La Condition du Comte
Lire le chapitre 11: The House Party
La maison criait sous la fausse gaieté des lustres. Clara se tenait près de la porte du salon, souriant à chaque invité comme si Ashworth Park nageait dans l’or, alors que la vérité pesait dans sa poche — trois lettres de créanciers qu’elle avait pliées en quatre, comme pour les conjurer.
Elle compta les têtes. Vingt-trois. Des visages qu’elle connaissait à peine, des noms que son père avait autrefois croqués au whist, des gens venus renifler l’odeur de la fortune ou du désastre, selon ce que la saison leur promettait. Julian circulait parmi eux avec une aisance coupante, distribuant des sourires en échange de regards curieux, sa longue silhouette noire tranchant sur les pastels des robes.
— Cousine Clara.
La voix tomba comme un couperet mal aiguisé. Elle se retourna. Le colonel Ashworth se tenait dans l’embrasure, verre de xérès à la main, col militaire encore droit malgré ses cinquante ans. Le menton sec. Les yeux plissés. Rien de bon.
— Colonel, dit-elle en inclinant la tête. Quelle surprise de vous voir.
— Votre mari m’a invité. Il m’a dit que la maison avait besoin d’amis.
Il laissa le mot « amis » flotter lentement, avec une ironie molle. Il s’avança, jeta un coup d’œil autour du salon comme pour jauger le prix des rideaux.
— Belle réunion. On dirait qu’Ashworth Park respire encore.
— La maison se rétablit, répondit-elle, la mâchoire serrée.
— Tant mieux. Dommage pour James.
Le prénom sonna comme un reproche. Son père. Elle saisit son éventail et le déploya d’un geste mécanique, cachant à moitié son visage.
— Le docteur Trelawney l’avait assuré. Une faiblesse du cœur.
— Le cœur, répéta le colonel. Le cœur. C’est ce qu’on m’a dit, en effet.
Il se pencha, légèrement trop près. Ses yeux examinèrent les traits de Clara comme on inspecte une lettre pour y déceler les ratures.
— Vous savez, cousine, quand un homme est malade depuis des années et meurt juste après avoir signé trente dettes et vendu des bijoux à son insu — on appelle cela un accident de l’âme, si on est indulgent.
La gorge de Clara se serra. Elle n’avait pas besoin de cela. Pas ici. Pas devant ces gens dont chaque sourire était un calcul.
— Mon père était victime de ses propres projets, dit-elle posément. Pas d’un autre homme.
— Bien sûr. Pourtant, à Londres, j’ai vu quelqu’un le mois dernier.
Elle marqua une pause. L’éventail cessa de battre.
— Vu qui ?
— Finch. Votre intendant disparu. Vous souvenez-vous de lui ? L’homme que vous aviez renvoyé après la mort de James.
— Il est parti de son propre chef.
— C’est ce que vous croyez. Mais à Londres, il ne se faisait pas appeler Finch. Il portait le nom de Greaves. Greaves et Compagnie — vous connaissez.
Le sang de Clara se glaça. Elle posa la main sur le dossier d’une chaise pour se stabiliser. Greaves. Ce nom. Les lettres de créanciers, les signatures, ce refrain qu’elle entendait dans chaque couloir de sa vie depuis deux mois.
— Vous devez vous tromper, colonel. Finch n’a jamais eu de quoi ouvrir une compagnie.
— Je ne vous dis pas qu’il l’a ouverte. Je vous dis qu’il s’habillait comme un clerc, qu’il faisait signer des documents au nom de Greaves, et que quelqu’un lui donnait des ordres. Je connais le port de tête d’un homme qui ment pour vivre. Il avait tout le cou raide.
Julian surgit à côté d’elle, une main sur son épaule, le sourire parfaitement calibré.
— Colonel Ashworth, quelle joie que vous ayez accepté l’invitation. Il paraît que vous étiez à Waterloo ?
Le colonel se retourna, hérissé de fierté. Clara soutint son souffle pendant que les deux hommes échangeaient des banalités, le colonel roulant ses souvenirs militaires comme des harengs fumés. Quand il se détourna enfin pour rejoindre un groupe d’invitati, Julian baissa la voix.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Il a vu Finch. À Londres. Il se faisait passer pour Greaves.
Julian la fixa, puis sourit — un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.
— Bien sûr qu’il l’a vu. Il a été engagé pour cela. Le colonel n’est pas ici pour ses doux yeux. Il est ici pour semer le trouble.
— Tu penses qu’il travaille pour Umbridge ?
— Je pense qu’il travaille pour celui qui le paiera le mieux.
Il lui serra le bras, imperceptiblement.
— Joue le jeu. Souris à ces gens comme s’ils étaient la seule bouée de ta vie. Et laisse-moi gérer le colonel avant qu’il ne te fasse avouer quelque chose que tu ne veux pas savoir.
Elle s’exécuta. Pendant deux heures, Clara glissa entre les invités, parlant de tapisseries et de récoltes, acquiesçant à des remarques sur les grands arbres du parc, se demandant si quiconque remarquait que ses doigts tremblaient dès qu’elle lâchait un verre. À trois reprises, elle croisa le regard du colonel, qui la saluait d’un hochement de tête lourd de non-dits.
À la fin de la soirée, le salon s’était vidé, laissant des verres abandonnés et des coussins froissés. Clara se laissa tomber dans un fauteuil près de la cheminée, tandis que Julian refermait la porte derrière le dernier carrosse.
Elle se tourna vers lui.
— Il a dit autre chose.
Julian releva un sourcil.
— Il a dit que Finch était vu dans une rue où il avait deux portes. Une devant une maison de jeu, l’autre devant une étude qui portait le nom de Greaves. Il a dit que l’étude était liée au nom de Cresswell — la maison qui paie les dettes de mon père, celle dont tu cherchais les traces.
Julian resta immobile un long moment.
— La maison Cresswell, cette société qui envoie de l’argent, derrière laquelle personne ne se tient véritablement. Et voilà que Finch travaille pour eux. Que ça nous raconte ? Que quelqu’un a monté une chaîne de dettes autour de ton père pendant des années, en profitant de ses faiblesses — puis une fois mort, a fait disparaître le témoin et se fait payer par une société vide qui semble avoir pignon sur les deux mondes.
— Le colonel prétend que ce n’est pas un homme.
— Que veux-tu dire ? demanda Julian, s’arrêtant net.
— Il a dit que Finch n’obéissait pas à un homme. Il a dit — fit-elle, hésitant — il a dit qu’il servait une dame.
Le silence prit toute la place. Clara regarda Julian, et pour la première fois, elle vit dans ses yeux une ombre qu’elle ne connaissait pas — pas de la surprise, mais une reconnaissance. Elle se souvint de Lady Eastleigh au bal londonien, ses gants trop fins, son air de savoir ce que chacun ignorait.
— Tu sais quelque chose, murmura-t-elle. Dis-moi.
— Je sais seulement que les masques de cette maison commencent à tomber.
Il sortit une lettre de la poche intérieure de sa veste et la jeta sur la table entre eux.
— On vient de poser ceci sur le siège de ma voiture pendant que je reconduisais Lord Trelawney. Elle est adressée à toi.
Clara décacheta la lettre. Une écriture fine, presque délicate, empreinte d’une éducation certaine, promettait simplement : « Vous trouverez ce que vous cherchez à Cambridge, mademoiselle Clara. Mais vous devrez y aller seule. Avant le vendredi, ou la cheminée — ou tout ce qui reste d’Ashworth — changera de maître. »
Elle regarda Julian. Les lignes de son visage étaient tendues, mais il ne dit rien. Le feu crépitait dans la cheminée.
— Je vais à Cambridge, dit-elle.
— Tu n’iras nulle part tant que je n’aurai pas découvert qui dirige cette danse.
— Et si je n’ai pas le temps ? Et si la réponse ne se trouve qu’avec Hewett ?
La lettre brûla dans sa main contre la chaleur du feu. Quelque part, un verre tomba dans la cuisine, mais aucun des deux ne bougea.
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