La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 17: White Noise
La sirène déchira le silence comme un coup de couteau.
Renard sursauta, la main plaquée contre le mur de béton humide. Le hurlement strident rebondit sur les parois du laboratoire clandestin, se mélangeant à un claquement métallique sourd — des vérins hydrauliques s’enclenchant quelque part dans les profondeurs.
« Qu’est-ce que c’est ? » cria-t-elle, les oreilles saturées.
Girard avait blêmi. Il braqua sa lampe torche vers l’entrée du tunnel par lequel ils étaient arrivés. Au loin, un panneau d’acier glissait lentement, descendant depuis le plafond. Une porte étanche.
« Ils ont détecté notre intrusion. Le système d’auto-noyade se déclenche. »
Renard n’attendit pas la fin de sa phrase. Elle bondit déjà vers la sortie, ses bottes claquant sur le sol de pierre humide. Girard la suivait, sa respiration sifflante trahissant soixante-dix ans d’âge.
« Combien de temps ? » hurla-t-elle.
« Avant que l’eau arrive ? Même pas trois minutes. Avant que cette porte se ferme ? Moins d’une. »
La lumière du couloir baissa soudain, basculant en un rouge sombre et pulsant. Les tuyaux le long des murs se mirent à vibrer, un grondement sourd montant du sol. Renard sentit l’eau commencer à perler sur son visage — non, pas de la sueur. L’humidité remontait déjà des profondeurs, se pressant à travers les fissures du béton.
Elle courut plus vite. Sa lampe frontale dansait sur les murs, éclairant des symboles archéologiques gravés dans la pierre, des installations électriques datant d’un demi-siècle, coincées entre des blocs de l’époque hellénistique. Le contraste la frappa malgré l’urgence : ce lieu n’aurait jamais dû exister. Un temple antique servant de façade à un laboratoire du secret DEFENSE.
Le panneau d’acier continuait sa descente. Plus que deux mètres.
« Plus vite ! » cria Girard derrière elle.
Elle n’avait pas besoin qu’on le lui dise. Le sang battait à ses tempes, son cerveau calculant la distance restante. Le tunnel s’étirait devant elle, interminable, quand elle l’avait parcouru calmement dix minutes plus tôt. Chaque pas maintenant semblait se faire au ralenti.
Le panneau glissa à un mètre vingt du sol.
« Il est trop bas ! » hurla-t-elle.
Mais elle ralentit à peine — un réflexe de pilote, un calcul instinctif de son gabarit face à l’espace disponible. Elle plongea, tête la première, se laissant glisser sous la lame d’acier qui descendait inexorablement. Le métal froid lui effleura le dos, tirant sur sa combinaison. Elle roula de l’autre côté, se relevant dans l’eau qui commençait à inonder le sas extérieur.
Elle se retourna. Girard était encore à quinze mètres, courant avec une allure presque comique, son corps frêle projeté en avant.
« Allongez-vous ! » cria-t-elle.
Il comprit immédiatement. Il se laissa tomber juste au moment où le panneau atteignait quarante centimètres du sol. Son corps de vieil homme s’aplatit, les bras tendus devant lui. Il passa de justesse, sa veste accrochant un moment — puis il se libéra, glissant sur le sol mouillé pour rouler aux pieds de Renard.
Le panneau s’abattit derrière lui avec un claquement assourdissant.
Ils restèrent là une seconde, haletants. Puis le vrai bruit arriva. Un grondement liquide, immédiat, massif — des tonnes d’eau de mer déversées à grande vitesse dans l’espace désormais scellé du laboratoire. Le sol vibrait sous leurs pieds.
Girard se releva, les mains sur les genoux, le souffle court.
« Ils ont tout noyé, » murmura-t-il. « Toutes ces années d’archives. Les échantillons. Ce que tu as photographié est tout ce qui reste. »
Renard tira son téléphone de sa poche étanche, vérifia les photos. Les tubes de verre, les spécimens avortés, les plans du dispositif — tout était là. Sauvé. En grande partie grâce à son geste instinctif de tout documenter dès la seconde où elle avait franchi le seuil.
« Ils savent que nous avons quelque chose, » dit-elle.
Le visage de Girard se décomposa. « Ils ne savent pas seulement que nous avons quelque chose. Ils savent précisément qui nous avons envoyé ici, et quand. Cette attaque n’était pas générée automatiquement à l’ouverture de la porte. Combien de temps entre ton arrivée et l’alarme ? Quarante minutes ? Quelqu’un a appuyé sur le bouton pendant que nous explorions. »
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Les côtes françaises, l’après-midi même. Le ciel au-dessus du port de Marseille était sans ambiguïté — un gris lourd posé sur le bleu sombre de la Méditerranée, comme une couverture remise en place sur un crime.
Le navire de recherche Atalante était amarré à quai, ses machines silencieuses. Une atmosphère de funérailles entourait le pont où se tenait le capitaine Dumas, son visage fermé face au téléphone satellite pressé contre son oreille.
Renard grimpait l’échelle de coupée du quai, encore vêtue de sa combinaison de plongée humide, quand elle vit Leclerc l’attendre près du mât. L’assureur avait un sourire discret — presque invisible, mais presque ne suffit pas quand on a vingt ans d’expérience à observer les gens.
« Qu’est-ce que vous voulez ? » demanda-t-elle, sans s’arrêter.
Leclerc l’imita, marchant à son rythme. « Le rapport de la préfecture maritime est arrivé. Un accident de plongée impliquant votre équipe, un incident technique dégénérant en noyade partielle d’un site archéologique. Le budget de votre expédition est suspendu jusqu’à nouvel ordre par l’Université, et le ministère a ordonné l’arrêt complet des opérations de fouilles. »
Elle s’arrêta. « Noyade partielle d’un site archéologique ? C’est la version officielle ? »
« Officieuse également. Les appels d’un certain nombre de journalistes demandant des commentaires suggèrent que la communication a été étonnamment efficace de votre côté du pont. »
Leclerc sortit un dossier de sa mallette, en tapa le plat contre sa paume. « Vous êtes dans la merde jusqu’au cou, commandant Renard. Les autorités veulent une boussole humaine à désigner. Et mon client doit gérer les demandes d’indemnisation. À moins que... »
Il laissa sa phrase en suspens, un sourcil levé.
« À moins que quoi ? »
« À moins que je ne vous aide à gérer la situation. En contrepartie d’une petite faveur : l’exclusivité sur les documents que vous êtes remontée avec. Je sais que vous avez photographié quelque chose. Tout le monde au port sait que vous avez remonté quelque chose. »
Renard le fixa. Deux détonations concentrées dans le temps. D’abord, quelqu’un avait déclenché activement le système anti-intrusion du laboratoire, sachant exactement où et quand. Ensuite, Leclerc, qui semblait avoir une information privilégiée chaque fois qu’elle en avait besoin, se tenait là, offrant un marché.
Le monde était devenu trop petit. Trois personnes entouraient le secret d’Aegis. Et l’une d’elles venait peut-être de la trahir.
« Je n’ai rien remonté qui puisse vous intéresser, » répondit-elle, poursuivant sa marche vers la passerelle.
Dumas la rejoignit à l’entrée de la cabine de commandement, une ombre sur son visage qu’elle n’y avait jamais vue.
« Élise, le ministère a envoyé un courriel officiel. Ils veulent un entretien « rapide » demain matin à huit heures. Et je viens de recevoir un message privé de mon contact au ministère — mais je ne le répète pas. »
« Quoi ? »
« Ils ont trouvé une « victime » idéale. Une plongeuse française, commandant de bord d’une expédition privée, ayant outrepassé deux fois sa zone autorisée. Vous êtes déjà sur le papier comme la seule responsable. Ils ont prévu de vous suspendre définitivement. »
Dumas baissa la voix. « Mais ce n’est pas ce qui m’inquiète. Mon contact m’a dit que la personne qui a fait ce rapport ne pouvait connaître ces détails que si elle avait accès à vos logs internes de navigation. »
Renard sentit le sang se glacer dans ses veines. Ses logs internes. Seul son équipage pouvait y avoir accès. L’équipage du Talisman de L’Atalante.
Elle dévisagea Dumas un long moment, puis traversa la coursive jusqu’à sa cabine, refermant la porte derrière elle sans un mot.
Elle s’assit devant son ordinateur, sortit le disque dur de Girard de sa poche, le posa sur la table. Dessus reposait également la photographie partielle du projet Aegis, la signature de Sophie Lambert qui semblait la défier, le fantôme de la femme disparue la fixant du regard depuis quarante ans.
Elle se pencha sur les données des planches de navigation. Chaque mouvement de l’expédition était enregistré dans ces logs. L’alerte au port. La sonde envoyée au point de forage. Le changement d’ancrage de la nuit dernière.
Les délais de ces actions étaient maintenant imprimés dans sa mémoire. Et elle se souvint exactement quand elle avait donné l’ordre d’ancrer l’Atalante au nord du site.
Vingt-trois minutes plus tard, le laboratoire avait été englouti sous l’eau.
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