La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 18: The Mole
Elle trouva le faux coordonnées dans le silence de sa cabine, à trois heures du matin, quand le bateau ne bruissait que du ronronnement des machines. Elle avait passé la nuit à repenser au signal qui avait déclenché le noyage du laboratoire. La précision du tir. La synchronisation parfaite. Quelqu'un sur l'Atalante avait envoyé leur position exacte, au moment où ils étaient entrés dans le temple.
Élise Renard traça le polygone sur la carte numérique. 43°08’12” N, 5°42’57” E. Un point à trois kilomètres au sud-est du site officiel, au-dessus d'un plateau rocheux sans intérêt archéologique. Elle s'étira, fit glisser ses doigts sur le touché froid du verre. Le plan était grossier, mais efficace. Un leurre.
— Malik ? appela-t-elle dans le talkie.
La réponse mit cinq secondes à venir, assourdie par le sommeil.
— Chef ?
— Prépare le Zodiac à six heures. Je veux un relevé bathymétrique sur un nouveau point. Distribution standard, mais ajoute-le au tableau de bord interne.
Une pause.
— Le tableau de bord interne ?
— Tu l’as compris. Je veux que tout l'équipage voie le point.
À six heures quarante-cinq, le petit matin méditerranéen n'avait pas encore brûlé la brume. Renard s'installa dans le Zodiac avec Malik, ses jumelles autour du cou, une GoPro fixée sous le pare-brise. Elle regarda l'Atalante s'éloigner dans son sillage. Derrière les hublots, la silhouette de ses chercheurs s'affairait. L'un d'eux, peut-être, venait de pianoter sur un téléphone.
Ils parcoururent deux milles marins en silence. Malik ne posa aucune question. Il savait. C'était l'avantage d'un second qui lisait dans le regard.
— Tu l'as déjà testé ? demanda-t-il enfin, la main sur la barre.
— Non.
— Et si personne ne mord ?
— Alors je serai paranoïaque, seul. Mais le labo a été inondé à la minute près. Ce n'est pas de la paranoïa.
Le plateau rocheux apparut, sombre sous l'eau, coupant le bleu en tranches d'émeraude. Renard coupa le moteur et posa la sonde dans l'eau. Elle fit semblant de travailler : relevés, plongées simulées, signatures GPS. Pendant trois heures, ils jouèrent la comédie du chercheur méticuleux.
À dix heures onze, un point gris s'éleva à l'horizon.
— Filet de pêche ? suggéra Malik, la main en visière.
— Tu vois un chalutier, Malik ? Regarde la vitesse.
Le bateau grossit. Coque verte écaillée, cabine rouillée. Un type en ciré sur le pont, une canne à pêche à la main. Le profil parfait d'un bateau de pêche artisanal. Sauf qu'il ne tirait aucun filet, ne déployait aucun équipement. Et qu'il se dirigeait droit vers eux, comme attiré par leur position.
Renard leva les jumelles.
Son cœur se serra. La lentille fit le point sur la cabine ouverte. Le type en ciré avait baissé sa capuche. Il tenait un talkie portatif contre sa bouche, parlant vite, pressé de communiquer.
Dans l'embrasure de la porte arrière, près du treuil, une silhouette plus fine, plus familière. Une tête ébouriffée, des lunettes rondes qui captèrent la lumière.
— Petit, murmura Renard.
Malik se raidit.
— Le paléo-environnementaliste ? Vous êtes sûr ?
— Je vois son cerveau à travers ses lunettes depuis six mois. Bien sûr que je suis sûre.
Le chalutier fit un large cercle à cinq cents mètres, simulant une vire technique, puis s'éloigna lentement vers le large. Petit remonta la capuche, disparut dans la cabine. Les jumelles tombèrent au creux de la main de Renard, qui prit la GoPro.
— Capturé.
Le retour à l'Atalante se fit dans un silence de plomb. Renard passa le pont métallique sans regarder personne. Dr Petit était au réfectoire, une tasse de café fumante entre les doigts, discutant avec Leclerc de données sédimentaires. Il leva les yeux quand elle entra, un sourire neutre sur ses lèvres fines.
— Cap', vous avez attrapé quelque chose ? demanda-t-il, toujours léger, toujours blagueur.
— Oui, docteur Petit. Je crois que j'ai attrapé le poisson qui avait mordu.
Le silence tomba. Leclerc marqua une pause, son visage passant du café au clair-obscur de la curiosité. Petit déposa sa tasse trop vite. Trois gouttes de café brûlant tachèrent la Formica.
— Je peux vous voir dans ma cabine ? proposa Renard, sans menace apparente dans la voix.
Petit hocha la tête. Leclerc la regarda s'éloigner avec un demi-sourire mal retenu.
Dans la cabine exiguë, Renard referma la porte derrière elle. Le ronronnement des machines venait du plancher, une faible vibration qui semblait accompagner les battements de Petit. Il posa ses mains à plat sur ses genoux, ses doigts blancs aux jointures.
— Vous avez vu quelque chose au large ?
— J'ai vu un bateau de pêche s'intéresser à un point mort que j'ai annoncé à sept heures précises, dit Renard. Un point que vous n'auriez dû voir que si vous saviez où regarder.
— C'est le tableau de bord, tout l'équipage y a accès, c'est pas...
— Je n'ai pas mis le point sur le tableau de bord, docteur Petit. J'ai mis un point mort. Et je l'ai appelé « relevé sédimentaire hors site ». Pour savoir lequel d'entre vous savait interpréter l'information.
Les larges épaules de Petit s'affaissèrent. Il ôta ses lunettes, les tint entre ses doigts, comme s'il cherchait à lire une écriture invisible sur le verre.
— Il y a sept semaines, ma sœur a eu un diagnostic de méningiome. Benin, ils disent, mais l'opération coûte quarante mille euros. L'assurance n'a pris que le tiers.
Renard resta droite, visage fermé.
— Vous avez vendu nos positions, nos découvertes, nos données à qui ?
— À personne qui se présente avec une carte de visite, capitaine. Ils ont commencé à me contacter il y a deux ans, quand j'ai rejoint le projet initial de cartographie d'Aegis. Des « attachés de recherches » disaient qu'ils travaillaient pour des fondations privées. Puis, après l'accident au laboratoire, le ton a changé. On m'a donné des instructions plus précises : quelques secondes après votre localisation dans le temple, ils ont déclenché le déluge.
— « Ils », c'est qui ?
Petit releva des yeux rougis.
— Un officier de la Direction du renseignement naval. Les écoutes passaient par le chalutier. Je ne connais que son nom de code : « Le Sphinx ». Mais j'ai vu une note chiffrée une fois. Le nom réel à côté était Lefèvre.
La pièce parut plus étroite encore. Renard croisa les bras.
— Lefèvre... Le commandant de la frégate qui patrouillait la nuit de l'attaque ?
— Je sais pas si c'est lui, pour la frégate. Mais je sais ce qu'ils cherchaient.
Il laissa tomber ses mains sur ses cuisses. Sa voix se brisa.
— Le Weybridge. Ils l'appelaient la « relique ». Ils voulaient savoir si elle était toujours fonctionnelle.
Renard resta de marbre, mais son esprit tournait. Le Weybridge. La machine d'énergie extra-dimensionnelle de Lambert. Le nom ne cessait de revenir, refoulé et re-surfaçant comme une épave.
Elle prit son téléphone, ouvrit un dossier photo, fit défiler les images jusqu'à la montre qu'elle avait trouvée dans le laboratoire, gravée aux initiales « J.L. ».
— Connais-tu cet homme ? demanda-t-elle en présentant l'écran à Petit.
Il cligna des yeux. Ses pupilles tanguèrent.
— Ça... c'est la montre de Julien Lambert.
Renard haussa un sourcil.
— Le frère de Sophie ? Je croyais qu'il était mort en 1966.
— Il est mort cette année-là. Mais pas en mer. Officiellement, il est mort le 12 avril 1966, des suites d'un accident de laboratoire. Personne ne vit le corps. Et il travaillait pour un projet avant-gardiste avec un commandant de marine du nom de Lefèvre.
La main de Renard se serra sur le téléphone.
— L'actuel Lefèvre ne peut pas...
— Non, pas lui. Son père, capitaine. Le nom était déjà dans la note chiffrée. « Lefèvre père et fils. La garde du secret par héritage. »
Petit leva la tête dans la catastrophe de son aveu, cherchant une once de clémence dans les yeux glaciaux d'Élise Renard. Il n'en trouva pas encore. Elle avait capté son regard, puis elle tourna la montre dans sa main.
— La montre est la clé, murmura-t-elle. Si Lefèvre la connaît, elle peut le faire sortir du silence.
Elle rouvrit son téléphone, envoya un message au ministère : reporter son audition d'une journée. « J'ai un témoin clé», écrivit-elle, « et une boussole que je vais faire parler. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.