La Condition du Comte
Lire le chapitre 16: The Banker's Notice
La banque Hoare occupait un angle discret de Trinity Lane, sa façade de briques sombres aussi impassible qu’un visage de marbre. Julian poussa la lourde porte de chêne et s’effaça pour laisser Clara entrer la première. Dans le hall feutré, des rideaux de velours vert amortissaient la lumière, et l’odeur de cire et de papier ancien imprégnait l’air.
Un commis aux favoris grisonnants leva les yeux de son registre.
— Messieurs-dame, puis-je vous aider ?
Julian sortit la clé ornée de la poche de son gilet, la fit tourner entre ses doigts. Le métal ciselé capta la lumière — une ancre, une couronne, et les initiales *H & Co*.
— Nous venons pour un coffre, dit-il, sa voix basse portant juste assez pour ne pas éveiller l’attention. Référence *Ashworth*.
Le commis les examina, puis hocha la tête avec une lenteur mesurée.
— Veuillez me suivre.
Ils descendirent un escalier étroit, les marches usées par deux siècles de pas discrets. La chambre forte sentait la poussière et le secret. Le commis alluma une bougie, éclairant une rangée de casiers de métal terni, chacun orné d’une plaque de cuivre gravée.
Il s’arrêta devant le numéro 47, inséra la clé dans la serrure. Le déclic résonna comme un verdict.
Le commis se retira sans un mot. Julian tira le tiroir. À l’intérieur, une boîte de bois de santal, fermée par un ruban de soie décolorée, et sous elle, une enveloppe de papier épais, scellée de cire verte.
Clara retint son souffle.
Il posa la boîte sur la petite table de chêne au centre de la pièce, dénoua le ruban. Le couvercle s’ouvrit avec un soupir.
Des billets. Une liasse épaisse, nouée d’un fil rouge, couverte de l’écriture de son père.
Clara en saisit un, ses doigts tremblants. *Je soussigné, le très honorable Arthur Ashworth, Lord Vicomte d’Ashworth, reconnais devoir à E. la somme de quarante mille livres sterling, en règlement d’une dette de jeu contractée le 3 mars 1798.*
Les mots dansaient devant ses yeux. Quarante mille. Le montant exact de la dette qui avait ruiné Ashworth.
— Il y en a d’autres, murmura-t-elle.
Elle les feuilleta. Cinq, dix, douze billets. Tous signés de son père. Tous adressés à *E*. Tous des dettes de jeu, datant de la même année — 1798. Certains pour des sommes plus modestes, des centaines de livres, mais tous portant la même initiale.
— Onze mille, quinze mille, dit Julian en parcourant les montants par-dessus son épaule. Il siffla doucement. Il lui devait une fortune.
— Mais ce n’est pas une simple dette, dit Clara, le front plissé. Regardez. Femme, jeu, juin 1798, puis dame, juillet. Il l’appelait « E. » mais parfois « ma dame ». Mon père ne jouait pas aux cartes avec une femme, Julian. Il jouait avec elle — et il perdait.
— Ou il choisissait de perdre.
Elle leva les yeux, saisit le sous-entendu.
— Pourquoi ?
Sous la liasse, un morceau de parchemin était plié en quatre. Julian le déplia. Une carte, sommaire mais précise — les terres d’Ashworth, les chemins, la rivière, les bois. Mais le dessin ne correspondait pas aux plans de la propriété qu’il avait étudiés à Londres. Quelque chose manquait, quelque chose avait été ajouté.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Clara.
— Une carte de la chapelle.
Il la fit pivoter pour qu’elle voie. Une croix était tracée à l’encre rouge sur le mur est, derrière l’autel. Et une annotation minuscule, dans une main qui n’était pas celle de son père, plus fine, plus féminine : *Là où la lumière se souvient.*
— « Dans la lumière », dit Clara, sa voix presque un souffle. La lettre de Finch.
— Il savait.
— Mais qui a dessiné cette carte ? Ce n’est pas l’écriture de mon père.
Julian retourna le parchemin. Au dos, une seule ligne, d’une encre qui avait pâli : *Pour que ma fille trouve la vérité que je n’ai pas osé dire.*
Clara sentit une boule se former dans sa gorge.
— « Ma fille ». Il a écrit « ma fille » mais si Lady Eastleigh l’appelait...
Elle n’acheva pas sa phrase.
Julian rangea la carte dans sa poche, replaça les billets dans la boîte, la referma.
— Nous les prenons. À notre retour, il faudra savoir à quoi tout cela mène.
— Et si c’est un piège ? dit Clara. Si Lady Eastleigh sait que nous sommes venus ?
— Alors elle arrivera ici après nous, et ne trouvera qu’une boîte vide.
Il lui tendit la boîte. Elle la serra contre elle comme une relique.
---
Le retour à Ashworth se fit sous un ciel menaçant. Clara insista pour tenir la boîte sur ses genoux pendant tout le trajet, comme si elle craignait qu’elle ne disparaisse.
Le crépuscule tombait lorsqu’ils atteignirent l’allée. Dans le grand hall, la maison avait retrouvé son calme — les invités du week-end étaient partis le matin même. Lady Eastleigh, pourtant, était restée, prétextant une indisposition.
Clara savait que c’était faux.
Elle déposa la boîte dans le bureau que Julian utilisait, ferma la porte à clé.
— Nous examinerons tout cela ce soir, dit-elle, après le dîner.
Julian acquiesça, mais un pli soucieux barrait son front.
— Je dois d’abord voir à certaines affaires auprès de Lady Eastleigh. Elle a demandé un entretien.
Clara le dévisagea.
— Seule ?
— Elle l’a exigé. À propos de la dispersion des biens de sa sœur, prétend-elle. Ne t’inquiète pas.
— Je ne m’inquiète pas, dit Clara, trop vite. Mais elle sait quelque chose, Julian. Nous sommes sûrs qu’elle mène ce jeu. La rencontrer seule, c’est lui donner l’occasion de...
— De quoi ? De m’hypnotiser ? D’enfumer mon jugement ?
La remarque était trop légère. Clara n’insista pas. Mais quelque chose en elle se comprimait.
Elle attendit dans la bibliothèque, l’esprit tournant encore autour de la carte, de la croix, de l’écriture féminine. Elle sortit le parchemin de sa poche, le déplia, relut la ligne à voix basse.
Pour que ma fille trouve la vérité.
La vérité. Qu’y avait-il dans cette chapelle — derrière ce mur est — qui méritait d’être caché pendant vingt ans ?
Le bruit de pas dans le couloir la fit sursauter. C’était une femme de chambre, qui passa sans la remarquer.
Puis, plus loin, la voix de Lady Eastleigh — basse, chantante, trop intime :
— Vous êtes un homme remarquable, Mr Hartley. Une femme pourrait facilement oublier les conventions avec vous.
Clara retint son souffle. Elle ne distingua pas la réponse de Julian.
Elle s’approcha de la porte entrouverte du petit salon. Par la fente, elle les vit : Lady Eastleigh, dans une robe de soie améthyste, le visage levé vers Julian, sa main légèrement posée sur son avant-bras. Julian se tenait très droit, courtois, mais il ne reculait pas.
— On dit que les alliances de convenance peuvent devenir bien souvent des prisons, poursuivit Lady Eastleigh. Une femme sensible préférerait un homme capable de passion authentique.
— Je suis marié, répondit Julian, sa voix ferme mais polie.
— Marié par contrat, corrigea-t-elle avec un rire feutré. Et un homme aussi intelligent que vous sait que les contrats peuvent être rompus — moyennant les bonnes conditions.
Clara sentit le sol se dérober sous ses pieds. Un déchirement à vif dans sa poitrine. Elle savait que Julian était loyal, mais les mots de Lady Eastleigh étaient des flèches précises, calibrées.
— Je n’ai aucun intérêt pour d’autres arrangements, dit Julian.
— Pas même pour la vérité ? murmura Lady Eastleigh, se penchant vers lui. Car si je peux vous raconter certaines choses... très privées... sur les affaires de la famille Ashworth... Vous pourriez conclure que votre mariage n’était, après tout, qu’une clause parmi d’autres.
La main de Clara se serra sur le parchemin. La vérité. C’était cela, son arme.
Elle devait agir avant que Lady Eastleigh ne prononce un autre mot — ne plante une autre graine dans l’esprit de Julian.
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