La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 20: The Commander's Gambit
Le dock de pêche abandonné sentait le gasoil et les algues en décomposition. La nuit méditerranéenne avait charrié une brume basse qui collait à la surface de l'eau comme un drap sale. La camionnette de location de Renard était garée à cent mètres, feux éteints. Elle avait choisi cet endroit parce qu'il offrait une seule voie d'accès et aucune couverture électronique — ou du moins, c'est ce que Leclerc lui avait assuré.
Elle posa la montre de Julien Lambert sur le capot de sa voiture, puis recula de trois pas. Les lumières des phares apparurent au bout du chemin de terre. Deux véhicules militaires. Neuf hommes en descendirent, armes en bandoulière, silhouettes nettes contre le halo jaune.
Le commandant Lefèvre émergea du second véhicule. Plus âgé qu'elle ne l'imaginait, les tempes grises, un visage taillé dans l'autorité. Il ne portait pas d'uniforme, juste un manteau sombre, comme s'il venait à un rendez-vous nocturne plutôt qu'à une confrontation.
"Soleil de minuit." Il s'approcha sans hâte, sa voix roulant dans l'air salin. "C'est le protocole que vous avez demandé. Soit vous êtes très courageuse, commandant Renard. Soit très stupide."
"Les deux, probablement."
Il s'arrêta à cinq mètres d'elle, assez près pour voir ce qu'elle posait sur le capot. La montre se tenait là, son bracelet d'acier accrochant faiblement la lumière de la lune. Lefèvre marqua une pause imperceptible. Elle l'aurait manqué si elle ne l'avait pas cherché.
"Vous savez ce que c'est," dit-elle.
"Une montre ancienne."
"Le chronomètre de Julien Lambert. Daté de 1966. Avec une gravure singulière à l'intérieur du boîtier."
Elle n'y toucha pas, laissant le silence épais entre eux. L'un des gardes fit un mouvement, mais Lefèvre leva une main qui le figea sur place.
"La gravure. 'L — 1966 — F.'" Elle inclina la tête. "Julien Lambert et votre père. C'est un artefact personnel de votre famille, commandant. Pourtant, il a été retrouvé sur le site d'Aegis. Cela fait de vous un factionnaire du même secret jusqu'à aujourd'hui."
Lefèvre resta impassible, mais ses yeux se rétrécirent légèrement. "Qu'est-ce que vous voulez?"
Renard sortit son téléphone. Elle n'avait pas de réseau ici, mais ce n'était pas nécessaire. Elle pressa play sur un fichier audio enregistré. Sa voix — celle de Petit — remplit l'espace entre eux, tremblante et vile :
"…il m'a payé. Les coordonnées, les horaires, tout ce que je pouvais lui donner. Le commandant. Oui. Lefèvre…"
Elle coupa l'audio sur le nom de famille. Dans le silence qui suivit, on n'entendit que le clapotis de l'eau contre les pilotis rouillés.
"Cela fait de moi une menace que vous ne pouvez pas liquider en silence," dit Renard. "La destruction de l'opération neutronique est dans mon dossier. J'ai archivé cette confession en trois endroits différents, avec des instructions de publication automatique si un accident devait m'arriver."
Lefèvre croisa les bras. Ses gardes restaient nerveux, mais il dégageait un calme qui la déconcerta. "Vous croyez qu'un enregistrement de ce lâche Petit suffit à me faire céder?"
"Ça suffit pour vous faire parler."
Il y eut un long moment. Lefèvre s'approcha enfin, jusqu'à toucher presque le capot de la voiture. Sa voix baissa d'un ton, intime.
"Ce que vous ne comprenez pas, Renard, c'est que je ne fais pas ÇA par ambition. Je ne fais pas ÇA par patriotisme. Je le fais parce que la famille Lambert et la famille Lefèvre partagent un fardeau depuis 1966, et que ce fardeau ne peut pas être révélé."
"Parlez-moi de Julien Lambert."
"Julien était un ingénieur de génie. Mon père travaillait avec lui sur un projet expérimental sous le site d'Aegis. Nous ne savions pas comment le qualifier à l'époque. Les notes de Sophie Lambert, votre fameuse disparue, décrivaient une source d'énergie extra-dimensionnelle. Et Julien a découvert qu'elle pouvait être canalisée. Exploitée."
Il marqua une pause. "Mais cela a dépassé le cadre du labeur scientifique. Ça a été vendu. Du matériel expérimental — des prototypes de la résonance de Weybridge — a fui vers le marché noir. Mon père l'a su après le fait. Il a passé le reste de sa vie à essayer de contenir cette fuite."
Renard garda ses mains immobiles. "Et Julien?"
"Julien a été la première victime de cette fuite." Lefèvre ne cligna pas des yeux. "Pas la dernière. Mais la plus tragique, peut-être."
Il sortit de sa poche un petit objet — une photo ancienne, aux bords jaunis. Il la posa à côté de la montre. Renard distingua un homme jeune en uniforme naval, souriant, avec des yeux clairs et une mâchoire familière.
"C'est lui?" demanda-t-elle.
"À vingt-neuf ans. Un mois avant sa 'mort.' En réalité, il a été capturé par ceux qui voulaient la technologie — des trafiquants liés à des réseaux d'intelligence étrangers. Le connaissent-ils encore? Je l'ignore. Mais la famille Lefèvre a juré de protéger le secret de ce qui est sous Aegis pour empêcher cette science de tomber dans des mains qui ne sauraient pas la maîtriser."
"Vous avez détruit le laboratoire de Girard," dit Renard. "Vous avez noyé des preuves archéologiques et des décennies de travail."
"J'ai détruit un laboratoire dont la seule découverte était des horreurs bio-génériques des années 60," répliqua-t-il. "Et maintenant, c'est moi qui ai le pouvoir de vous aider."
Il la fixa avec une intensité douloureuse. "J'ai votre Sophie, Renard. Elle n'est pas morte, et elle n'a jamais quitté le réseau. Elle est vivante, mais faible, et menacée par la résonance de Weybridge qu'elle a elle-même activée par inadvertance."
Renard sentit un battement accéléré dans sa poitrine. "Vous avez Sophie?"
"Oui. Et j'ai le pouvoir de la ramener vers vous. Vivante."
Il attendit, laissant le poids de ses mots s'installer.
"Voici mon offre, commandant. Vous oubliez Petit — vous oubliez le laboratoire — vous oubliez la montre. Vous abandonnez votre demande de publicité et vous laissez le site d'Aegis tel qu'il est sous contrôle militaire." Il inclina la tête. "En échange, je vous rends Sophie Lambert, ce soir, intacte."
La réponse qu'il attendait d'elle resta en suspens entre eux. Un cri de mouette perça la nuit, puis se tut. Les gardes se tenaient immobiles, mains sur leurs armes, dans une attente tendue qui semblait comprimer l'air.
Renard regarda la montre de Julien sur le capot de sa voiture, le métal du bracelet rouillé par une mer qui n'avait jamais voulu révéler ses secrets. Elle pensa au vieux Girard, à la rangée de tubes brisés sous le temple, à la peur des enfants mort-nés de l'expérience. Les visages se bousculaient dans sa tête avec les promesses de l'amnésie.
Elle était une archéologue. Elle cherchait la vérité.
Mais Sophie était peut-être la seule chose qui en valait encore la peine.
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