La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 28: The Watch's Legacy
La porte de la cellule s’ouvrit sans un bruit, et l’homme qui entra n’était pas un matelot. Il portait l’uniforme sombre de l’École Navale, mais sans insigne de grade — seulement une fine tresse d’or à l’épaulette. Il tenait à la main un dossier plastifié, fermé par un élastique. Il la regarda, elle, les poignets encore meurtris par les menottes retirées une heure plus tôt, et s’assit sur la couchette opposée sans demander la permission.
— Capitaine Renard. Il posa le dossier sur ses genoux. Je suis le commandant Tréguier. Vous avez parlé au docteur Verne. Verne est un diplomate. Moi, je suis un soldat. Je ne vais pas vous menacer, et je ne vais pas vous offrir l’impunité.
Renard croisa les bras. Elle avait froid, la chair de poule sur les avant-bras, mais elle ne bougea pas.
— Alors pourquoi êtes-vous ici ?
— Pour vous montrer quelque chose. Il ouvrit le dossier. Pas des photos. Pas des rapports. Une seule pièce : un calque jauni, plié en quatre, avec une écriture fine et serrée. Il le déposa entre eux sur la couchette. Renard regarda le papier sans le toucher. L’écriture n’était pas inconnue.
Son souffle se coinça.
— C’est l’écriture de mon père, dit-elle, la voix blanche.
— Oui.
Tréguier ne souriait pas. Il attendait.
— Comment… Elle ne put finir sa phrase. Son père était mort depuis vingt-deux ans, dans un accident d’entraînement au large de Brest. Un plongeon en scaphandre rigide, une défaillance du mélange gazeux. Elle avait onze ans. Elle gardait de lui une photo dans son paquetage, la seule qu’elle avait réussi à sauver des saisies administratives.
Elle prit le calque à deux mains. L’encre était passée, brune par endroits. C’était un schéma — pas topographique, mais conceptuel. Une ligne du temps. Des dates. Des noms de lieux. “AEGEAN”, “CYPRUS”, “MARSEILLE”. Et au centre, un cercle, avec trois mots à l’intérieur en capitales :
*SI ELLE TROUVE AEGIS, DONNE-LUI LA MONTRE.*
Renard leva les yeux. Était-elle réellement en train de lire les mots posthumes de son père, tracés sur du papier de vingt ans, qui prescrivait exactement la chaîne d’événements qui l’avait menée ici ?
— Vous connaissiez mon père.
Le commandant Tréguier joignit les doigts.
— Je l’ai servi, capitaine. Pas comme subordonné. Comme ami. Nous étions ensemble à l’École Navale, promotion 86. Votre père était lieutenant de vaisseau, spécialiste en acoustique sous-marine. Il travaillait sur un projet classé, très en amont de ce que vous avez découvert sous Aegis. Il a compris ce qu’ils fabriquaient là-dessous, et il a compris que cela ne devait jamais voir la lumière trop tôt.
— Un accident d’entraînement, murmura Renard. C’est ce qu’on m’a dit.
— C’était un assassinat. Ou du moins, c’est ce qu’il soupçonnait. Il m’a laissé ce calque, et la montre — celle que vous portez — chez un notaire de Brest, avec des instructions. Si vous découvriez un jour le site d’Aegis, si vous en approchiez assez près pour comprendre le secret du réacteur, je devais vous la faire parvenir. Par un ami de la famille, disaient les instructions. Ce ne fut pas moi qui vous l’ai donnée, mais l’homme qui l’a fait agissait sur ma demande.
Renard regarda ses mains. Elles tremblaient très légèrement, malgré sa volonté de les tenir immobiles. La montre de Julien Lambert, le plongeur mort au fond du conduit, avait été déposée entre ses doigts par un inconnu dix jours plus tôt dans un bar de Marseille. Un homme qui portait une casquette de marin à l’ancienne, qui avait commandé un pastis et qui, en partant, avait “oublié” la montre sur le zinc. Il avait dit : “C’est pour la fille du Commandant.” Elle avait crue qu’il s’agissait d’un repreneur de dettes, ou d’un vieux camarade de son père. Elle ne l’avait jamais revu.
— Alors vous saviez, dit-elle lentement, que j’étais ici. Vous saviez que je découvrirais Aegis. Vous saviez que Lefèvre allait ordonner le tir. Vous saviez que je noierais la ville.
Tréguier inclina la tête.
— Nous savions que vous feriez ce qu’il fallait. C’est ce que votre père a toujours dit de vous.
Renard se leva d’un bond. La cabine était exiguë, son front l’aurait touchée s’il n’avait pas été penché en avant. Elle tremblait maintenant de tout le corps, mais pas de peur.
— Mon père est mort en 2003, commandant. Et moi je suis archéologue. Je ne suis pas un pion qu’on déplace sur un échiquier depuis vingt ans.
Tréguier ne recula pas.
— Vous êtes la fille de votre père, capitaine. Comme il l’a écrit : “Si elle trouve Aegis, ce n’est pas parce que je l’y aurai poussée. C’est parce qu’elle est ce qu’elle est.” La montre était un moyen de vous donner la clé. Le message à l’intérieur — la fréquence, les coordonnées — vient de lui. Pas de moi. Pas de Verne. De lui.
Renard ferma les yeux. Elle voyait encore la gravure dans le boîtier, les lignes fines gravées au burin, la signature de son père au bas. Elle l’avait lu cent fois pendant la plongée, cherchant un sens. Le mot “Aegis” revenait, et le mot “réacteur”, et un numéro de fréquence qu’elle n’avait pas osé appeler.
— Qui est à l’autre bout de cette fréquence ? demanda-t-elle.
— Un ami. Un homme qui a financé votre expédition par le biais de fondations écrans. Un homme qui connaissait le projet avant même que Lefèvre ne soit nommé. Il vous attend, capitaine. Mais vous devez d’abord décider si vous voulez le rejoindre, ou si vous voulez continuer à croire que tout cela est arrivé par hasard.
La porte s’ouvrit de nouveau. Un marin entra, salua, et tendit un téléphone satellitaire à Tréguier. Il l’écouta un instant, puis raccrocha.
— Votre équipage est en train de préparer une mutinerie, dit-il sans trace d’émotion. Nous les avons laissés faire. La clé de leurs fers est dans le poste de commandement. L’homme à l’autre bout de la fréquence a un sous-marin à vingt milles au sud. Et votre père vous a légué plus qu’une montre, capitaine. Il vous a légué une guerre.
Il se leva, remit le calque dans le dossier, et le laissa sur la couchette.
— Le choix, dit-il, n’a jamais été le vôtre. Il a toujours été celui de votre père.
Il sortit. La porte claqua.
Renard resta seule, le calque serré contre sa poitrine, et pour la première fois depuis des années, elle ne vit plus dans le visage de son père une absence, mais une main tendue à travers le temps — une main qui l’avait guidée, heure par heure, jusqu’à cette cellule, jusqu’à cette montre, jusqu’à ce corridor d’eau qui s’ouvrait maintenant devant elle, tracé par un mort.
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