entre de mauvaises mains.
Il laissa la phrase en suspens. Le vent matinal souleva une mèche de cheveux gris sur son front.
— Une arme, compléta Renard.
— Une arme, oui. La plus dévastatrice que l’humanité ait jamais conçue. Pire que le nucléaire. Nous avions un morceau de tissu d’univers entre les mains.
Renard s’appuya contre la rambarde. Son esprit tournait à mille à l’heure. Sophie, les documents signés de sa main, le brevet, la porte scellée. Tout convergeait vers un point unique.
— Sophie a vu ce que la marine préparait, dit-elle. C’est pour ça qu’elle est partie, n’est-ce pas ?
— Elle a choisi son camp. Le vôtre. Celui de la connaissance, pas du contrôle.
— Et vous ?
La question tomba comme un couperet. Girard ne broncha pas.
— J’ai fait le seul choix que j’ai cru possible. J’ai fait semblant de collaborer. J’ai infiltré l’Institut océanographique, j’ai passé quarante ans à documenter, à surveiller, à empêcher quiconque ne prenne trop de risques. Et j’ai gardé le silence.
— Vous avez laissé sombrer le projet. Sophie est morte — ou pire — parce que personne ne l’a écoutée. Et vous avez enterré la découverte la plus importante de l’histoire humaine sous des décombres romains.
Girard hocha lentement la tête.
— Vous pouvez me détester, capitaine. Vous auriez raison. Mais je suis ici, maintenant, parce que ce que vous avez trouvé dans les profondeurs du temple a bouleversé un équilibre que nous avions mis soixante ans à maintenir. La porte que vous avez franchie n’a jamais été ouverte. Pas une seule fois, depuis 1966. Vous l’avez fait sans protocole, sans l’autorisation de personne.
Il plongea la main dans sa poche et en sortit une clé USB, qu’il lui tendit.
— Et c’est la seule raison pour laquelle je vous donne ceci.
Renard prit l’objet, le retournant entre ses doigts.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Les coordonnées exactes de l’entrée cachée du laboratoire souterrain. Celui que contient la véritable installation. Le dossier de Sophie Lambert, ses notes, ses relevés de fréquence. Et les plans que la marine a abandonnés quand ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas contrôler ce qu’ils avaient trouvé.
Girard baissa les yeux vers l’eau sombre qui clapotait contre la coque.
— Vous voulez comprendre, capitaine ? Vous voulez savoir ce qui est arrivé à votre amie ? Alors vous allez devoir descendre plus profond que vous ne l’avez jamais fait. Et ce que vous trouverez là-dessous changera la façon dont vous regardez le monde.
Il releva la tête, et son regard soutint celui de Renard avec une intensité douloureuse.
— Mais je vous préviens. Une fois que vous saurez, il n’y aura plus de retour en arrière. Plus jamais.
Renard regarda la clé USB dans sa main, puis le vieil homme qui se tenait devant elle. Quelque part sous les flots, une porte attendait d’être franchie. Et Sophie, quelque part, l’avait déjà franchie avant elle.
— Eh bien, dit-elle en glissant la clé dans sa poche de veste, il était temps que quelqu’un d’autre porte ce poids.
Elle tourna les talons et se dirigea vers la coursive, laissant Girard seul face au soleil levant.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.