La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 32: Aftermath of Sorrow
Le silence du sous-marin était un poids. Un étau qui comprimait la poitrine de Renard, plus lourd que la pression des cent mètres d’eau qui les séparaient de la surface. Sophie était morte pour elle. Morte dans un fracas de vibrations et de pierres, dans un avant-port abandonné de Corse, et il ne restait rien d’elle qu’une combinaison déchirée et un message sur une carte mémoire, débité d’une voix haletante.
Renard la fit repasser une fois encore sur l’écran du poste de pilotage. « L’accordeur. C’est là-bas. Le fjord. » Les yeux de Sophie, agrandis par l’urgence, étaient devenus vitreux. « Il faut arrêter la ligne. C’est là qu’ils l’accordent. »
Autour d’elle, l’équipage du Sentinelle vaquait à ses tâches avec une économie de gestes qui confinait à la rigidité. Ils l’avaient tirée des eaux, elle et les trois survivants de son équipe — le timide cartographe Anton, la logisticienne aux cheveux gris Perrine, et le mécanicien bourru Yannick. Le reste de l’équipe de surface était soit arrêté, soit aux mains de la marine. Renard serra les mâchoires. Lefèvre, en détention. Les techniciens, sauvés. Sophie, morte.
Le commandant du sous-marin, un homme sec nommé Vasseur qui parlait comme on rend des comptes, s’approcha d’elle. « Le réseau a confirmé. La poursuite navale a cessé. Ils vous croient au fond de la Méditerranée, pulvérisée par la détonation. » Il tendit un doigt noueux vers un des écrans. « Ça vous laisse une fenêtre. »
Renard se força à regarder. Une image satellite, granuleuse, d’une côte déchiquetée. Des murs de pierre, une nappe de vert sombre, et un fjord étroit qui s’enfonçait comme une lame dans le continent. Au fond, presque invisible sous les surplombs, un toit industriel, une série de bâtiments bas, gris contre le rocher. Une étiquette clignotait : « Indre Lofotfjord. Site : L’Accordeur. Confiance : 94 %. »
« Les renseignements de Sophie, croisés avec nos propres relevés », dit Vasseur. « Le groupe qui a récupéré la technologie d’Aegis a établi sa ligne principale ici. Ils fabriquent les bombes en série. »
Renard ne répondit pas. Elle laissa ses doigts courir sur le bord froid de la console, là où la combinaison de Sophie avait accroché une écharde de bois. La vieille, la tenace, la méticuleuse Sophie, qui classait les tessons d’amphores avec la précision d’un horloger et qui avait pris une onde de choc à sa place.
« Elle m’a dit de l’arrêter », murmura Renard, plus pour elle-même. « Pas de négocier. Pas de protéger les intérêts de qui que ce soit. Arrêter la ligne. »
Vasseur pencha la tête. « Le Sentinelle ne valide pas votre refus, capitaine. L’amplificateur sera déployé dans les soixante-douze heures. Nos calculs indiquent — »
« Je me fiche de vos calculs. » Renard releva les yeux. Ils étaient secs, mais quelque chose avait changé en eux. Une décision était tombée, comme une ancre. « Sophie est morte parce que les gens qui ont récupéré la technologie d’Aegis ont décidé que sa vie valait moins que leur calendrier. Parce que votre réseau, le mien, celui de Verne, tout le monde voulait s’approprier la chose. Personne n’a pensé à la détruire. »
Elle tapota l’écran, sur le toit gris au fond du fjord. « L’accordeur. La ligne. On va la faire sauter. »
Un murmure parcourut l’équipage. Anton, qui écoutait depuis son siège, se leva. « Skipper, on est trois. Plus quelques marins du Sentinelle, qui ne sont pas forcément d’accord avec notre programme. On ne va pas débarquer en Norvège à la force des poignets. »
« On n’a pas besoin de débarquer à la force des poignets », dit Renard. Elle se tourna vers Vasseur. « Ce site, il est discret. Il doit employer des travailleurs locaux, des sous-traitants, des gens qui vont et viennent. Comment est-ce qu’ils recrutent ? »
Vasseur consulta un second écran. « Logistique via une société-écran basée à Bodø. Transport maritime par cargos battant pavillon norvégien. Le personnel de maintenance est recruté localement, dans les villages autour du fjord. Mais la sécurité est renforcée. Caméras, gardes armés. »
« Des gens qui ont des livraisons. Des heures de travail. Des uniformes. » Renard retraça les lignes du satellite. « Si on entre en tant que livreurs, sous-traitants, on peut passer la première barrière. Yannick, tu peux nous bricoler des badges, des ordres de mission ? »
Yannick, un homme massif aux mains calleuses, haussa les épaules. « Je peux falsifier un papier d’identité en une heure, capitaine. Mais des badges biométriques qui bouclent sur un système central, c’est une autre histoire. »
« Ils ne scannent pas tout le temps. Pas pour les employés de maintenance. » Perrine parlait doucement, mais avec autorité. « Les sites de ce genre, c’est de la paranoïa sur le périmètre, et de la négligence à l’intérieur. Ils connaissent leurs gens. Une nouvelle tête, c’est un livreur. Un livreur, c’est une livraison par mois. On passe, on dépose, on regarde. »
Renard hocha la tête. « On ne plante rien de grand. Pas de démolition militaire. On a besoin de faire sauter la chaîne de montage, pas la montagne. Yannick, tu nous préparent des charges. Petites, puissantes, à déclenchement à distance. C’est le genre de travail qu’on fait sur les épaves. »
Yannick sourit, pour la première fois depuis la mort de Sophie, d’un sourire de professionnel qui retrouve sa matière. « J’ai exactement ce qu’il faut. Des pastilles à base de RDX. Discrètes. Adhésives. Vous les collez sur les armoires électriques, l’alimentation de la presse hydraulique, les rails où circulent les culasses. Une seule charge suffit à tordre la poutre qui fait tenir la ligne. Si on en pose six, ils ne produisent plus rien en un an. »
« Il faut les poser sans se faire voir. » Anton, le timide, avait le teint pâle. « Et si quelqu’un pose des questions ? »
« On dit qu’on est en contrôle. » Renard laissa retomber ses épaules, mais sa voix était posée, presque apaisée. « En mission de contrôle de conformité. Demande faite par la société-mère. Personne ne vérifie jamais dans ce sens-là. Les gens regardent vers l’extérieur, pas vers les paperasses. »
Vasseur resta silencieux un long moment. « Le Sentinelle vous a fourni ces images, ce positionnement. En échange, vous refusez notre objectif. Vous nous laisserez sans l’amplificateur, sans la défense prévue. »
Renard se tourna vers lui. « Vous voulez empêcher une invasion ? Je veux faire tomber les gens qui ont transformé une découverte scientifique en arsenal de rue. C’est le même combat. » Elle marqua une pause. « Et concernant l’état de l’invasion, si vos images montrent mon père en train de prévenir d’une menace, je vais vous le dire clairement : je ne vous fais pas confiance pour interpréter ça. Pas encore. Je veux les données brutes. Quand on aura détruit la ligne, je viendrai pour elles. »
« Vous êtes en position de demander ? » Vasseur releva un sourcil.
« Je suis la seule qui connaisse la couche profonde. La seule qui soit entrée dans la salle de commande et ait vu l’horloge. Vous pouvez lancer votre arme, mais si personne ne sait la lire, vous ne saurez pas quoi viser. Donc oui, je demande. Et vous fournirez. »
Pas de réponse immédiate. Vasseur la dévisagea, puis hocha finalement la tête, imperceptiblement. « Bodø, sous 36 heures. Un poste de pêcheur prendra contact avec vous. Le reste, vous le ferez seuls. Le Sentinelle ne couvre personne en surface, surtout en Norvège. »
« On ne leur demandera pas de nous couvrir. » Renard fixa l’écran, l’image du toit gris. Sophie, enterrée trop vite, dans un caveau marin improvisé à l’ouest de la Corse. Une bouteille de plongée coincée dans les rochers, son attirail de terrain posé dessus. Une épave de plus, sous l’eau, mais celle-là, elle la pleurerait.
Elle tendit la main vers la console et coupa l’image satellite. La pièce fut soudain plongée dans la pénombre, éclairée seulement par la lueur verte des instruments.
« Capitaine ? » La voix d’Anton, hésitante.
« On n’aura pas de seconde chance. » Renard se leva, tira sur les manches de sa combinaison encore humide. « On rentre dans ce fjord, on pose les charges, on ressort. Si quelqu’un se fait prendre, on ne libère personne. On ne négocie pas. On ne fait pas de héros inutile. » Elle dévisagea chacun de ses compagnons, l’un après l’autre. « Sophie n’aurait voulu aucun d’entre vous mort pour elle. On fait ce travail, on disparaît, et on ramène la vérité d’une manière qui ne puisse pas être étouffée. »
Yannick croisa les bras. « Et Verne ? Et la marine ? »
« Ils croient que je suis morte. Mais ils ne croiront pas éternellement qu’une ville entière n’existe pas. Quand la ligne aura sauté, quand les bombes auront arrêté de pleuvoir, l’affaire Aegis va remonter. Et je serai là, avec le dossier de Sophie, avec les calques, avec tout. » Elle se tourna vers la proue, vers les profondeurs invisibles qui les attendaient. « Yannick, route au nord-est, profondeur maximale, vitesse lente pour économiser. On passe au peigne fin les côtes de Norvège dans deux jours. »
Yannick se glissa dans le petit poste de pilotage, ses mains massives sur les commandes. Le sous-marin s’inclina, un long soupir d’acier et d’eau dans la coque. Renard s’assit à l’écart, sur une banquette de métal froid. Elle sortit de sa poche arrière la montre de son père, la fit doucement tourner entre ses doigts. Le verre était fêlé, l’aiguille des secondes ne tournait plus.
« Je vais le finir pour elle », dit-elle à voix basse dans le silence du compartiment, sans s’adresser à personne en particulier. « Et je finirai ton travail à toi aussi, papa. »
Le sous-marin s’enfonça dans le noir, tous feux éteints, porté vers le nord par le poids de son chagrin et la gravité de sa mission. Renard garda la montre dans sa main, comme on garde une ancre, pour ne pas dériver.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.