La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 33: Northern Exposure
Le fjord était une lame d’acier gris enfoncée entre des falaises noires. La coque du sous-marin racla un haut-fond de granit, et Renard retint son souffle jusqu’à ce que le grondement cesse. Le Sentinelle avait promis le silence, pas la sécurité.
— Trente minutes, dit une voix déformée par l’interphone de la cabine. Après cela, le sous-marin doit battre en arrière. Pas de seconde chance. Pas de couverture.
Renard ne répondit pas. Elle ajusta la salopette de travail trop large — épaisse, tachée de graisse, encore imprégnée de l’odeur de gasoil du chalutier volé la veille — et crocheta une lampe frontale à son casque de chantier. Marcus, à côté d’elle, verrouilla un sac de charge creux sur le dos d’Anouk. Le petit ingénieur suédois que le Sentinelle avait fourni, un certain Lars, vérifia une dernière fois les faux badges magnétiques à l’entrée de la scierie abandonnée qui servait de façade à « l’accordeur ».
— Les étiquettes sont allemandes, dit Lars. Vous êtes une équipe de maintenance spécialisée venue de Hambourg pour l’audit de ligne. Accent français, souris.
— Je sais parler allemand, répliqua Renard. Ce n’est pas la langue qui me trahit, c’est la peur.
Elle le dit sans ironie. C’était vrai. La peur avait une odeur — sueur froide, adrénaline, la salinité d’une bouche sèche — et elle savait que les gardes qui armaient les tourelles à l’entrée du port privé la flaireraient à vingt mètres.
La grille de la scierie était ouverte. Un semi-remorque au moteur diesel tournait au ralenti, chargé de plaques d’acier brut. Les trois gardes au poste de contrôle — armes automatiques en bandoulière, oreillettes, treillis civils — ne levèrent pas les yeux de leurs tablettes pendant que Lars glissait le badge devant le lecteur. Un bip. Une lumière verte. La barrière se leva.
Renard serra le poing gauche, celui qu’elle refermait toujours sur le poignet de Sophie. Son poing resta vide. Elle le serra plus fort.
L’intérieur de la scierie avait été éviscéré. Là où les machines à refendre le pin auraient dû bourdonner, une ligne d’assemblage moderne s’étirait sur deux cents mètres sous des lampes halogènes aveuglantes. Des bras robotiques soudaient des cônes d’acier à la chaîne, chacun de la taille d’un seau, chacun rempli d’un quartz diphasique qui tremblait à la fréquence de résonance de la croûte terrestre. Les mini-bombes de Sophie. L’échelle, mais pas encore la montagne.
— Ligne principale, murmura Marcus. Dispositifs de déclenchement contenus dans les cônes. Quatre charges placées aux jonctions de l’alimentation électrique toucheront tout le circuit.
— Facile, dit Anouk.
Trop facile, pensa Renard.
Ils se déployèrent. Anouk et Marcus se dirigèrent vers les armoires électriques du nord. Lars prit la station de contrôle centrale, faussant un diagnostic de maintenance sur l’écran. Renard se glissa vers la fosse technique sous la ligne de soudure, le sac de charge lourd contre ses reins. Elle s’accroupit derrière un panneau de maintenance, déroula les charges adhésives, fixa la première sous un câble principal gainé de caoutchouc, la minuterie à soixante-dix secondes.
C’est en se relevant qu’elle vit l’homme.
Le contremaître — une masse de muscles sous une combinaison bleue frappée du logo « NORDBAU AG » — la dévisageait. Son badge. Son visage. La photo du journal, sur l’écran de son téléphone, que Renard reconnut en un éclair : « ARCHÉOLOGUE FRANÇAISE DISPARUE — CADAVRE ULTRA-SECRET » au-dessus d’une image de son visage, prise à l’aéroport de Nice.
L’homme ouvrit la bouche. Renard bougea avant qu’il n’ait le temps de produire un son — une latérale, un coup de coude à la gorge qui le fit s’effondrer dans un couinement. Mais trop tard. Son pouce avait déjà appuyé sur l’alarme bracelet. Les sirènes éclatèrent, un hurlement de navire en perdition entre les murs de béton.
— RENARD ! cria Marcus depuis le nord de la ligne. ON TOUCHE LE SOL !
Des portes blindées claquèrent sur les mezzanines. Des hommes en armes lourdes déboulèrent des escaliers métalliques, et la première rafale fit voler en éclats une vitre de contrôle au-dessus de la tête de Lars. Renard sortit son pistolet — petite arme de secours volée à l’arsenal du Sentinelle — et répondit de deux coups à travers la fosse, visant les lumières halogènes. Le verre tomba en pluie, transformant la ligne en un théâtre d’ombres.
Marcus arriva en courant, appuyant une rafale couvrante sur la mezzanine est. Des gardes crièrent et reculèrent sous des gerbes d’étincelles ricochant sur la rambarde d’acier. Renard roula sous une table de convoyage, compta les secondes dans sa tête — encore vingt-huit — arracha la charge finale de son sac et la plaqua sous la jonction centrale d’alimentation avec une gifle du plat de la main.
— DIX-NEUF SECONDES ! DÉGAGEMENT !
Ils coururent. Anouk et Lars les rejoignirent dans l’ombre d’un conteneur à copeaux, tirant derrière eux sans viser. Les balles firent des ronds de lait dans le métal. Le hurlement des sirènes se doubla d’un klaxon rouge d’évacuation.
Quinze secondes. Quatorze.
La sortie arrière était une porte en acier de deux mètres de haut, verrouillée par un vantail manuel. Lars l’avait percée la nuit précédente avec un petit chalumeau. Il la poussa, et la gueule de glace du fjord les accueillit comme une gifle.
Dix. Neuf.
Ils dévalèrent la pente de gravier vers la touée de petit tonnage qu’ils avaient cachée derrière un brise-lames. Renard sauta dans le cockpit, Marcus défit la ligne d’amarrage, moteur — toussotement diesel qui fit pivoter deux gardes sur les quais, qui ouvrirent le feu tandis que le bateau s’éloignait.
Quatre. Trois.
Le fjord derrière eux se leva en une masse d’air et d’eau blanche. Le rugissement rebondit entre les falaises deux, trois fois, et une fissure de lumière orange s’ouvrit dans le toit de la scierie. L’onde de choc souleva le petit bateau, le coucha sur tribord. Renard mordit le cuir de son gant pour ne pas crier, s’accrochant au bastingage pendant que le bateau retombait, tremblant de toute son étrave.
Puis le silence, troublé seulement par la pluie d’eau et de débris qui crépita autour d’eux.
Marcus coupa le moteur. Ils flottèrent, haletants, derrière un pan de falaise rougeoyant.
Anouk fut la première à parler.
— La ligne principale est détruite, dit-elle. Quarante-huit heures minimum pour la reconstruire, peut-être soixante-douze pour calibrer les quartz.
Renard regarda la lueur qui dançait sur l’eau noire. Le soulagement était une pièce de monnaie qui brûlait entre ses doigts.
— Ce n’est pas suffisant, dit-elle lentement.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Lars.
Renard sortit de sa poche le fragment de quartz qu’elle avait chipé de la fosse avant que la sirène ne retentisse — un éclat de dix centimètres, encore chaud, dont les arêtes imitaient parfaitement la géométrie de la roche d’Aegis.
— L’« accordeur » n’était qu’un amplificateur. Ce quartz a été taillé comme ceux d’Aegis. Les frères, les harmonies. La ligne ici ne créait pas les bombes — elle les copiait à partir d’un original. Quelque part, il y a une usine maîtresse qui fabrique la matrice. Un site primaire.
Elle tourna le quartz entre ses doigts, vit la réfraction de la lune, vit Sophie dans la pause d’une seconde avant que la détonation ne la prenne.
— Cette usine produit de l’écho, dit-elle. Je veux la source.
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