La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 7: Debt of Honor
Le téléphone sonna à 4 h 12. Renard décrocha sans ouvrir les yeux, habituée aux urgences de chantier, mais la voix qui l'accueillit la fit se redresser d'un coup.
« Élise. Tu fouilles où il ne faut pas fouiller. »
Professeur Henri Girard. Elle n'avait pas entendu cette voix depuis cinq ans, pas depuis qu'elle avait refusé de cosigner son rapport sur la datation du site de Carthage. Un mensonge par omission, avait-elle dit à l'époque. Une prudence nécessaire, avait-il répondu.
« Professeur. Comment avez-vous eu ce numéro ?
— Peu importe. Je te pose une question et j'attends une réponse franche : pourquoi t'intéresses-tu au programme de 1964 du CEA ?
Le moteur du bateau de surface vibrait doucement sous la coque. Renard se frotta le visage, cherchant une réponse qui ne la trahirait pas.
— Je dirige une fouille archéologique. Les relevés sonar ont remonté des structures inattendues. Rien de plus.
— Ne me prends pas pour un imbécile. Le CEA, ce n'est pas de l'archéologie. C'est de l'énergie, des matériaux, des... expériences. Et tu as trouvé leur matériel, n'est-ce pas ?
Le silence s'étira. Renard compta les battements de son cœur.
— Pourquoi cette question, professeur ?
— Parce que je connais ce programme. Je connais les hommes qui y travaillaient. Et je connais ce qui est arrivé à l'un d'eux.
Renard serra le téléphone. Jacques Lauzier. Le nom resta suspendu entre eux, non prononcé, mais présent.
« Vous étiez au CEA dans les années soixante ?
— J'étais jeune chercheur. J'ai croisé certaines personnes. Certains projets. Et j'ai appris, avec le temps, à ne pas poser de questions. Mais toi, tu poses les miennes. Ça me met dans une position délicate. »
Elle se leva, fit les cent pas dans la cabine exiguë. Le bateau tanguait, une houle légère venue du large.
« Vous avez entendu parler de l'expédition que je dirige. Le site sous-marin d'Aegis. Les structures immergées. Les autorités m'ont accordé un permis de fouille. Si vous avez des informations sur l'origine de certaines découvertes, vous avez le devoir de les partager.
— Le devoir. Parle-moi du devoir, toi qui as ruiné ta carrière pour une histoire de datation. Toi qui as préféré la vérité à la protection de ton propre mentor. Tu crois que je t'ai oublié ?
La pique la frappa plus fort qu'elle ne voulut l'admettre. Elle avait été sa meilleure élève. Sa fierté. Et elle avait refusé de signer un rapport qu'elle jugeait scientifiquement truqué, une manipulation destinée à protéger un financement gouvernemental. Girard ne le lui avait jamais pardonné.
— Vous m'avez appris à chercher la vérité, professeur. C'est ce que je fais.
— Je t'ai appris à naviguer dans un monde où la vérité a un prix. Tu as choisi de le payer toute seule. Très bien. Mais aujourd'hui, tu piétines des plates-bandes qui ne t'appartiennent pas. Des hommes puissants commencent à s'agiter. Des hommes qui n'aiment pas qu'on gratte la vase.
Renard s'arrêta près du hublot. La mer était noire, à peine striée de reflets argentés sous les étoiles.
— Quels hommes ?
— Ceux qui ont investi dans ton projet. Ceux qui financent discrètement la CEA. Ceux qui ont fait disparaître Jacques Lauzier en 1964 et qui feraient disparaître quiconque s'approcherait trop près de la vérité.
Le cœur de Renard manqua un battement.
— Vous saviez pour Lauzier ?
— Tout le monde savait, Élise. Personne n'en parlait. Il travaillait sur un projet ultrasecret, à la frontière de la physique et de la géologie. Une anomalie détectée sous le plateau continental. Un signal. Une lumière.
La lumière. Le poignet de Lauzier. « Pour J.L., qui a vu la lumière. »
— Quelle lumière ?
— Je ne sais pas. Je n'ai jamais su. Mais j'ai vu les rapports avant qu'ils ne soient classifiés. Des lectures de champ magnétique anormales. Des variations de gravité locale impossibles. Et puis plus rien. Le projet a été enterré, les données scellées, les témoins dispersés. Lauzier a été déclaré disparu en mer, un accident de plongée. Personne n'a posé de questions.
Renard ferma les yeux. La montre. Les canisters datés du 14 juillet 1964. Le sous-marin fonctionnel dans la grotte. Rien n'était accidentel.
— Pourquoi me racontez-vous tout cela maintenant ?
— Parce que j'ai besoin d'être là-bas. Sur le site.
— Vous ?
— J'ai passé trente ans à reconstituer ce projet pièce par pièce. J'ai des données, des analyses, une compréhension théorique de ce que les hommes du CEA tentaient de faire. Tu as besoin de moi, même si tu refuses de l'admettre.
Renard resta silencieuse. Girard était brillant, impossible à contester sur le plan scientifique. Mais il était aussi imprévisible, jaloux de ses prérogatives, et il avait déjà trahi sa confiance une fois.
— Pourquoi devrais-je vous faire confiance ? Après Carthage ?
— Parce que tu me dois ta carrière. Quand tu as présenté ton doctorat, j'ai mis ma réputation en jeu pour te recommander. Quand le CNRS a voulu t'écarter, j'ai signé des lettres d'appui. Je t'ai ouvert des portes, je t'ai donné un nom, une crédibilité. Tu me dois une dette, Élise. Et aujourd'hui, je la réclame.
La violence du rappel la laissa sans voix. Elle avait essayé d'oublier ces années, de se convaincre qu'elle avait gagné sa place seule. Mais c'était faux, et elle le savait. Girard avait usé de son influence dans les couloirs feutrés de l'administration scientifique. Sans lui, elle serait probablement restée une assistante de fouille besogneuse, sans jamais diriger de projet.
— Je ne peux pas vous faire venir. Le permis de fouille est nominatif. Les sites sont protégés. Et mon équipe...
— Ton équipe ne te fait pas confiance. Tu leur as caché des informations. Tu les entraînes dans des grottes secrètes sans protocole de sécurité. Tu as agi seule, Élise. Encore une fois. C'est ta plus grande force et ta plus grande faiblesse.
Elle voulut protester, mais il poursuivit, impitoyable :
— Cette fois, tu as besoin d'un allié. Pas d'un subordonné. Pas d'un assistant. Quelqu'un qui connaît le dossier et qui comprend les enjeux. Je suis cet allié.
— Et si je refuse ?
Le silence bourdonnant de la ligne. Quand Girard reparla, sa voix avait changé. Plus dure. Plus froide.
— Alors tu feras face seule à ce qui t'attend sous cette ville. Et je te le dis franchement : de ce que j'ai vu dans les rapports, tu n'y survivras pas.
Renard regarda ses mains. Elles tremblaient légèrement. Pas de peur — de colère. Colère d'être prise au piège, de devoir marchander avec un homme qu'elle méprisait et respectait à la fois.
— Dites-moi ce que vous savez sur le signal. Sur la lumière. Sur le projet EXOCET.
Silence. Puis un bruit sec — l'alumette contre la pipe en écume, un geste familier qu'elle connaissait par cœur.
— EXOCET était un projet d'écoute. Le CEA avait installé un réseau de capteurs sous le plateau continental pour détecter les variations du champ gravitationnel terrestre. Pourquoi ? Parce qu'ils cherchaient des poches de matière exotique. De la matière noire piégée sous la croûte terrestre. Et ils pensaient en avoir trouvé une.
De la matière noire. Sous Méditerranée. Renard se demanda si Girard perdait la tête.
— C'est absurde. La matière noire est une hypothèse cosmologique. On ne la trouve pas sous un plateau continental.
— C'est ce que j'ai dit aussi, à l'époque. Mais les lectures étaient cohérentes. Des anomalies massives, localisées, qui se déplaçaient. Et qui semblaient... réagir aux signaux électromagnétiques.
— Réagir ?
— Comme si elle était sensible à la présence humaine. Comme si elle attendait quelque chose.
Le vent siffla le long de la coque. Renard se souvint de l'ombre dans le couloir sous-marin, silhouette en uniforme de la marine, qui avait tourné la tête vers elle avant de s'évanouir dans la pénombre. L'eau dans la grotte semblait vibrer d'une énergie qu'elle n'avait pas osé analyser.
— Obtenez-moi un permis d'accès au site, reprit Girard, la voix redevenue normale, presque amicale. Dites que je suis un consultant scientifique, un expert en géophysique. Votre project est financé, vous pouvez ajouter du personnel. Faites-le, et je vous donne tout : les relevés EXOCET, les analyses de mes trente ans de recherche, les notes personnelles de Lauzier que j'ai réussi à conserver avant leur destruction.
Les notes personnelles de Lauzier. Renard sentit son pouls s'accélérer.
— Vous les avez ?
— Je les ai cachées dans un endroit sûr. Elles contiennent ses observations personnelles, ses hypothèses, ses doutes. Elles expliquent pourquoi il a voulu aller voir la lumière lui-même, ce jour de juillet 1964. Elles expliquent ce qu'il a trouvé.
Renard inspira profondément. La mer se soulevait doucement, comme un être vivant qui respirait.
— Envoyez-moi les coordonnées. Je viendrai vous chercher à Marseille dans deux jours. Si les documents confirment ce que vous dites, je vous ferai entrer sur le site.
— Tu viendras de toute façon. Même si les documents sont incomplets. Parce que tu sais que je suis ta seule chance de comprendre ce que tu as trouvé.
Il avait raison. Merde.
— Deux jours, professeur. Pas un de plus.
— Je serai prêt.
La ligne coupa. Renard garda le téléphone contre son oreille quelques secondes, écoutant le silence qui suivit. Puis elle se tourna vers le hublot, vers la mer noire et silencieuse qui recelait depuis soixante ans les réponses à des questions qu'elle commençait tout juste à formuler.
Le sous-marin dans la grotte. Les canisters. La montré. Et maintenant, un vieil homme acariâtre qui prétendait détenir la clé de tout.
Elle n'avait pas le choix. Elle allait devoir faire entrer le renard dans la bergerie.