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La Cité Engloutie d'Aegis

Lire le chapitre 4: The Mapmaker

Le vieux port de Marseille sentait le gasoil, le poisson et la pluie imminente. Élise Renard gara la vieille Peugeot de location devant un immeuble aux volets verts délavés, façade ocre écaillée par soixante ans de sel marin. Elle avait trouvé l'adresse dans un annuaire naval de 1988, payé quarante euros à un bouquiniste du quai des Belges. Jacques Lauzier, disparu en mer en 1964. Thierry Vasseur, cartographe retraité de la Marine nationale, avait tracé les fonds de cette zone pendant vingt-trois ans. S'il ne savait rien, personne ne savait rien.

Le troisième étage sentait le café brûlé et le tabac froid. La porte s'ouvrit avant qu'elle n'ait frappé.

— Capitaine Renard, dit l'homme.

Il avait la soixantaine, des épaules de docker et des yeux bleus fatigués qui avaient passé des décennies à fixer des écrans sonar. Il portait un pull marin élimé aux coudes et tenait une pipe éteinte entre des doigts jaunis.

— Vous m'attendiez ?

— Une femme qui sonde les eaux de ma jeunesse depuis trois jours, ça se remarque. Vous avez laissé votre marque au fond, près du récif ouest. Les sédiments ne mentent pas.

Renard resta sur le seuil. — J'ai trouvé une montre. Gravé : « Pour J.L., qui a vu la lumière. »

Le silence dura assez longtemps pour que la pluie commence à tambouriner contre les carreaux. Vasseur s'écarta enfin, geste sec du menton vers une pièce enfoncée dans une pénombre de lampe à abat-jour.

— Entrez. Vous allez prendre un café, et vous allez me dire exactement ce que vous avez vu là-dessous.

L'appartement était un sanctuaire de cartes. Elles couvraient les murs, roulées dans des tubes de PVC, étalées sur une grande table en bois. Renard reconnut des relevés bathymétriques de la rade de Toulon, des cartes sédimentologiques du golfe du Lion, des courbes isobathes tracées à la main, d'une précision qui lui serra le cœur.

Vasseur poussa une tasse de faïence vers elle. Café fort, amer, buvable.

— J.L., c'est Jacques Lauzier, dit-il sans préambule. En 1964, il était ingénieur au Commissariat à l'énergie atomique. Il travaillait sur un projet qu'on ne m'a jamais expliqué. En 1966, j'ai été affecté à un levé cartographique de votre zone — zone classée, extension de la base de Toulon. On nous a donné des coordonnées précises, mais pas de raison. Le bruit courait que c'était pour retrouver Lauzier. On n'a jamais rien trouvé.

— Rien ?

— Rien qui soit documenté.

Il se leva, fouilla dans un tube métallique poussiéreux et en tira un rouleau de papier jauni. Il l'étala sur la table avec des gestes lents, presque rituels.

Renard se pencha. La carte datait du 14 mars 1966, tamponnée « DIFFUSION RESTREINTE — MARINE NATIONALE ». Les lignes de profondeur révélaient une morphologie qu'elle connaissait par cœur — la plaine, le récif, la ville engloutie que son équipe explorait depuis trois mois. Mais il y avait quelque chose en plus.

— Qu'est-ce que c'est, ça ?

Son doigt suivait une anomalie. Une colonne de vide qui perçait le plancher marin, à environ quatre-vingts mètres à l'est de la zone qu'ils excavaient. Près de la fissure où elle avait trouvé la montre.

Vasseur se pencha, les coudes sur la table.

— Ce n'est pas un vide. C'est une cavité. Une cheminée naturelle. Elle descend à travers une strate de calcaire, traverse une couche sédimentaire, puis s'ouvre.

— S'ouvre sur quoi ?

— La carte ne le dit pas. Mon journal de bord, si. Mais je ne vous montrerai pas le journal.

Il la regarda, et quelque chose dans ses yeux bleus se fit plus dur.

— Je vais vous donner les coordonnées. Vous ne les trouverez sur aucune carte moderne — ils ont remblayé administrativement, effacé la zone du registre. Ils ont appelé ça un « affaissement géologique mineur ». Je sais ce que j'ai vu en 66. La colonne d'air remontait des profondeurs. De l'air, capitaine. Pas de bulles de méthane. Pas de gaz volcanique. De l'air conditionné.

Renard sentit un frisson lui parcourir l'échine.

— Qu'est-ce que vous voulez dire ?

— Je veux dire qu'il y a quelque chose de creux là-dessous. Quelque chose de construit. La ville que vous fouillez, c'est peut-être la partie émergée d'un iceberg plus gros que la mer entière.

Il retourna la carte — la boîte de conserve vide que j'ai enterrée avec la mienne.

Il hésita. Puis, du même geste sec, il sortit une feuille de papier calque et un crayon de mine.

Il traça trois points, des angles, des lignes de distance.

— Voilà vos coordonnées. UTM zone 31N. Vous les vérifierez vous-même. Je n'ai rien dit, vous n'étiez pas là.

Il lui tendit le calque. Elle le plia soigneusement, le glissa dans la poche intérieure de sa veste de toile cirée.

Des pas lourds montaient l'escalier. Trois paires de chaussures, rythme militaire, pas de conversation. Vasseur blêmit. Il se leva d'un bond et ouvrit un placard près de l'entrée, en sortit un vieux fusil de chasse qu'il posa sur la console, sans l'épauler.

La porte s'ouvrit. Pas de clef. La serrure avait cédé après quelques secondes.

Trois hommes. Costumes sombres, trop chauds pour la saison, cols ouverts. Celui qui menait avait une barbe grise soignée et un sourire qui n'atteignait pas ses yeux. Il ignora le fusil, ignora Renard, fixa Vasseur.

— Commandant Vasseur. Enchanté de vous revoir.

— Capitaine de corvette, rectifia Vasseur. À la retraite. Et je ne crois pas qu'on se soit déjà parlé.

— Vous avez reçu notre visite en 1987. Vous aviez une question sur des relevés de 1966. Nous vous avions conseillé d'oublier.

Renard ne bougeait pas. Sa main droite glissa lentement vers son sac, vers le téléphone dans la poche zippée.

— Ma question, c'était pour un documentaire naval, dit Vasseur. Un projet mort-né. J'ai brûlé ce que j'avais. Comme convenu.

— Et pourtant, vous voilà en train de tracer des coordonnées sur un calque, dit l'homme, en regardant le crayon que Vasseur n'avait pas reposé. À qui est ce calque ? À votre petite amie ?

Il tourna ses yeux gris vers Renard. Son sourire ne bougea pas.

— Capitaine Élise Renard. Marine française, océanographie militaire avant de passer civile. Chercheuse principale sur le site Aegis, projet financé par la commission européenne et par un consortium mené par M. Marc Leclerc. Vous êtes bien plus loin de chez vous que la surface de l'eau.

Le téléphone de Renard vibra dans sa poche. Elle ne le sortit pas.

— Nous n'avons rien fait d'illégal, dit-elle.

— Légal, illégal, dit l'homme en haussant un sourcil. Nous sommes à Marseille. Ces notions sont flexibles.

Il s'approcha de la table, déplia la carte de 1966. Il la regarda une seconde, puis la replia avec soin et la glissa sous son bras.

— L'oubli est une discipline, commandant. Vous en étiez un expert. Ne le désapprenez pas.

Il disparut. Les deux autres suivirent, puis l'escalier craqua, et la porte d'entrée se ferma. Le temps se remit à couler.

Vasseur posa le fusil. Ses mains tremblaient légèrement quand il ralluma sa pipe.

— Vous avez vu ? dit-il.

— Qui étaient-ils ?

— Je ne sais pas. Et c'est la réponse honnête. En 87, ils se sont présentés comme venant du CEA, mutation administrative. En 92, un gars avec leur accent m'a dit que c'était le cabinet du ministre. En 2003, on m'a dit qu'ils étaient rattachés à la DGSE. C'est toujours la même chanson : des hommes en costumes qui veulent que les cartes de 1966 n'existent pas.

Il tira une bouffée de sa pipe et la libéra vers le plafond.

— Vous avez vos coordonnées. Vous avez votre cheminée. Mais écoutez-moi bien, capitaine : si vous descendez là-dedans, vous n'y allez pas en scientifique. Vous y allez en témoin. Et les témoins de cette histoire-là, je n'en ai pas connu beaucoup qui sont revenus pour en parler.

Il s'arrêta. Le silence était lourd.

— J.L. vous a parlé autrement, dit-elle doucement. Dans la montre. Il a vu la lumière et il a disparu.

Vasseur la regarda longtemps.

— Jacques avait vu la lumière, dit-il enfin. Moi, j'ai vu les ombres qui la suivent.

Il lui tourna le dos, s'approcha de la fenêtre, observa la rue vide à travers les rideaux de dentelle.

— Partez avant qu'ils changent d'avis. Et quand vous serez sous l'eau, ne dites pas mon nom. L'eau, au moins, sait garder un secret.

Renard sortit sans répondre. La pluie coulait sur les toits de Marseille, dense, silencieuse, pareille à une chape qui tombe.

Elle tenait le calque dans sa poche, une cheminée vers un second niveau de ville, des hommes en costumes qui connaissaient son nom, son projet, son bailleur de fonds. Et le téléphone qui avait vibré pendant la conversation — un SMS d'Antoine Petit, son adjoint.

« Reviens au bateau. Le drone a intercepté des communications sur une fréquence chiffrée, émises depuis la zone. Origine : environ trente mètres sous ton site. Quelqu'un d'autre est déjà là-dessous. »

Renard reverrouilla la voiture et démarra, laissant Marseille derrière elle, plongeant vers un silence qui n'était plus le sien.