La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 31: Sophie's Song
L’air dans le sous-marin sentait le métal chaud et le diesel. Sophie était assise à l’écart, les écouteurs sur les oreilles, la tête penchée vers un mur de consoles que la Sentinelle avait bien voulu lui prêter. Renard la regardait par-dessus son épaule, le poing serré sur le calque de son père.
— Répète, murmura soudain Sophie.
Renard s’approcha. Sophie ne la vit pas. Les yeux écarquillés, elle fit défiler un flux audio crypté qui s’étalait en vagues vertes sur l’écran.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Renard.
Sophie leva une main, lui fit signe de se taire. Dix secondes. Vingt. Puis elle retira les écouteurs, le visage pâle comme un drap.
— L’onde a été vendue, dit-elle.
Renard ne comprit pas d’abord. L’onde. La technologie d’Aegis. Le signal de résonance que la Sentinelle voulait amplifier en arme.
— Vendue à qui ?
Sophie lui montra l’écran. Une conversation décryptée entre deux opérateurs du réseau — pas des Sentinelles, autre chose. Un trafic. Des voix en allemand, un transfert de données daté de la veille.
— Le leak ne vient pas de nous, dit Sophie. Il vient d’un sous-traitant de Lefèvre. Il revendait déjà les données à des clients privés avant l’arrestation. Et l’un de ses acheteurs…
Elle planta son doigt sur une fréquence étrange, irrégulière, modulée en dents de scie.
— Ils construisent une bombe vibratoire. Miniaturisée. Ils appellent ça “le diapason”.
Renard sentit le froid lui descendre le long de la nuque.
— Où ?
Sophie était déjà debout, les yeux brillants d’une énergie nerveuse.
— Ils ont localisé la source d’une partie du flux. Le signal triangulé vient d’un port industriel désaffecté en Corse, à Porto-Vecchio. Les composants arrivent par containers depuis Naples. Si nous arrivons avant l’aube, on peut les prendre sur le quai.
Renard hésita. La Sentinelle avait verrouillé les sorties du sous-marin. Mais la Sentinelle voulait bâtir une arme, pas empêcher celle des autres. Et les malcontents qui venaient de voler le tonnerre d’Aegis ne feraient pas la distinction entre innocents et ennemis.
— Tu peux piloter un de leurs scooters sous-marins ? demanda Renard.
Sophie sourit, un sourire mince et juvénile.
— Je peux piloter tout ce qui flotte.
Elles évacuèrent par le sas sans alarmer personne. Sophie avait copié une clé magnétique sur le tableau de bord. Le courant de la Méditerranée les porta vers la côte dans une nuit visqueuse, sans lune. Renard ne demandait pas à savoir pourquoi Sophie avait le mot de passe des docks de Porto-Vecchio. Elle commençait à comprendre que le professeur de linguistique avait vécu une autre vie avant l’archéologie.
Le port désaffecté était plus petit qu’elle ne l’avait imaginé : deux quais de béton éventrés, des hangars de tôle rouillée, un cargo sans nom amarré contre le fond. Mais le mouvement sur le quai était fébrile. Des hommes en combinaison noire portaient une caisse longue, cloutée, massive — et derrière eux, dans la lame de lumière d’un projecteur, Renard vit l’éclat de cuivre d’un assemblage de lentilles d’Aegis.
— C’est là, souffla Sophie. Le proto. Ils le chargent pour un essai.
Renard étudia la structure. Deux gardes devant le hangar, une caméra sur le mât du cargo, une sortie nord obstruée par des fûts. Elles pouvaient passer au sud par l’estran, entre les blocs de roche noire et l’eau.
Elle fit signe à Sophie. Elles rampèrent le long de la digue brisée, les galets grinçant sous leurs genoux. Renard sentait l’humidité du béton dans ses coudes. Le calque de son père pesait contre son cœur, et avec lui la fatigue de vingt ans de quête.
Soudain Sophie s’immobilisa. Ses doigts serrèrent l’épaule de Renard.
— Trop tard.
Renard suivit son regard. Sur le quai, un homme avait ouvert la caisse. À l’intérieur, une sphère d’acier hérissée de peignes piézoélectriques, et une détonateur à proximité. Les fils bleus ne mentaient pas : c’était bien une bombe, et elle était armée.
— Elle est sur une minuterie de quarante secondes, murmura Sophie. Ils font un test à distance.
Le réflexe ne fut ni réfléchi, ni préparé. Ce fut le geste de vingt ans de plongée : pousser la fille vers l’arrière, là où le bloc de granite offrait un angle mort.
La sphère s’illumina.
Une onde invisible traversa le quai, plus rapide que le son, plus rapide que la douleur. Le béton se déchira en cercles concentriques. Les hangars tressautèrent comme des marionnettes d’acier. Renard vit le monde s’émietter autour d’elle, et puis une chaleur immense, blanche et silencieuse, la souleva du sol.
Quand elle rouvrit les yeux, elle était allongée dans l’eau, à moitié immergée. Une traction brûlante sur la jambe gauche. Le port n’était plus qu’un géosynthétique d’étincelles rouges et de fumée.
Sophie gisait à trois mètres, le bras tordu, la poitrine large ouverte par un éclat de tôle. Cherchant la respiration comme un poisson sur la berge, elle souriait pourtant.
Renard se traîna vers elle, la main sur sa gorge tiède.
— Sophie. Sophie, regarde-moi.
Sophie cligna les yeux. Sa voix arriva en lambeaux, pâteuse, mais chaque mot portait la précision du langage :
— Ce n’est pas le proto… C’est leur jouet… La vraie chaîne d’assemblage…
Elle toussa. Une bulle de sang pourpre éclata sur ses lèvres.
— Fjord. Norvège. Ils l’appellent “l’accordeur”.
Renard secoua la tête, comme pour refuser le mot. Sophie posa sa main intacte sur le poignet de Renard, sur le calque que le papier du marin gardait dans sa veste.
— Ton père avait raison, chuchota-t-elle. Il n’y a pas de retour. Mais tu peux arrêter ça.
Ses doigts se relâchèrent. Son regard s’ouvrit une dernière fois sur le ciel, puis cessa de chercher.
L’eau clapota entre les débris. Renard resta là, le cadavre de celle qui avait rouvert le monde contre elle, la bombe de Port-Vecchio réduite en cendres et le nom d’un fjord norvégien gravé comme une promesse dans sa gorge. Le sous-marin de la Sentinelle n’avait pas bougé. La Marine croyait peut-être son équipe engloutie. Et lui, il ne restait qu’elle, un bout de filtre à café dans la poche de Sophie, et la colère propre d’un enfant après la mort.
Elle se releva. Le silence du port brûlé n’avait plus rien à lui apprendre.
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