La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 22: Reunion and Remorse
L’air de la cabine était chargé d’iode et de sueur. Renard avait posé Sophie sur la couchette étroite, ses doigts tremblants ajustant l’oreiller sous la nuque de la femme épuisée. Les cernes sous ses yeux étaient si profonds qu’ils semblaient creusés au couteau, et sa peau, d’une pâleur de cire, luisait étrangement sous la lumière jaune du plafonnier.
« Tu es en sécurité, » murmura Renard, bien qu’elle ne crût pas tout à fait à ses propres mots. Sécurité était un concept fragile, à quelques centaines de mètres du navire de Lefèvre qui les escortait comme un chien de garde.
Sophie tourna la tête, ses lèvres craquelées s’entrouvrant. « Il ne me laissera jamais partir. Pas vraiment. »
« Il m’a donné sa parole. »
Un rire sec, presque inaudible, échappa à Sophie. « La parole de Lefèvre. C’est comme… une corde de sable. » Elle ferma les yeux, et pendant un long moment, Renard crut qu’elle s’était évanouie. Mais quand elle rouvrit les paupières, son regard avait retrouvé une intensité presque douloureuse. « Tu sais où ils m’ont trouvée ? »
Renard secoua la tête, tendant un verre d’eau que Sophie but à petites gorgées, les mains serrées autour du gobelet en plastique comme s’il s’agissait d’une bouée.
« Je travaillais sur un relevé sismique au large de Toulon. Des anomalies de température, des remontées de chaleur anormales qui correspondaient à rien dans les cartes géologiques. » Sophie toussa, une quinte grasse qui la plia en deux. Renard lui posa une main sur l’épaule, sentant les os sous la peau. « Trois semaines de données, et un matin, un bateau gris sans nom s’approche. Ils ont dit qu’ils étaient de la DGA. Que j’avais touché à du matériel classifié. »
« Et tu les as crus ? »
« Je n’ai pas eu le choix. Ils m’ont embarquée, bandeau sur les yeux, et je me suis réveillée dans un dortoir sous-marin. Le niveau inférieur d’Aegis. » Sophie laissa échapper un souffle. « La ville, Renard. Ce n’est pas une cité antique. C’est une carcasse. Un réacteur de la taille d’un immeuble, enterré dessous, et la ville a été construite *dessus* pour le dissimuler. Les murs que tu explores, les bâtiments que tu photographies sont un décor. Le vrai projet Weybridge est dessous. »
Le cœur de Renard battait plus vite. Elle s’accroupit devant la couchette, captivée. « Le réacteur. C’est lui qui alimente cette lumière, cette signature énergétique ? »
Sophie acquiesça. « C’est un générateur… instable. Je ne sais pas d’où il vient, mais je peux te dire qu’il utilise des principes que je n’ai jamais vus dans la littérature technologique. Pas même parmi les brevets les plus confidentiels. Il fonctionne par conjugaison de champs qui ne devraient pas coexister. » Elle chercha le regard de Renard. « Ta théorie, sur l’origine extraterrestre ? Tu n’es pas loin. »
Un froid glacial parcourut l’échine de Renard. Elle avait émis cette hypothèse lors d’une réunion d’équipe, plus par provocation intellectuelle que par conviction. Entendre Sophie la confirmer était autre chose.
« Lefèvre dit que tu es malade. Que ta condition est liée au réacteur. »
Sophie releva la manche de sa chemise. Renard dut lutter pour ne pas reculer. Le bras de Sophie était marbré de lignes phosphorescentes, fines comme des veines de quartz, qui brillaient d’une lumière bleutée, pulsant faiblement au rythme de son pouls.
« Exposition prolongée. Six mois à travailler à proximité du cœur, à régler des systèmes que je ne comprenais qu’à moitié. Les radiations conventionnelles ne font pas ça. » Elle remit sa manche en place. « Mes tests sanguins sont incohérents d’un jour à l’autre. Le processus est lent, mais je peux le sentir. Comme une marée qui monte. »
Renard se releva, les jambes lourdes. « Le naufrage de 1966. Ton frère, Julien. Il travaillait sur ce projet avec le père de Lefèvre. »
Le visage de Sophie se contracta à la mention de son frère. « Julien a découvert ce que le projet Weybridge allait devenir. Il voulait tout révéler, alerter la presse, faire fermer le site. Il m’a écrit une lettre… je l’ai gardée toutes ces années. » Sa voix se brisa. « Dans sa dernière lettre, il disait que le réacteur avait une âme. Qu’il pouvait *écouter*. Qu’il fallait l’arrêter avant qu’il ne décide de s’arrêter lui-même. »
« Lefèvre dit que son père a fait disparaître Julien. »
« Je ne sais pas. Vraiment. Peut-être que Julien est mort en essayant de s’enfuir. Peut-être que Lefèvre l’a tué pour protéger sa famille. Mais je sais une chose : le réacteur est devenu incontrôlable. Les cinq derniers mois, les systèmes de refroidissement primaires ont commencé à défaillir. Lefèvre a envoyé une équipe de maintenance pour une réparation de routine. Ils sont restés bloqués dans le niveau inférieur quand le protocole d’isolement s’est déclenché. »
« Le protocole d’inondation. »
Sophie acquiesça, un éclair de terreur dans les yeux. « Si le réacteur atteint un seuil critique, un mécanisme automatique inondera les chambres secondaires pour le refroidir. La ville entière sera engloutie à l’intérieur. Les cinq hommes de maintenance seront noyés dans leur poste de contrôle avant même de comprendre ce qui se passe. Et moi… » Elle baissa les yeux. « Lefèvre dit que si le réacteur est détruit trop brutalement, l’onde de choc remontera à travers mes tissus, là où l’exposition a créé des connexions. Je mourrai aussi. C’est pour ça qu’il veut attendre. »
Renard se laissa tomber sur la chaise métallique, les pensées tourbillonnant. Lefèvre ne protégeait pas Sophie par sentiment — il la gardait comme un reçu. Un otage de circonstance, conditionné par sa propre biologie à coopérer. La manœuvre était brillante, perverse.
« Il y a un moyen, » dit Sophie, sa voix soudain plus ferme.
Renard la regarda, attentive.
« Le réacteur a une séquence de déconnexion manuelle. C’est pour ça qu’ils m’ont enlevée, pour mes compétences en électromagnétique. Le protocole exige une clé physique et une séquence de codes, chacun détenu par des personnes différentes. Mais je sais où est la clé. » Sophie chercha la main de Renard et la serra avec une force surprenante. « Elle est dans une chambre forte du niveau supérieur, protégée par un verrou temporel qui s’ouvre toutes les douze heures. Si quelqu’un y avait accès avant la prochaine fenêtre d’ouverture, on pourrait descendre, atteindre le cœur, et désactiver le réacteur proprement. »
« Combien de temps avant la prochaine fenêtre ? »
Sophie consulta une montre interne, ses yeux balayant l’espace comme si elle lisait des données invisibles. « Ils m’ont maintenue sous sédatifs pendant deux jours. Je n’ai pas la certitude exacte. Mais Lefèvre a mentionné qu’un cargo de ravitaillement devait arriver d’ici demain soir. Le verrou se synchronise probablement avec le cycle de maintenance. »
Demain soir. Vingt-quatre heures, peut-être moins. Renard regarda la montre de Julien, posée sur la table de chevet. Les chiffres gravés semblaient la narguer.
« Lefèvre croit que j’ai accepté son marché, » dit Renard lentement. « Il pense que je vais rester tranquille, lui rendre la montre, et m’évanouir dans l’anonymat académique. »
Sophie la dévisagea, un espoir prudent naissant dans ses yeux. « Et qu’est-ce que tu vas faire, exactement ? »
Renard se leva, récupérant la montre dans sa paume, sentant le métal froid contre sa peau chaude de fièvre. Elle la retourna, son pouce caressant la nouvelle gravure. *“Aegis ne dort jamais.”* Julien avait laissé ce message pour celle qui viendrait un jour. C’était elle, maintenant.
« Lefèvre veut que je me taise. » Elle glissa la montre dans sa poche. « Mais il y a cinq hommes vivants sous la Méditerranée qui n’ont plus que quelques heures avant de se noyer. Et une ville entière qui protège peut-être la plus grande avancée technologique que l’humanité ait jamais connue. »
Elle s’arrêta près de la porte, se retournant vers Sophie. « Le compromis n’est pas une option. La corruption de Lefèvre ne se contente pas de mentir — elle *tue*. Et si je laisse faire, je suis complice. »
Sophie s’assit avec difficulté, les marbrures de son bras luisant dans l’ombre. « Alors il faut que tu décides ce qui est le plus important : sauver une vérité ancienne, ou sauver une vérité vivante. »
Renard ouvrit la porte. Les lumières du couloir étaient tamisées, l’heure du changement de quart approchant. Elle savait ce qu’elle devait faire. Mais pour la première fois depuis son arrivée sur le site, elle n’était plus certaine que la science suffirait.
Car la montre de Julien venait de révéler un dernier secret, qu’elle n’avait pas encore osé partager avec Sophie : sur la face interne du boîtier, gravée d’une main tremblante, une suite de chiffres minuscules. Pas une heure. Pas une date. Une fréquence radio.
Et des initiales.
*É.R.*
Ses initiales.
Julien Lambert avait laissé un message codé pour elle, vingt ans avant sa naissance.
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