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La Cité Engloutie d'Aegis

Lire le chapitre 5: Descent into Dark

L’eau noire avalait la lumière des lampes frontales. Élise Renard régla son détendeur, vérifia une dernière fois le manomètre, puis adressa un signe bref à Karim et Yasmina. Derrière leurs masques, les deux plongeurs répondirent d’un geste. Le câble de descente vibrait entre ses gants, un fil d’Ariane fragile vers la fissure que Vasseur avait cartographiée en secret, quarante ans plus tôt.

La visibilité chuta brutalement à mesure qu’elle s’engageait dans la faille. Le granit se resserrait autour d’elle, un ventre minéral qui semblait suinter une angoisse ancienne. Le sonar portable de son poignet indiquait une profondeur de quarante-deux mètres lorsque la paroi s’ouvrit enfin. Le faisceau de sa lampe éclaira une cavité verticale, parfaitement cylindrique, comme forée à l’emporte-pièce. Les bords étaient nets, lisses. Pas une aspérité naturelle.

Renard inspira lentement. Du béton. Du béton recouvert d’une fine couche d’algues et de sédiments, mais du béton de qualité industrielle sous la patine marine.

Elle se retourna vers Karim, qui la fixait, les yeux écarquillés derrière son masque. Il pointa le mur du doigt, traçant une interrogation muette. Elle secoua la tête. Pas ici. Elles remonteraient la piste après.

La descente dans le cylindre dura trois minutes interminables. La température chuta. Quarante et un mètres. Quarante-cinq. La pression aurait dû les inquiéter, mais le gabarit du puits restait constant, s’enfonçant plus profond que les sondages officiels n’avaient jamais osé le prétendre. Cinquante-deux mètres. Le fond du cylindre se révéla sous une couche de vase fine, mais ce n’était pas le substrat rocheux attendu. C’était un plancher métallique, strié de rivets.

Un sas.

Renard posa sa paume gantée sur la surface, y cherchant une couture, une poignée, un mécanisme. Rien. Pourtant, à la lumière rasante, elle distingua une forme rectangulaire délimitée par un joint caoutchouté presque intact. Elle fit signe à Karim et Yasmina de reculer, sortit le pied-de-biche compact accroché à son baudrier, et inséra la lame dans l’interstice.

Le levier céda avec un gémissement de métal tordu, une note grave qui résonna dans l’eau comme un adieu. Des bulles s’échappèrent. Nombreuses. Denses. Renard comprit immédiatement : derrière cette porte, l’air. Un pocket d’air sous-marin.

Elle poussa le panneau. La gravité prit le relais, aspirant l’eau dans une cavité plus profonde tandis qu’un souffle d’air tiède, vicié, la frappa au visage. Son détendeur retomba au bout de son tuyau. Elle retint un réflexe de panique et bascula dans le vide de la poche, atterrissant sur une plateforme métallique mouillée, genoux fléchis. Elle retira son masque. L’air sentait le moisi, la rouille, et quelque chose de plus âcre. Du gasoil.

Derrière elle, Karim et Yasmina basculèrent à leur tour, le souffle court, les visages tendus. Yasmina ralluma sa lampe torche, balayant l’espace d’un geste lent.

Le dock s’étendait sur une soixantaine de mètres, taillé dans la roche, coiffé d’un plafond voûté en acier et béton ruisselant d’humidité. Des anneaux d’amarrage bordaient une jetée flottante, et dans l’obscurité, une forme oblongue se dessinait, immobile, sous une bâche épaisse.

— Mon Dieu, murmura Karim.

Renard marcha vers la bâche, ses pas produisant un écho clapotant sur le métal perforé de la passerelle. Elle tira sur un coin du tissu synthétique, qui céda avec un bruit de déchirure. La bâche tomba dans un nuage de poussière grise, révélant un submersible de poche, à la coque lisse et sombre, manifestement moderne. Pas un prototype des années soixante. Pas un vestige de la Guerre froide. Il s’agissait d’un engin de conception récente, aux lignes épurées, doté d’un hublot en polymère blindé et de propulseurs vectoriels ultérieurs aux catalogues de la marine française.

— Il a servi, dit Yasmina, la voix tendue. Regardez la rampe de descente.

Des traces de passage, récentes. Des boues séchées, pas encore calcifiées. Quelqu’un était passé par ici, peut-être des heures plus tôt.

Renard contourna le submersible et découvrit une écoutille de chargement ouverte. À l’intérieur, la cabine exiguë contenait un équipement de pointe : un spectromètre gamma portable, un module d’analyse ADN miniaturisé encore dans son emballage de transport, et une caisse métallique scellée avec un ruban adhésif blanc portant une mention manuscrite. Renard approcha sa lampe.

*C-14 calibration series — do not expose.*

En dessous, deux mots imprimés au pochoir.

*CEA — BRUYÈRES.*

— Le Commissariat à l’énergie atomique, souffla Karim. Ils ne travaillent plus sur le fond marin, eux. Jamais.

Renard ne répondit pas. Elle ouvrit la caisse d’équipement avec précaution, écartant les sangles. Le spectromètre était neuf, encore filmé d’un plastique de protection. Le module ADN aussi. Mais sous eux reposait un objet plus ancien, encombrant, au boîtier de cuivre terni : un compteur Geiger de modèle civil, datant des années soixante, orné d’une étiquette aux coins jaunis. Le nom de son propriétaire avait été griffonné, puis rayé d’un trait rageur.

Elle le souleva d’un geste délicat. Sous l’étiquette, une inscription gravée dans le métal, irrégulière, comme tracée à la pointe d’un clou :

*J.L. — voir la lumière, ne pas la craindre.*

Renard sentit son pouls battre dans sa gorge. J.L. Jacques Lauzier. L’ingénieur disparu en 1964. L’homme qui avait vu la lumière.

— Capitaine, dit Yasmina d’une voix étranglée. Là-bas. Au fond du quai.

Renard tourna la tête. À l’extrémité du dock, entre les ombres portées par les poutrelles, s’alignaient le long d’un rack mural des canisters métalliques cylindriques, hermétiquement scellés, coiffés d’un opercule rouge et orange. Un symbole noir, universellement reconnaissable, s’étalait sur chacun d’eux : le trèfle à trois lobes de la radioactivité, accompagné d’un pictogramme de danger biologique.

Karim recula instinctivement, la main plaquée sur sa bouche.

— Renard, on n’est pas équipés pour ça. Ni en combinaison, ni en filtration, ni en décontamination. Si l’un de ces fûts fuit…

Renard compta les canisters. Douze. Douze récipients scellés, disposés comme des sentinelles patientes. Elle vérifia le compteur Geiger d’époque. Il indiquait zéro. Pas d’émission détectable. Les fûts étaient soit vides, soit parfaitement blindés. L’un d’eux portait une inscription supplémentaire, discrète, sur son flanc : une date.

*14 juillet 1964.*

La date de la disparition de Lauzier.

— On remonte, dit-elle, mais sa voix n’était plus une demande. On remonte maintenant. On n’a pas le matériel pour rester ici, et quelqu’un connaît cet endroit. Petit a intercepté des communications à l’instant. On n’est pas seuls.

Yasmina commençait déjà à se diriger vers le sas, mais Renard s’arrêta une dernière fois devant l’écoutille ouverte du submersible. Sur la console de pilotage, une carte mémoire était encore insérée, sans protection, son voyant d’alimentation clignotant faiblement. Quelqu’un l’avait laissée là dans la précipitation. Une trace numérique. Une signature.

Elle la retira d’un geste sec, la glissa dans la poche étanche de sa combinaison.

— Renard, insista Karim, on y va. Vraiment.

— Je sais.

Elle jeta un dernier regard aux canisters alignés. Douze fûts. Une date de disparition. Un submersible moderne. Et l’équipement d’un programme de recherche clandestin toujours actif, cinquante ans après la mort officielle de son premier pionnier.

Quand elle remonta à travers le sas, la colonne d’eau lui parut plus sombre qu’à l’aller. La pression de la profondeur semblait s’être appesantie, comme si le secret, une fois touché, pesait désormais sur ses épaules. Elle garda la carte mémoire plaquée contre sa poitrine, une seule pensée en tête : ce que la lumière avait montré à Jacques Lauzier n’était pas un trésor. C’était une fosse.

Et elle venait de s’y pencher.