La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 16: The Hidden Lab
La porte coulissa sans un bruit, obéissant à la séquence que Girard tapait sur un clavier scellé dans la roche. Renard retint son souffle. Derrière elle, le temple d'Aegis baignait dans la lueur bleutée de leurs lampes, mais devant, un corridor métallique s'enfonçait dans l'obscurité, droit comme un trait, les murs constellés de rivets et de câbles.
— Vous saviez que ça existait, dit-elle, la voix étouffée par le masque.
Girard hocha la tête. Dans la pénombre, son visage paraissait plus vieux, plus las.
— J'ai contribué à le construire. En 1966, nous pensions bâtir l'avenir. Nous avons bâti un tombeau.
Il s'engagea dans le couloir, et Renard le suivit. Ses palmes claquaient sur le métal, un bruit sec dans l'eau qui contrastait avec le silence feutré des ruines antiques. Le passage descendait en pente douce, et la pression augmentait. Elle vérifia son manomètre : quarante-cinq mètres. Encore dans les clous.
— Qu'est-ce qu'on va trouver là-dedans ?
— Ce que nous avons laissé. Des années de travail. Et peut-être des choses que j'aurais préféré ne jamais voir.
Le corridor aboutit à une chambre circulaire, de la taille d'un hangar. Des consoles murales, mortes depuis des décennies, alignaient leurs écrans noirs comme des rangées de monolithes. Au centre, des tables d'acier portaient encore des instruments chirurgicaux, ordonnés, comme si l'équipe allait revenir d'une minute à l'autre. Renard balaya la pièce du faisceau de sa lampe et s'arrêta net.
Le long du mur du fond, une rangée de cylindres de verre, chacun de la hauteur d'un homme, chacun rempli d'un liquide ambré.
Et dans chacun, une forme.
Elle s'approcha lentement, le cœur cognant contre ses côtes. Le premier tube contenait une silhouette fœtale, petite, tordue, presque translucide. Le deuxième montrait un être au corps humain mais aux membres asymétriques, comme si la symétrie avait été une suggestion plutôt qu'une règle. Le troisième semblait plus développé — des bras, des jambes, une tête aux proportions étranges, le crâne trop large, les yeux trop écartés. Tous étaient suspendus dans un gel visqueux, préservés dans un état d'inachèvement.
— Mon Dieu, murmura Renard.
Girard s'arrêta à côté d'elle, son visage reflété dans le verre du tube le plus proche.
— Nous les appelions les essais. Matricule un à trente-sept. Tous des échecs.
— Des échecs de quoi ?
— D'adaptation.
Il s'écarta et longea la rangée, effleurant les cylindres comme on touche une tombe. Renard le suivit, incapable de détourner les yeux.
— En 1966, nous étions une équipe disparate : des physiciens, des biologistes, des militaires. Nous avions découvert par hasard une source d'énergie sous Aegis — nous ne savions pas comment la qualifier. Elle n'appartenait pas à notre réalité. Elle semblait… filtrer à travers les failles de notre dimension, comme l'eau s'infiltre à travers une coque.
Il s'arrêta devant un tube plus grand que les autres. À l'intérieur, une silhouette presque humaine, mais plus longue, plus fine, aux doigts démesurément allongés. Renard eut un mouvement de recul involontaire.
— Cette énergie, poursuivit Girard, avait des propriétés que nous ne comprenions pas. Elle pouvait modifier la matière organique. La faire évoluer. La pousser dans des directions que la nature n'avait jamais explorées.
— Les militaires ont voulu l'utiliser, dit Renard.
— Ils ont voulu la contrôler. Créer un soldat capable de survivre en profondeur, de respirer sous l'eau, de supporter des pressions extrêmes. Un sous-marin humain, si vous voulez. Le projet Aegis.
Renard regarda la rangée de tubes, les dizaines de formes tordues, les visages jamais nés.
— Ils ont fait ça avec des fœtus.
— Pas les militaires. Nous. Les civils, les scientifiques. Nous étions aussi coupables. La première année, nous étions exaltés. Nous pensions dompter une force fondamentale de l'univers. Nous avons fabriqué des monstres.
Girard posa une main sur le verre, et son gant laissa une trace dans les algues fines qui s'y étaient accrochées.
— Chaque échec nous apprenait quelque chose. Nous avons appris à canaliser l'énergie avec plus de précision. À cibler les gènes responsables de l'adaptation. Les derniers essais — matricules trente à trente-sept — étaient presque viables. Presque humains.
— Sophie Lambert est arrivée quand ?
Girard se tourna vers elle, un éclat de surprise dans les yeux.
— Sophie est arrivée en 1967. À la fin du programme. Elle était brillante, trop brillante pour ne pas comprendre ce que nous faisions.
— Et elle a découvert la vérité.
— Elle a découvert que les essais n'étaient pas la fin du programme. Le cœur du projet — le vrai — était la Weybridge. Une machine creusée dans la roche, sous nos pieds, capable de puiser directement dans la source extra-dimensionnelle. Les militaires ne voulaient pas d'un soldat. Ils voulaient une arme.
Renard sentit un froid qui n'avait rien à voir avec la température de l'eau.
— Une arme qui fait quoi ?
— Qui ouvre une faille. Qui fait passer quelque chose à travers.
Girard traversa la salle et s'arrêta devant une porte blindée, massive, marquée d'un symbole qu'elle ne reconnut pas : une spirale brisée, entourée de points.
— C'est ce qu'il y a là-dedans que les militaires voulaient protéger. Et ce que Sophie a essayé de révéler avant qu'ils ne la fassent disparaître.
Renard s'approcha de la porte, et un détail attira son regard. Sur le chambranle, une marque gravée à la pointe sèche, à peine visible sous les dépôts de calcaire : des initiales — SL. Sophie Lambert. Elle datait des derniers mois, quand Sophie travaillait encore sur le site avant sa disparition.
— Elle est passée ici, dit Renard. Elle est entrée.
Girard fronça les sourcils, examinant la gravure.
— Sophie n'était pas autorisée dans le laboratoire central. Personne ne l'était, sauf les trois directeurs du projet.
— Et pourtant, elle y est allée. Elle a laissé sa marque pour que quelqu'un la trouve.
Renard essaya d'ouvrir la porte — scellée par le même mécanisme de verrouillage que la porte du temple. Son instinct voulait qu'elle force le système, qu'elle déchire cette porte et découvre ce que Sophie avait vu.
— On ne peut pas l'ouvrir maintenant, dit Girard. Il faut une séquence de code que je n'ai qu'à moitié mémorisée.
— Alors on la mémorisera ensemble.
Elle sortit son appareil photo sous-marin et commença à documenter la salle méthodiquement : les tubes, les étiquettes, les consoles, la porte blindée. Chaque image était une preuve. Chaque cliché était un acte d'accusation.
— Vous avez dit que la machine est sous nos pieds, dit-elle sans cesser de photographier.
— Oui. À environ quatre-vingts mètres de profondeur. La Weybridge est toujours là. Opérationnelle, pour ce que j'en sais.
— Et si quelqu'un d'autre la trouvait ?
Girard ne répondit pas tout de suite. Il fixa la rangée de tubes, les monstres silencieux qui flottaient dans leur gel doré.
— Nous avons rompu l'équilibre, dit-il enfin. En ouvrant la porte du temple, nous avons envoyé un signal. Quelqu'un à la surface l'a reçu. C'est vous qui avez reçu l'appel anonyme, pas moi. C'est votre navire qui est surveillé par la marine. Mais ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils ne viennent directement ici.
Renard rangea son appareil et remonta son détendeur.
— Alors nous devons entrer dans cette pièce avant eux.
— Et si vous n'aimez pas ce que vous y trouvez ?
Elle le regarda longtemps, les tubes de verre entre eux comme un champ de ruines.
— Sophie Lambert est entrée. Elle n'en est jamais ressortie vivante, je connais la fin de son histoire. Moi, je veux au moins comprendre comment elle a commencé.
Elle se retourna et s'engagea dans le corridor, la lampe devant elle, la porte blindée derrière elle comme une accusation muette.
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