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La Cité Engloutie d'Aegis

Lire le chapitre 3: Watchman's Secret

La mer était d’un calme suspect ce matin-là, comme si la veille n’avait été qu’un cauchemar collectif. Élise Renard flottait à la surface, ses palmes pendant mollement sous elle, les yeux plissés contre le soleil d’octobre qui tapait sur l’eau comme un miroir brisé. Le *Atalante* se balançait à deux cents mètres, ses grues au repos, son équipage vaquant à la maintenance. Officiellement, elle avait pris une matinée de récupération — plongée récréative, décompression douce après les tensions de la veille.

Officieusement, elle voulait voir la périphérie du site.

Petit avait insisté pour verrouiller le périmètre officiel après l’incident du drone. « On ne sait pas ce que ces ruines cachent, capitaine. On doit suivre le protocole. » Le protocole. À cinquante mètres sous les pieds de Petit se trouvait une cité entière, et son adjoint préférait s’inquiéter des formulaires de sécurité. Elle avait acquiescé, avait rempli les formulaires, puis avait enfilé sa combinaison sous prétexte de vérifier les capteurs de courant externes.

Personne ne l’avait questionnée.

Elle inspira profondément, remplit ses poumons d’air méditerranéen, puis bascula et plongea. L’eau fraîche l’enveloppa comme une main familière. À quinze mètres, les premières structures apparurent — des lignes sobres, grecques ou phéniciennes, recouvertes de deux millénaires de sable et de vie marine. Le grand bras de la cité s’étendait vers le sud-est ; c’était là que la sonde s’était enfouie, là où les cartes de son côté ne montraient rien d’autre qu’une pente naturelle continue.

Elle nagea basse, à trois mètres du fond, ses palmes soulevant des panaches de sable fin. Une trentaine de minutes plus tard, elle atteignit l’extrémité d’un ancien quai, sa pierre noircie par les algues. Au-delà, le fond tombait en pente douce pendant quelques mètres, puis s’ouvrait sur une faille rocheuse naturelle, sale, indiscernable d’une simple déchirure géologique pour un œil non entraîné.

Renard n’avait pas un œil non entraîné.

Elle s’arrêta sur une saillie rocheuse à la limite de la faille, ses gants s’agrippant à la pierre. Les cartes topographiques montraient une paroi continue ici. Mais ses instruments — son sonar manuel, réglé en mode fin — indiquaient une anomalie : une cavité de trois mètres de large environ, s’enfonçant à près de quarante degrés. Elle sortit son appareil photo étanche et prit trois clichés de la faille sous différents angles, notant mentalement les positions pour la cartographie de retour.

Son poignet effleura la roche en pivotant pour ajuster son cadre, et son gant rencontra une résistance métallique.

Elle se figea. D’abord, elle pensa à un fragment d’ancre romaine ou à une pièce d’équipement perdu récemment — un poids de ligne, une ferraille de chalutier. Mais en grattant délicatement la couche d’algues et de calcaire, une forme circulaire apparut. Un boîtier de montre. Une montre-bracelet, dont le bracelet de cuir était depuis longtemps rongé par les vers de mer, mais dont le boîtier métallique avait survécu. Le verre était fissuré, fendu en étoile, l’eau de mer ayant depuis longtemps oxydé les aiguilles figées à jamais.

Renard l’estima : trente-quatre millimètres de diamètre, acier inoxydable vieilli, un boîtier épais, militaire, probablement des années soixante. Un modèle de dotation français, peut-être, ou une marque suisse robuste achetée dans une boutique du port.

Elle retourna le boîtier avec un soin extrême, la pointe de sa lame de plongée grattant la mince couche de concrétion qui oblitérait l’arrière. Sous ses yeux, des lettres gravées apparurent :

*Pour J.L., qui a vu la lumière.*

La lumière. Une phrase étrange, presque mystique. La gravure était fine, l’écriture d’un bijoutier professionnel, avec une élégance qui contrastait avec le pragmatisme du boîtier militaire. Renard la retourna encore dans sa paume gantée, puis prit plusieurs photos macro de l’inscription avant de glisser la montre dans sa poche de poitrine étanche. Ce n’était pas une ancre romaine. Ce n’était pas un fragment amphorique. Mais c’était un artefact de la bonne époque — la même que celle du boîtier de la sonde, ces années 1960-1970 qui n’arrêtaient pas de hanter ce site depuis trente-six heures.

Qui avait perdu sa montre ici, à quarante mètres de profondeur, sur le bord d’une cité engloutie que personne ne connaissait officiellement ?

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De retour dans sa cabine, l’après-midi déclinant jetait des rectangles de lumière dorée sur ses dossiers. Elle avait laissé la montre sur un plateau de céramique, nettoyée au mieux de ses possibilités limitées — eau douce déminéralisée, brosse douce, patience.

Elle ouvrit son ordinateur portable, accéda à la base de données des archives du CNRS et aux fichiers numérisés du Service historique de la Défense, via deux passerelles et un VPN que son contact aux Archives lui avait configurés sans poser de questions. Elle rechercha des disparitions de plongeurs ou d’ingénieurs civils dans le sud de la France, entre 1960 et 1969.

Le nom, bien sûr, restait l’inconnue principale. « J.L. ». Des centaines de Jean-Louis, Jules, Jacques avant une terminale. Elle affina par métier : personnel militaire de la Marine nationale affecté en Méditerranée, période 1960-1970.

Trois heures plus tard, fatiguée, les yeux secs, elle tomba sur une notice d’archives numérisées du commissariat de Toulon. Disparition en mer, le 4 juin 1964, d’un ingénieur civil employé par le CEA — le Commissariat à l’énergie atomique. Nom : Jacques Lauzier.

« J.L. ».

Lauzier. Trente-quatre ans. Ingénieur en robotique sous-marine, affecté au centre de Cadarache, détaché sur la côte dans le cadre d’un « projet de surveillance océanographique » — c’était la formulation officielle. Sa famille avait signalé sa disparition après qu’il n’avait pas regagné son hôtel de Sanary-sur-Mer à l’issue d’une plongée individuelle de l’après-midi. Le corps n’avait jamais été retrouvé. Le rapport du commissariat était mince, presque anémique : pas de suicide, pas de motif, pas de piste.

Renard souligna mentalement trois choses.

Le CEA. Encore. Le même sigle que le boîtier de métal qu’ils avaient ramené la veille — que CEA Experimental Probe Study, Marseille, 1971. Lauzier était un ingénieur CEA, perdu en 1964, au même endroit approximatif que la sonde expérimentale de 1971. Et il y avait une montre avec une inscription dédicacée lui prétendument, posée sur le bord exact d’une faille que toutes les cartes modernes prétendaient ne pas exister.

« Qui t’a dédicacé ça, Jacques ? » murmura-t-elle à l’écran, les reflets de la nuit tombante se dessinant sur le verre. « Et qu’est-ce que tu as vu... ? »

Elle fit une recherche supplémentaire dans les archives personnelles — les registres d’état civil, les avis de décès, les héritiers. Trois heures encore. La veuve de Lauzier, une certaine Madeleine, était décédée en 1998 à Culiol-sur-Mer. Pas d’enfants. Pas de frère ni de sœur connus dans le rapport. Une ligne de vie s’étant éteinte sans spectateur.

Pourtant, quelqu’un avait gravé cette montre. Quelqu’un avait marché ou nagé là avec intention. Quelqu’un savait ce que Jacques Lauzier avait vu, juste avant de disparaître.

Renard ferma son ordinateur, posa la montre dans son coffret de plongée, et ouvrit le tiroir de son bureau. Elle en sortit une carte marine papier, usée, pliée en quatre, qu’elle gardait depuis ses débuts sur le littoral varois. Elle l’étala, suivit la côte du doigt, et inscrivit un petit point au crayon — la passe du *Atalante*, la faille, la limite du site.

La faille attendait. Les ruines attendaient. Jacques Lauzier attendait, quelque part, au fond d’un dossier d’archive jauni, et la montre étincelait faiblement sur le plateau de céramique comme pour murmurer : *demande-toi qui d’autre a vu la lumière avant toi, et pourquoi ils l’ont tous gardé pour eux.*

Elle se leva, décidée. Demain, elle ne plongerait pas seule en silence. Demain, elle irait à Marseille. Elle irait rendre visite au dernier homme encore en vie qui connaissait le fond de ces eaux par carte et par mémoire.

Le cartographe Thierry Vasseur, à la retraite depuis douze ans, habitait rue des Remparts. Il était âgé de quatre-vingt-deux ans. Et les archives du Service hydrographique de la Marine mentionnaient son nom — une fois, à la page 14 d’un dossier de levé bathymétrique de 1966, portant la mention mystérieuse « travaux non publiés, transmission restreinte ».

Vasseur savait quelque chose. Ce genre de vieux silencieux, ça se rencontre toujours quand les fantômes deviennent trop bavards.

Elle éteignit sa lampe et, dans l’obscurité, la montre sur le plateau semblait encore capturer un peu de lumière — un éclat mat, froid, comme un dernier secret qui ne demandait qu’à être sorti de l’eau.