La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 21: Aftermath of the Unspoken
Le silence qui suivit son « oui » pesait plus lourd que l'eau à cette profondeur. Élise Renard avait prononcé ce mot comme on avale un médicament amer, la gorge serrée, les yeux fixés sur le visage de Lefèvre — ce masque de marbre qui ne laissait rien paraître, sinon une satisfaction à peine contenue.
Il avait glissé la montre de Julien Lambert dans sa poche avec une délicatesse presque respectueuse, comme on range un objet sacré. Puis il avait incliné la tête, un geste de courtoisie militaire qui ressemblait à une insulte.
« Vous voulez la voir ? » avait-il demandé.
Elle n'avait pas répondu. Elle avait simplement suivi l'escorte jusqu'au Zodiac qui les ramenait vers le *Minerve*, ce navire qui était devenu sa prison dorée.
La nuit méditerranéenne était d'un noir d'encre, ponctuée par les feux de position du bateau. L'air sentait le sel et le gasoil, ces odeurs familières qui, ce soir, lui semblaient étrangères. Chaque mètre qui l'éloignait de Lefèvre allégeait un peu la chape de plomb posée sur ses épaules — mais chaque mètre la rapprochait aussi de ce qu'elle avait accepté d'enterrer.
Sur le pont, deux marins en uniforme l'attendaient. Des hommes de Lefèvre, bien sûr. Ils la saluèrent sans un mot et la conduisirent vers la cabine qu'on lui avait assignée, en contrebas, près de la salle des machines. Une cabine de passagère clandestine, pas un espace de chercheuse.
Ils ouvrirent la porte sans frapper.
Sophie Lambert était là.
Assise au bord de la couchette, les mains croisées sur les genoux, elle ressemblait à une chose fragile qu'on aurait retirée de l'eau après un long séjour. Ses cheveux blonds, autrefois brillants sur les photos que les archives avaient montrées à Renard, pendaient en mèches ternes autour d'un visage émacié. Ses pommettes formaient des arêtes vives sous une peau translucide. Ses yeux — d'un bleu délavé qui avait dû être vif — se levèrent vers Élise avec une méfiance animale.
Les deux marins refermèrent la porte derrière Renard. Le bruit de la serrure cliqueta comme un verdict.
« Sophie ? » dit Élise doucement.
La femme ne répondit pas tout de suite. Elle la dévisagea avec une intensité qui semblait coûter un effort immense, comme si chaque seconde de conscience lui arrachait quelque chose.
« Vous êtes… la Française ? » Sa voix était un filet rauque, à peine plus fort qu'un souffle. « Celle qui a trouvé la ville ?
— Je suis le capitaine Élise Renard. Je dirige l'expédition d'archéologie sous-marine.
— Ils m'ont dit que vous étiez d'accord. » Sophie prononça ces mots comme une accusation. « Vous avez accepté leur marché.
Élise s'approcha lentement, les mains visibles, comme on approche un animal blessé. Elle s'accroupit devant la couchette pour se mettre à hauteur de Sophie.
« J'ai accepté que vous sortiez d'ici vivante. C'est tout ce qui compte pour le moment.
— Vous ne comprenez pas. » Les doigts de Sophie se crispèrent sur le tissu de son pantalon d'hôpital, trop large pour elle. « Accepter leur marché, c'est accepter leur mensonge. Et leur mensonge va tous nous tuer. »
Il y avait une telle conviction dans sa voix brisée qu'Élise sentit un frisson parcourir sa nuque. Elle s'assit par terre, en tailleur, dans une posture qui se voulait apaisante mais qui trahissait son propre épuisement.
« Parlez-moi de ce que vous avez vu là-bas, Sophie.
— Le réacteur. » Le mot sortit sans transition, comme une fuite sous pression. « En dessous de la ville. Vous saviez ? Vous avez trouvé le laboratoire, n'est-ce pas ?
— Nous avons trouvé le laboratoire de Girard. Les tubes. »
Sophie hocha la tête avec une énergie saccadée. « C'est rien. C'était le début. Mais ce qu'ils ont construit plus profond, cette machine… Ils l'appellent Weybridge. Mon frère l'appelait le « cœur ». Un cœur qui bat trop fort. Qui chauffe. » Elle porta une main à son sternum, comme pour apaiser une douleur fantôme. « Quand je suis descendue en 1966, j'ai compris que ce n'était pas une machine ordinaire. Ça réagit. Ça perçoit. Ça… »
Sa voix se brisa. Ses yeux fixèrent un point invisible dans le vide de la cabine.
« Ça vous change si vous restez trop longtemps à côté. C'est pour ça que je suis comme ça, maintenant. Le cœur de Weybridge, il a modifié quelque chose en moi. Je le sens encore battre, même à distance. Même ici. »
Élise ne bougea pas. Elle laissa le silence faire son œuvre, laissant Sophie choisir ce qu'elle voulait révéler.
« Lefèvre veut détruire le site, n'est-ce pas ? » demanda Élise, prudent.
Sophie rit — un son sans joie, presque mécanique. « Lefèvre ? Lefèvre veut le garder. C'est son héritage. Mais le réacteur ne peut pas être contenu éternellement. Il chauffe, capitaine. La température monte depuis des années. J'ai vu les relevés, avant qu'ils me remontent à la surface. » Elle se pencha soudain, ses doigts osseux saisissant le poignet d'Élise avec une force surprenante. « Si le cœur atteint un certain seuil, un système de sécurité s'active. Il inonde tout le complexe inférieur. Toute la ville. Tout ce qui se trouve dedans. »
Le visage de Sophie était à quelques centimètres de celui d'Élise. Le souffle de la femme sentait l'eau stagnante et la peur.
« Et il y a encore des gens en bas, capitaine. Une équipe — ils les appellent des « techniciens de maintenance ». Je ne connais pas leurs noms, ils ne me les ont jamais donnés. Mais ils sont quatre. Cinq peut-être. Ils vivent dans les niveaux inférieurs depuis des mois. Ils savent que le réacteur est instable. Ils creusent, ils réparent, ils prient. »
Élise sentit son propre cœur s'emballer. « Lefèvre m'a dit que votre état était lié à la réactivité du site. Il m'a dit que sa mission était de contenir une fuite de technologie.
— C'est ce qu'il dit à tout le monde. » Sophie relâcha son poignet et se recroquevilla légèrement, les bras serrés autour d'elle. « Mais la vérité, c'est qu'il essaye de stabiliser un réacteur que son père a fait construire avec des données qu'ils ne comprenaient pas. La technologie vient d'ailleurs, capitaine. Pas de la France. Peut-être pas de ce monde — je ne peux pas vous dire avec certitude. »
La phrase flotta dans l'air de la cabine comme une bulle remontant des profondeurs. Élise resta immobile, les yeux rivés sur Sophie.
« Vous dites que le réacteur va s'auto-détruire ?
— Il va inonder la ville. Oui. Mais l'inondation ne détruira pas le cœur. Elle le refroidira, peut-être pour toujours. C'est le dessein du protocole d'urgence. » Sophie releva la tête, ses yeux maintenant étrangement clairs, comme si le fait de partager ce secret lui rendait une fraction de force. « Lefèvre ne veut pas que le protocole s'active maintenant, parce que son père — parce que le projet — ne serait pas complètement effacé. Il veut le temps de tout recouvrir. Mais le temps est presque écoulé. »
Renard se releva lentement, les articulations raides. Elle fit les trois pas qui séparaient la couchette de la petite fenêtre circulaire donnant sur la mer. La nuit était toujours aussi noire. La ville d'Aegis dormait sous les eaux, à moins d'un kilomètre d'elles, avec son cœur malade qui battait toujours.
« Les personnes en bas », dit-elle sans se retourner. « Nous pourrions les évacuer. »
Silence.
« Sophie ? »
La voix qui répondit était celle d'une femme qui avait vu trop de choses pour encore croire aux échappatoires.
« Les évacuer comment, capitaine ? Vous venez d'accepter de vous taire. Vous venez d'accepter de rendre la montre de Julien. Les hommes de Lefèvre vous surveillent, ils me surveillent. Aucun d'entre nous n'a accès à une radio qui ne soit pas écoutée, ni à un submersible qui ne soit pas suivi. »
Renard se retourna. Sophie s'était levée — debout, elle était plus grande qu'elle n'en avait l'air, malgré sa maigreur. Une dignité fragile émanait d'elle.
« La seule chose que je peux faire, c'est aider. » Sa voix était plus ferme qu'un instant auparavant. « Je connais les schémas. Je connais le protocole. Si vous trouvez un moyen de nous faire redescendre, je peux vous conduire directement au cœur. Et peut-être — si nous sommes assez rapides — nous pourrons empêcher l'inondation de se déclencher avec des gens encore vivants en dessous. »
Élise la regarda longuement. Dans les yeux de Sophie Lambert, elle ne vit pas une victime brisée, mais une femme qui avait passé des décennies dans l'ombre d'un mensonge, et qui choisissait — malgré tout — de se battre encore.
Elle traversa la cabine et s'assit à côté de la femme sur la couchette en plastique. La coque du *Minerve* grinçait doucement contre les vagues.
« Nous avons besoin d'un plan », dit Élise doucement. « Et d'un allié sur le navire. J'ai peut-être quelqu'un. »
Elle pensa à Leclerc, qui rôdait autour de ses découvertes comme un requin autour d'une proie. Il voulait l'exclusivité. Il voulait l'histoire. Peut-être — si elle savait le manœuvrer — pouvait-il être plus qu'un vautour.
Peut-être pouvait-il être une clé.
Sophie hocha la tête, un mouvement lent, comme si chaque geste demandait une délibération. Puis elle tourna ses yeux pâles vers la fenêtre, vers la mer invisible.
« Julien avait l'habitude de dire que les villes englouties ne sont jamais vraiment mortes, murmura-t-elle. Elles attendent simplement que quelqu'un vienne les réveiller. »
Élise ne répondit pas. Elle regarda elle aussi par la fenêtre, vers l'obscurité dans laquelle dormait Aegis, et songea que Sophie avait raison. La ville était vivante.
Et elle allait devoir se réveiller.
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