La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 34: The Mastermind
Le bruit de la sirène s’éteignit dans un grésillement, laissant retomber le silence lourd de la caverne artificielle. Renard le tenait contre la paroi humide, le canon de son pistolet enfoncé sous la mâchoire de l’ingénieur en chef. L’homme sentait la sueur et la peur, un mélange âcre qui se mêlait à l’odeur de gasoil et de métal froid.
« Trois questions, dit-elle, la voix à peine plus haute qu’un souffle. Tu réponds, ou je te laisse ici avec les débris de ta chaîne de montage. »
L’ingénieur cligna des yeux. Il s’appelait Voss, quarante-cinq ans, les mains déjà calleuses d’avoir tourné des vis dans cette copie d’usine. Mais ses yeux, eux, étaient ceux d’un homme qui avait vu le vrai projet. Renard le reconnut immédiatement. Un ancien du CEA, viré dans les années quatre-vingt pour avoir vendu des secrets industriels. Il était de la première génération, celui qui avait connu le projet de ‘63.
« Qui construit la vraie chaîne ? demanda-t-elle.
— Tu ne comprends pas, chuchota Voss. C’est pas une chaîne. C’est juste un relais. On copie, on distribue. Le seul qui peut fabriquer le quartz-mère, c’est lui. »
Kerkorian, le second de Renard, referma le poing sur la lampe torche. Il avait le visage barbouillé de suie, les lèvres serrées. « Il, qui ? »
Voss hésita. Renard enfonça le canon. Un souvenir de Sophie traversa son esprit — pas un souvenir, une décharge électrique. Le visage de l’archéologue s’effaçant dans une lumière blanche. Elle serra les dents.
« Hades, lâcha Voss. C’est comme ça qu’il se fait appeler. Hades. » Il rit nerveusement, un gloussement qui avait la dureté d’un sanglot. « Vous croyez qu’il a choisi ce nom par hasard ? Le dieu des enfers. Il se prend pour le gardien d’un royaume qu’il a lui-même créé. »
Renard recula d’un demi-pas, sans baisser l’arme. « Décris-le. »
Voss se massa la gorge. « Un physicien. Exilé du projet Aegis en soixante-quatre. Il a passé vingt ans au fond du système nucléaire français, puis il a disparu. On a entendu parler de lui par des canaux privés. Il travaille pour personne. Il vend à tout le monde. »
« Il vend quoi ? »
« La technologie. Les plans. Les vibrations. Les mini-torpilles qui vous ont tué votre amie. » Il marqua un temps. « Mais ça, c’est du petit commerce. Du troc de survie. Son vrai plan… »
Il s’arrêta, et Renard vit ses yeux chercher une issue. Elle avait vu ce regard cent fois sur les visages des hommes qui savaient trop pour vivre vieux. Il mesurait ses chances de rester en vie s’il parlait, contre ses chances de mourir en silence.
« Son vrai plan, reprit-il, c’est pas de vendre. Il récupère les quartz copiés. Il les affine. Il recompose. Il veut aller plus loin que la copie. Il veut la source elle-même. »
« La source ? » demanda Kerkorian.
Voss acquiesça, un mouvement à peine perceptible. « Le site. Aegis. Le réacteur sous la ville. On croyait qu’il était inerte. Hades a passé dix ans à calculer le contraire. Il est pas inerte. Il est juste… en pause. »
Renard sentit le froid de la caverne remonter le long de sa colonne vertébrale. Le réacteur. La ville engloutie. Les machines d’une autre époque, d’un autre futur. Le père de Sophie, puis le sien, avaient découvert que la technologie n’était pas antique. Mais personne n’avait ouvert le cœur du réacteur. Les fragments de quartz extraits des murs de la ville étaient des copies, des imitations. La véritable source de puissance restait intacte sous les ruines.
« Pourquoi ? demanda-t-elle. Pourquoi déclencher le réacteur ? »
Voss la regarda avec une pitié malsaine, celle d’un homme qui comprend quelque chose que son bourreau ignore. « Pas le déclencher. Le réveiller. Hades a calculé le seuil de charge. S’il est poussé au maximum, le réacteur n’explose pas. Il émet. Une impulsion sur un spectre précis. Ça interagira avec la chimie de la haute atmosphère. »
Il s’interrompit. Renard l’attrapa au col.
« Parle. »
« En douze heures », dit Voss, la voix brisée, « il peut modifier l’albédo terrestre. Les nuages. La circulation océanique. Il peut changer le climat. Pas pour les détruire. Pour les contrôler. Pour que quiconque contrôle le réacteur contrôle la météo du monde. Le prix de la paix, il dit. » Il ricana. « Le prix de la peur, plutôt. »
Kerkorian lâcha un juron à voix basse. Renard garda le silence. Une arme climatique. Une ville enterrée au fond de la Méditerranée, un réacteur d’origine inconnue, et un physicien fou qui se faisait appeler Hades. Le nom ne venait pas d’un hasard de mythologie. C’était une signature. Une déclaration d’intention.
« Où est-il ? » demanda-t-elle.
Voss secoua la tête. « Vous allez me tuer. Que je parle ou pas. »
« Si tu parles, je te laisse la chance de marcher jusqu’à un bateau. » Elle savait que c’était un mensonge. Il le savait aussi. Mais l’espoir est une mécanique tenace.
« Dans l’usine-mère, là-haut. Sous le glacier. Vous avez traversé son antichambre, petite. La vraie usine est à trois kilomètres sous vos pieds. Un ancien site de danois converti par son réseau. Il ne sort jamais. Il a peur de la lumière. »
Renard lâcha Voss. Elle fit signe à Kerkorian et aux deux autres, restés en retrait en surveillant les couloirs sombres. L’air du fjord, glacé, passait par une fissure dans le plafond de la caverne.
« On y va », dit-elle.
Voss la rappela. « Attendez. Vous comprenez pas qui vous cherchez. »
Elle se retourna. Dans la pénombre, le visage de l’ingénieur ressemblait à un masque.
« Hades n’a pas trouvé le site par hasard. Il a su que vous alliez le redécouvrir. Il a manipulé le financement de la fondation. C’est lui qui a enterré la fausse piste que votre équipe a découverte au début. Il a fait en sorte que vous cherchiez la ville pendant des années. Il a choisi vos sources. Votre permis. Vos points de plongée. »
Renard sentit le mot la frapper en plein ventre.
« Vous pensez avoir trouvé Aegis parce que vous êtes brillante », dit Voss. « Vous l’avez trouvée parce qu’il vous a guidée. C’est lui qui a fait remonter les cartes marines à la surface. C’est lui qui a saboté les radars pour vous laisser approcher. Il a utilisé votre père, puis il vous a utilisée, vous. »
Il laissa le silence s’épaissir, puis il l’acheva.
« Vous n’avez jamais été là pour découvrir. Vous avez été là pour rouvrir la porte. Il voulait que vous alliez chercher le site, pour qu’il puisse déclencher le réacteur à distance quand vous en seriez assez proche. »
Renard baissa son arme. Dans sa tête, le visage de Sophie s’effaça, remplacée par une image plus ancienne : son père penché sur une carte marine couverte d’annotations, les doigts calleux, les yeux brillants, certains d’avoir trouvé quelque chose de vrai.
Tout était faux. Tout avait été orchestré par un fantôme qui avait attendu quinze ans sous un glacier.
« Il a tout programmé », murmura-t-elle.
Voss hocha lentement la tête.
« Et il sait que vous êtes là. Il le sait depuis que vous avez posé le pied sur le quai de Bodø. »
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