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La Cité Engloutie d'Aegis

Lire le chapitre 6: The Phantom Crew

Le corridor s’enfonçait sous la cité engloutie comme une artère oubliée, ses parois suintant une eau qui n’avait pas vu la lumière depuis des décennies. Élise Renard régla la puissance de son projecteur frontal et s’engagea la première, Karim sur ses talons, Yasmina en retrait avec le sac de prélèvements.

L’air était respirable mais lourd, chargé d’une odeur de sel, de rouille et de carburant. Les ampoules fixées au plafond diffusaient une lumière blafarde qui vacillait par intermittence. Quelqu’un entretenait cet endroit. Quelqu’un l’utilisait, encore.

— Trois mètres de large, deux de haut…, murmura Karim en promenant sa lampe sur les murs. C’est du béton armé, coulé sur place. Pas de joints d’expansion. Une construction navale, pas un tunnel minier.

— Ça date de quand, selon toi ? demanda Yasmina.

Karim grimaça. — Le béton est vieux, mais les fixations des câbles sont récentes. Du titane. On en utilise plus couramment depuis les années 2000. Ce truc a été modernisé.

Renard avançait sans répondre, les doigts sur la paroi. Le métal froid du boîtier du mini-sous-marin derrière eux était encore imprégné de la vibration sourde de ses moteurs. Quelqu’un était venu ici récemment. Quelqu’un pourrait revenir à tout moment.

Un bruit, soudain.

Renard s’immobilisa. Sa main se leva. Derrière elle, Karim coupa son moteur de propulsion, Yasmina retint son souffle.

Des pas. Ils résonnaient dans le corridor, devant eux, à une trentaine de mètres. Un écho irrégulier — deux pieds, pas une machine. Quelqu’un marchait. Quelqu’un sans combinaison de plongée, à en juger par le bruit sec et net des semelles sur le sol dur.

— On n’est pas seuls, chuchota Karim.

— Repli, ordonna Renard à voix basse. Tout le monde retourne au sas. Maintenant.

Yasmina ne se le fit pas dire deux fois. Elle fit demi-tour et remonta le couloir en courant, son sac cognant contre sa hanche. Karim hésita, regarda Renard.

— Élise, on ne sait pas qui c’est. S’ils ont des armes…

— Ils n’en ont pas besoin. Ils ont le site. File avec Yasmina.

— Et toi ?

Elle lui tendit son sac de prélèvements. — Je veux voir qui marche dans ce couloir. Je te rejoins.

Karim ouvrit la bouche pour protester, mais elle le coupa d’un geste. Il obéit, à contrecœur, et disparut derrière le coude du passage, ses palmes battant le sol dans une course hachée.

Renard coupa son projecteur principal et laissa la pénombre l’envelopper. Elle se plaqua contre la paroi, la main sur la bonbonne de secours, et tendit l’oreille.

Les pas continuaient. Plus proches. Un rythme lent, régulier, presque solennel. Deux semelles dures. Une démarche martiale.

Un homme apparut au bout du couloir.

Renard cligna des yeux, croyant d’abord à un reflet de son propre imaginaire. Mais non. La silhouette était là, se détachant dans la lumière jaunâtre d’une ampoule lointaine. Elle portait un uniforme de la Marine nationale — l’ancien modèle, celui des années soixante, avec le col à patte et la casquette blanche des officiers. Le pantalon large, les chaussures noires cirées. Pas de combinaison. Pas de bouteilles. Pas de masque.

L’homme s’arrêta. Il semblait regarder droit vers elle, bien que son visage demeurait dans l’ombre.

Renard activa la caméra de son casque. Un clic à peine audible, mais dans ce silence, il résonna comme un coup de tonnerre.

La silhouette ne bougea pas. Puis, lentement, elle leva le bras droit et pointa un doigt vers elle. Un geste précis, sans menace, mais sans ambiguïté.

Il l’avait vue. Il la désignait. Et pourtant, l’homme portait un uniforme qui aurait dû être depuis longtemps mangé par l’eau et le temps.

— Qui êtes-vous ? lança-t-elle.

Sa voix rebondit contre les parois, amplifiée par le casque. Aucune réponse. L’homme demeura figé, le bras toujours tendu. Sa silhouette semblait presque éthérée dans la lumière instable, les contours légèrement brouillés, comme si la chaleur ou l’humidité déformaient l’image.

Renard fit un pas en avant. Puis un deuxième. Elle ne savait pas ce qu’elle espérait prouver, mais elle ne pouvait plus reculer. C’était là, devant elle, la clé qu’elle cherchait depuis quatre chapitres — la preuve que quelqu’un était là avant eux, bien avant eux, et que ce site n’avait jamais cessé de vivre.

Elle tendit la main vers l’homme. À trois mètres, elle put distinguer les galons dorés sur la manche — lieutenant de vaisseau. Le visage restait dans l’ombre, presque délibérément, comme s’il se dérobait au regard.

— Parlez-moi, insista-t-elle. Je sais ce qui s’est passé en 1964. Je sais pour Lauzier.

Le silence dura une seconde, deux, trois. Puis la silhouette recula d’un pas, toujours face à elle, et parut se fondre dans l’obscurité du couloir. Pas un mouvement abrupt — une dissolution, lente, inexorable. Une seconde encore, et il ne restait que l’ampoule vacillante et le béton nu.

Renard s’élança en avant.

— Attendez !

Elle parcourut vingt mètres, trente, la lampe de son casque balayant les murs. Rien. Le couloir continuait, vide, jusqu’à un coude qui menait à une porte métallique scellée, verrouillée de l’extérieur par une barre de sécurité récente. Trop récente. La serrure était propre, graissée, avec des traces de doigts nets.

Quelqu’un était passé par là. Récemment. Quelqu’un qui pouvait verrouiller cette porte de l’extérieur.

— Renard ! La voix de Karim grésilla dans son oreillette. Le submersible a détecté une signature sonore en approche. Un autre engin. Il se dirige vers le dock. Tu as deux minutes, pas une de plus.

Elle jeta un dernier regard à la porte métallique, puis tourna les talons.

Elle émergea du sas avec une remontée trop rapide. Karim et Yasmina l’attendaient, déjà à la surface, leurs combinaisons couvertes d’écume. Elle déposa son casque sur le pont du Atalante, la respiration encore saccadée.

— Regarde ce que j’ai capté, dit-elle en tendant le disque à Yasmina. Il y avait quelqu’un. Un homme en uniforme. Je l’ai filmé.

Yasmina inséra le disque dans son ordinateur portable. Renard se pencha par-dessus son épaule, impatiente de voir l’image — une preuve, une trace, quelque chose de concret.

L’écran afficha le corridor vide. La lumière jaunâtre. Le béton nu.

Aucune silhouette.

— Il n’y a rien, Élise, murmura Yasmina. La caméra est vierge. Tu enregistres depuis le départ ?

Renard jeta un regard à son casque, puis à la mer sombre qui s’étendait derrière la rambarde. Une pensée glaciale s’insinua en elle.

— Un homme qui marche sans équipement sous l’eau, qui disparaît à la caméra, qui se volatilise dans un corridor scellé…

Elle releva la tête, le regard dur.

— Ce n’était pas un fantôme. C’était un avertissement. Et celui qui nous l’envoie vient de comprendre qu’on a trouvé son garage.

Son téléphone vibra. Un message d’un numéro inconnu. Trois mots seulement :

« Rentrez chez vous. »