La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 8: The Rift
Le criquet stridulait quelque part dans la pinède quand Marc Leclerc frappa à la porte de sa cabine. Élise Renard leva les yeux de l'écran où elle étudiait les relevés de son dernier plongeon. Il était sept heures du matin, et Leclerc portait un costume bleu marine impeccable, sa cravate serrée comme une corde de pendu.
« Capitaine. Puis-je entrer ? »
Elle acquiesça d'un geste sec. Leclerc s'installa en face d'elle sans y être invité, posa un dossier sur la table, et croisa les doigts.
« Nous devons parler du budget. »
Renard sentit immédiatement un poids dans sa poitrine. Leclerc ne venait jamais la voir à cette heure pour des questions administratives.
« Les investisseurs sont inquiets. » Il ouvrit le dossier, mais ne le lui tendit pas. « Les rapports de plongée des derniers jours font état de risques géologiques — failles instables, poches de gaz. Un accident serait catastrophique. Pour le projet, pour ma réputation, pour vous. »
Elle se redressa lentement. « Les failles dont vous parlez sont stables. Karim a effectué des relevés sismiques il y a trois jours. Il n'y a aucun risque. »
« Je ne suis pas géologue, capitaine. Mais les investisseurs, eux, lisent les rapports. Et ils ont demandé une réévaluation du risque. » Leclerc ferma le dossier et le glissa sous son bras. « Après consultation, ils ont décidé de réduire leur exposition. Les plongées supplémentaires au-delà du périmètre officiel sont suspendues. »
Le silence s'étira. Renard ne broncha pas. Elle avait trop pratiqué ce jeu pour révéler quoi que ce soit avant d'avoir toutes les cartes. Mais suspens supplémentaires ? Suspendues par qui ? Elle ne lui avait jamais parlé des plongées hors périmètre. Petit avait été formel : aucune communication concernant le shaft ne figurait dans les journaux officiels.
« Marc. » Elle se leva, s'appuya du bout des doigts sur le plateau de la table. « J'ai dirigé onze expéditions dans des conditions autrement plus précaires que celle-ci. Nous avons plongé dans des épaves infestées de munitions non explosées, parcouru des récifs dans des eaux à deux degrés, perdu un membre d'équipage au large d'Alexandrie. Personne n'a jamais remis mon jugement en question sur un site que j'ai cartographié moi-même. »
Leclerc soutint son regard un instant, puis détourna les yeux. C'était la première fissure.
« Ce n'est pas une question de confiance, Élise. C'est une question de prudence. Quelqu'un de haut placé s'est renseigné sur vos activités récentes. Votre voyage à Marseille... »
Il s'arrêta, conscient d'en avoir trop dit. Renard garda un visage neutre, mais à l'intérieur, quelque chose se figea.
« Mon voyage à Marseille ? Un simple déplacement administratif pour consulter les archives de la Marine. »
« Je sais ce qu'il y avait dans ces archives, Élise. » Leclerc se leva à son tour, ajusta sa cravate. « Je sais aussi que vous avez obtenu certaines coordonnées sans les déclarer au ministère. Et que vous avez déjà plongé là-dessus. »
Le cœur de Renard battait plus vite, mais sa voix resta stationnaire. « Vous avez des sources à l'intérieur de ma propre équipe ? »
« J'ai des obligations envers mes investisseurs. » Leclerc se dirigea vers la porte, puis se retourna. « Il y a autre chose. L'École Navale, par l'intermédiaire de son fonds de recherche, a manifesté son intérêt pour reprendre le financement du projet. Ils ont des moyens considérables, une équipe technique impressionnante. Mais ils posent une condition. »
Le silence.
« Ils veulent que je cède les rênes. »
La phrase tomba entre eux comme une lame. Renard serra les mâchoires.
« Cette expédition est mienne. Le permis est à mon nom. Les travaux initiaux, mes relevés, mes hypothèses — c'est moi qui les ai construits. Vous ne pouvez pas simplement... »
« Légalement, je peux. » Leclerc ouvrit la porte. « Le financement majoritaire me donne ce droit. Mais je ne l'ai pas encore exercé. Je vous laisse vingt-quatre heures pour réfléchir à une solution — peut-être un partenariat, une co-direction. » Il marqua une pause. « L'École Navale m'a fait comprendre qu'elle serait satisfaite que vous restiez en tant que conseillère technique. »
Conseillère technique. Une assistante glorifiée. Renard croisa les bras.
« Et si je refuse ? »
« Alors je serai obligé d'accepter leur offre. » Leclerc haussa les épaules. « Le projet ne peut pas continuer sans financement, et leur enveloppe est considérable. Je pense que vous comprendrez qu'il s'agit d'une décision purement économique. »
Il sortit. La porte se referma avec un clic d'une netteté insupportable.
Renard resta immobile quelques secondes, puis se précipita vers sa console. Elle ouvrit ses canaux de communication sécurisés, composa le code de Petit.
La connexion mit du temps à s'établir. À l'écran, le visage de Petit apparut, l'air fatigué, des cernes gris sous les yeux.
« Capitaine. J'étais sur le point de vous appeler. »
« Petit, écoutez-moi. Leclerc vient de m'annoncer qu'il coupe les vivres. Il parle de l'École Navale, d'une reprise de financement. Vous en savez quelque chose ? »
Petit détourna le regard. Une seconde de trop.
« Capitaine... j'ai vérifié les documents que Leclerc a fournis au comité de suivi. La société par laquelle passe l'argent est enregistrée à Brest. » Il hésita. « Ce n'est pas une entité civile. C'est une coquille. Le nom est différent, mais le siège social est le même que celui de la délégation générale pour l'armement. »
Renard ferma les yeux. Elle avait senti la félure avant même la phrase — le courant froid qui la traversait depuis son plongeon dans la fosse, depuis cette silhouette en uniforme blanc qui s'était fondue dans l'obscurité, depuis la montre gravée de Lauzier.
« Délégation générale... donc le ministère est au courant de ce que nous avons trouvé. Ils savent que quelqu'un opère sous la ville. »
« C'est ce que suggèrent les documents, capitaine. » Petit baissa la voix. « Et il y a autre chose. J'ai croisé les dates de création de la coquille avec les archives. Elle a été montée en septembre 1964. Trois mois après la disparition de Lauzier. »
Le silence entre eux se chargea de tout ce qu'ils ne disaient pas. Renard regarda la mer par le hublot — calme, bleu profond, impénétrable.
« Petit, je veux que vous m'envoyiez une copie intégrale de votre analyse. Tous les documents. Sur un canal distinct, crypté avec la clé que je vous ai donnée. »
« Vous allez faire quelque chose qu'ils ne vont pas aimer. »
« Ils n'ont pas besoin d'aimer. » Renard coupa la communication.
Elle resta un long moment debout, les yeux fixés sur l'horizon. Vingt-quatre heures. C'était tout ce qu'on lui donnait. Vingt-quatre heures pour comprendre ce que Lauzier avait vu en 1964, ce que le programme EXOCET avait réellement trouvé sous la ville engloutie, et pourquoi le ministère de la Défense était prêt à sortir de l'ombre après soixante ans de silence pour reprendre possession du site.
Elle pensa à Girard, à Marseille, aux notes de Lauzier qu'il promettait. Il lui avait dit qu'elle ne pouvait se fier à personne. Elle commençait à comprendre pourquoi.
La montre gravée. Le Geiger counter. « Vois la lumière, ne la crains pas. » Lauzier avait vu quelque chose dans cette fosse, quelque chose qui avait justifié des canisters scellés, un sous-marin moderne dans une ville morte, et maintenant l'intérêt du ministère de la Défense.
Et Leclerc, dans cette cabine impeccable, parlant de sécurité et d'investisseurs, jouant l'homme d'affaires soucieux — quand tout son argent venait depuis le départ de la même maison qui avait envoyé Lauzier disparaître.
Renard saisit son sac à dos, y rangea son ordinateur portable, sa combinaison de rechange. Elle vérifia l'heure. Il lui fallait un permis pour faire entrer Girard sur le site — et ce permis était désormais suspendu au bon vouloir d'un homme qui venait de lui offrir vingt-quatre heures pour accepter sa propre relégation.
Il y avait bien une autre option. Elle la gardait en réserve, froide et nette dans son esprit.
Si Leclerc voulait voir des plongées non autorisées, elle allait lui en donner. Mais pas celles qu'il attendait.
Elle attrapa son téléphone. Un message à Karim — préparez le petit submersible, rendez-vous au point de mouillage secondaire dans une heure —, puis elle quitta sa cabine sans se retourner.
Dans le couloir, l'air conditionné sentait le désinfectant. Sur la passerelle, quelqu'un avait oublié un carnet de consignes. Elle le ramassa machinalement et le glissa dans sa poche. Il fallait se débarrasser du lest. Tout ce qui l'alourdissait.
La question n'était pas de savoir si on allait lui reprendre le projet. On le lui avait déjà pris avant même qu'elle ne fasse sa première plongée. La vraie question — celle qui martelait sous son crâne comme une lame contre une coque — était plus simple, et plus brutale :
Depuis combien de temps creusait-on sous la ville engloutie ? Et qui, exactement, dirigeait encore les travaux depuis la surface ?
Elle avait vingt-quatre heures pour le découvrir.
Elle compta dix-neuf.