La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 19: The Watch Unveiled
L’air dans la cabine de Petit était devenu irrespirable, chargé d’humidité saline et de peur. Renard avait poussé le petit homme contre la cloison métallique, son avant-bras en travers de sa poitrine. Elle tenait encore le sifflet d’alarme qu’il avait tenté d’atteindre avant qu’elle ne le neutralise. Le reste de l’équipage était rassemblé sur le pont, tenu à distance par Leclerc et Barrot, tandis que la nuit méditerranéenne enveloppait l’Atalante d’un manteau d’encre.
— Vous me prenez pour un imbécile, Petit ? demanda Renard, la voix à peine plus haute qu’un murmure. Vous croyez qu’après le laboratoire inondé, après Girard manquant de se noyer, je vais vous laisser bavarder avec vos amis en mer ?
Petit tremblait, son visage pâle luisant de sueur sous la lumière blafarde du plafonnier. Il avait cessé de nier depuis le moment où elle avait jeté l’enregistreur radio sur la table de la cabine. Le staccato de sa voix, la fréquence codée, la position exacte du leurre – tout y était.
— C’est une créature, capitaine, murmura-t-il. Une force que vous ne mesurez pas. Ils peuvent détruire votre carrière en une signature de papier. Votre réputation. Vous réduire à rien.
Renard relâcha la pression, mais ne recula pas. Elle sortit la montre de sa poche humide – la montre de plongée aux reflets ternis, le verre fêlé, les aiguilles arrêtées à 14h32. Les initiales gravées au dos brillaient encore sous les stries laissées par l’eau de mer.
— Parlons de Julien Lambert, dit-elle.
Petit la regarda, puis la montre. Un tic parcourut sa joue.
— Vous savez ce que c’est, dit-elle.
— Le capitaine de corvette Julien Lambert, dit Petit, la voix blanche. Ingénieur de marine. Affecté au programme naval spécial sous le commandement direct de l’amiral Lefèvre père. Déclaré disparu en service commandé en 1966.
— Déclaré.
Petit haussa une épaule minuscule.
— Il travaillait sur le Weybridge. Sur l’intégration des flux extra-dimensionnels dans les systèmes de propulsion. Ce que les vieux appelaient « l’incarnation » technologique.
— Et vous le connaissiez personnellement ?
— Non. Mais ses dossiers étaient classés assez haut pour que même les amiraux aient du mal à les ouvrir. Ce qui se dit, c’est que Lefèvre père l’a pris sous son aile. Que Julien était promis à un avenir brillant. Jusqu’à ce qu’il commence à poser des questions sur la nature réelle du Weybridge. Sur ce qu’on construisait vraiment, au-delà de la machinerie.
Renard tourna la montre entre ses doigts. Les aiguilles étaient figées depuis plus d’un demi-siècle. Une mort annoncée, un corps jamais retrouvé.
— Et sa sœur ? Sophie ?
— Sophie a disparu deux ans après son frère, dit Petit. Elle cherchait la vérité. Elle cherchait son frère. C’est ce qui l’a tuée, ou ce qui l’a fait disparaître. Les deux sont souvent la même chose dans ce milieu.
Un silence s’étira. Le roulis de l’Atalante grinça dans la coque.
— Le commandant actuel, reprit Renard. Lefèvre fils.
— Oui.
— Et la montre ?
— Elle appartenait à Julien. C’est la pièce que votre équipe a remontée près de l’épave sous-marine au nord-ouest du temple. Une zone qui correspond aux coordonnées d’un chantier de surface de 1966.
Renard plissa les yeux.
— Vous savez comment elle s’est retrouvée là ?
Petit eut un sourire sans joie.
— J’ai une hypothèse. Julien ne s’est peut-être pas noyé ce jour-là. Le corps n’a jamais été retrouvé, mais les courants de cette zone sont traîtres. Pourtant, dans la Marine, certaines disparitions sont plus des effacements que des accidents. Et si vous demandez à Lefèvre fils ce qu’est devenue la montre de son ancien chef d’ingénierie… il ne pourra pas faire semblant de l’ignorer.
Renard rangea la montre dans sa poche, lentement.
— Vous êtes encore en train d’essayer de vous rendre utile, Petit.
— Je veux vivre, capitaine. Et le silence n’est pas une garantie de survie. Vous l’avez compris aussi bien que moi depuis que votre ministère a programmé votre suspension.
Elle le planta là, menotté au lit de la cabine par une paire de menottes de plongée qu’elle avait trouvée dans le coffre de la station balnéaire. Barrot montait la garde devant la porte.
Dehors, l’air nocturne la fouetta. Girard se tenait à la rambarde, les mains derrière le dos, les épaules voûtées. Leclerc vint à sa rencontre, une tasse de café noir à la main.
— Alors ? demanda-t-il.
— Alors j’ai une montre qui appartenait à un ingénieur disparu en 1966, un amiral qui ment depuis soixante ans, et aucun moyen d’entrer dans la zone d’opération navale sans me faire arraisonner.
— Et une audience ministérielle demain matin, ajouta-t-il, posément.
— Que j’ai demandé à reporter de vingt-quatre heures. Petit a confirmé que la seule personne qui peut briser le pacte du Weybridge est Lefèvre fils. La montre est mon billet d’entrée.
Leclerc but une gorgée, la fixant par-dessus le rebord de la tasse.
— Laissez-moi deviner. Vous voulez le rencontrer à travers les lignes ennemies ?
— Ses lignes, pas les miennes, dit Renard. Sa zone d’influence est la mer. Sa force est la surveillance. Mais sa faiblesse est aussi la mer. Il ne peut pas surveiller partout à la fois.
Elle regarda la montre, gravée des initiales JL. Une pièce d’identité post-mortem. Un symbole de frère perdu, de sœur disparue, d’une science militarisée.
— Je vais lui dire que j’ai retrouvé la montre de Julien Lambert, capitaine de corvette, au fond de la mer, près d’un laboratoire qu’il croyait détruit depuis 1966, et que je veux savoir pourquoi son père a effacé ce nom des registres.
— Il enverra ses gardes, dit Girard en se retournant. Pas une réponse, des hommes en armes.
— C’est pour ça que je ne vais pas l’appeler. Je vais faire transmettre le message par un canal qu’il ne pourra pas ignorer : le dossier scientifique que Girard m’a remis contient un protocole d’entrée dans le laboratoire secret. Si Lefèvre craint une seule chose, c’est que cette technologie soit exposée au public. Un bijou de dix minutes dans un studio de télévision suffirait à pulvériser le mur du silence.
Leclerc posa sa tasse avec soin.
— Vous jouez à un jeu qui peut vous détruire.
— Ce n’est pas pour moi que je joue, dit Renard. C’est pour Sophie.
Elle rentra dans la coursive, se dirigeant vers la salle radio. Derrière elle, elle entendit Leclerc murmurer à Girard :
— Elle va le faire, pas vrai ?
— Elle l’a déjà fait, répondit Girard. La question est de savoir qui va réagir en premier.
Renard s’arrêta. Elle sortit la montre, la fit tourner encore une fois sous la lumière du plafonnier. Sur la tranche, près du fond du boîtier, une inscription minuscule qu’elle n’avait jamais remarquée jusque-là :
L. — 1966 — F.
F pour Lefèvre ? Ou F pour quelque chose d’autre ? Un frisson de glace remonta son échine.
La carte qu’elle avait dans le jeu avait peut-être une autre face qu’elle n’avait pas encore retournée.
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