La Condition du Comte
Lire le chapitre 18: The Double Cross
Le fiacre s’immobilisa devant Ashworth Hall sous une pluie fine et obstinée. Clara descendit la première, ses bottines s’enfonçant dans le gravier détrempé. Julian la suivit, le col de son manteau relevé, le visage fermé. Ils n’avaient pas échangé une parole depuis la traversée de la campagne, chacun perdu dans ses pensées, hanté par le message invisible que la chandelle avait fait surgir du papier.
La porte s’ouvrit avant qu’ils n’eussent atteint le perron. Mrs. Harker, la gouvernante, se tenait sur le seuil, les mains jointes, un sourire inhabituellement nerveux aux lèvres. Leurs regards se croisèrent, et Clara sentit un courant froid lui remonter l’échine.
« Milady, vous avez une visiteuse. Lady Eastleigh est arrivée voici deux heures. Elle a demandé le salon bleu et, si j’ose dire, elle a pris ses aises. »
Clara s’immobilisa. Julian, derrière elle, se raidit.
« Elle est seule ? » demanda-t-il, la voix basse.
« Elle a congédié nos gens, milord. Elle a dit qu’elle connaissait la maison mieux que quiconque et qu’elle n’aurait besoin de personne. » Mrs. Harker baissa la voix. « Elle a aussi demandé à voir la chambre de l’est, celle qui donne sur les écuries. »
La chambre de l’est. Celle que Julian avait occupée lors des travaux du toit, l’automne précédent. Clara ne laissa rien paraître, mais son cœur se serra. Lady Eastleigh ne perdait pas une occasion de marquer son territoire.
« Merci, Mrs. Harker », dit Clara avec un calme étudié. « Veillez à ce qu’on nous serve du thé au salon vert. Nous recevrons Lady Eastleigh dans un instant. »
La gouvernante s’inclina et disparut. Julian saisit le bras de Clara, l’entraînant dans le petit cabinet adjacent à l’entrée.
« Elle n’est pas venue par hasard. Elle sait que nous avons fouillé la chapelle. »
« Elle le sait, ou elle a ordonné qu’on nous y attende. » Clara ôta ses gants d’un geste sec. « Nous avons joué sa carte, Julian. Il est temps de voir la sienne. »
Elle passa devant lui, remonta le corridor d’un pas résolu et ouvrit la porte du salon bleu.
Lady Eastleigh était installée dans le fauteuil de velours près de la fenêtre, un livre ouvert posé sur les genoux, et elle leva les yeux comme si Clara l’interrompait dans une occupation familière. Elle portait une robe de lin lavande, simple en apparence mais dont la coupe trahissait une couturière de la meilleure maison de Londres. Son sourire, en la voyant, n’atteignit pas ses yeux.
« Lady Clara. Quelle promptitude. J’avais cru que le voyage de Cambridge vous retiendrait davantage. »
« Vous avez donc su que nous étions à Cambridge. » Clara referma la porte en douceur et s’approcha, sans s’asseoir. « Vous nous avez fait suivre depuis le départ, n’est-ce pas ? »
Lady Eastleigh laissa échapper un petit rire musical. « Suivre est un mot si laid, ma chère. Disons que je veille à mes intérêts. Et Ashworth Hall, que je connais depuis des années, en est un très cher. »
Elle se leva enfin, lente et souple, et contourna le fauteuil. Sa voix prit un ton confidentiel :
« Vous êtes allée à Hoare, vous avez ouvert le coffre, vous avez trouvé les papiers. Et puis la chapelle… la cache, les passages. Tout cela, nous le savons. » Elle pencha la tête. « Vous êtes une excellente enquêtrice, Lady Clara. Mais vous êtes entrée dans une partie dont vous ignorez encore une règle essentielle. »
Julian entra. Il avait ôté son manteau et s’avançait, le menton levé. Lady Eastleigh le toisa d’un regard précis, presque tendre, qui s’attarda une seconde de trop sur sa silhouette.
« Ah, et voici notre homme de loi. Toujours prompt à défendre sa cause. »
« Sortez, Margaret. » La voix de Julian vibrait, sans éclat. « Vous n’avez rien à faire ici. »
Lady Eastleigh porta une main à son cœur, feignant l’offense. « Mais si, much. Je viens vous faire une révélation, puisque vous semblez déterminés à déterrer des vestiges que je pensais bien enterrés. » Elle se tourna vers Clara, ses yeux soudain plus durs. « Votre mari et moi nous connaissons, ma chère, d’une manière que vous ne devinez pas encore. »
Clara resta droite comme une flèche. « Les liaisons d’affaires de mon mari ne me regardent pas. »
« Ce n’était pas une liaison d’affaires. » Lady Eastleigh laissa ses mots tomber dans la pièce comme un poids. « Julian et moi avons été amants. Durant deux années. Il m’a juré le mariage, et puis les Ashworth… » elle balaya le salon d’un geste large, « … lui ont offert un meilleur parti. Vous, ma chère, êtes le parti meilleur. L’alliance, le nom, les terres. Je n’étais qu’une ruine avec un titre que son père lui interdit. »
Julian fit un pas en avant, le poing serré. « Margaret. Vous mentez. »
« Je mens ? » Elle s’approcha de lui, sans peur, si près que leurs souffles se frôlèrent. « Tu as promis sur la tombe de ta mère, Julian. Nous étions au cimetière Saint-Giles, par un jour de pluie. Tu m’as juré que dès l’été venu, tu m’épouserais, et que tu abandonnerais les prétentions de ta famille. »
Le silence se fit si épais que Clara crut entendre le battement de son propre cœur. Elle observa Julian. Il ne niait pas. Ses mâchoires se crispèrent, et il baissa les yeux un court instant, fuyant le regard de Lady Eastleigh. Ce fut assez pour que Clara comprît tout.
« Je vous laisse », dit Lady Eastleigh d’une voix suave, ramassant son livre. « J’ai une chambre à l’auberge du Fer à Cheval, je n’imposerai pas plus longtemps ma présence. Mais retenez ceci, Lady Clara : votre mari est un homme qui rompt ses serments quand un meilleur moyen s’offre à lui. Réfléchissez à ce que vos propres vœux pèsent à ses yeux. »
Elle sortit, laissant la porte ouverte. Dans le couloir, ses pas claquèrent sur le marbre, puis s’évanouirent.
Clara ne bougea pas. Elle fixait la fenêtre, la pluie qui ruisselait sur les vitres.
« Clara… »
« Vous auriez dû me le dire. » Sa voix était basse, contrôlée, presque mécanique. « Vous m’avez demandé, il y a des semaines, une confiance absolue. Vous avez exigé que je vous ouvre les comptes, les secrets, et même mon passé. Et vous, vous gardiez cela. »
« Parce que cela ne change rien. »
« Cela change tout ! » Elle se retourna brusquement, les yeux brillants, mais elle ne pleurait pas. Sa fierté était un bouclier que deux générations de pénurie ne furent qu’endurcir. « Une femme peut pardonner beaucoup de choses. Les dettes, les erreurs, les échecs. Mais votre promesse, Julian, celle qui la précède ? Vous m’aviez promis la vérité. C’est la seule dette que je vous demandais de régler. »
Il s’approcha. Sa main se leva, hésita, retomba. « Je voulais tout vous dire, à Cambridge. Mais il y a eu Finch, puis la chapelle, et il me semblait que le passé de Lady Eastleigh n’était plus qu’un détail face aux pièges qu’elle nous tendait. »
« C’est précisément le moment où il fallait le dire », murmura Clara. « Quand elle est devenue notre ennemie, vos silences sont devenus ses armes. »
Elle le dépassa, mais il saisit son poignet, doucement mais fermement.
« Clara. S’il y a une chose que j’ai comprise dans cette chapelle, c’est que nous n’avons que ce que nous bâtissons ensemble. Le reste — les rumeurs, les serments anciens, les fantômes de 1798 — ne sont que des façades. Votre père l’a compris aussi. Il vous a laissé un message, à vous, avec mon nom dedans. » Il lâcha son poignet et tira de sa poche le papier, froissé, qui portait encore l’odeur de la cire fondue. « Il disait que la vérité vous attendrait que nous le voulions ou non. Nous la trouverons. Mais pour cela, il me faut un allié. Non pas un partenaire, un allié qui accepte mes fautes et qui me tende la main malgré tout. »
Clara le regarda longuement. La colère était là, intacte, mais sous elle, une autre tendre bataille se livrait : l’image d’un homme en pleurs dans une écurie, lui jurant de ne plus jamais lui mentir, et ce même homme devant elle, la main tendue, la vérité enfin à nu.
Elle prit une longue inspiration. « Vous me devez encore des détails, monsieur Ashworth. Vous allez tout me dire — chaque nuit, chaque nom, chaque lieu — avant de prononcer un autre mot. »
Il hocha la tête. « Tout. »
« Et puis nous ferons face à Lady Eastleigh ensemble. »
« Ensemble. »
Elle lui laissa sa main dans la sienne une seconde de plus, puis se dégagea et se dirigea vers la porte. En sortant, elle jeta par-dessus son épaule :
« Et nous commencerons dès ce soir à déchiffrer le code de mon père. Nous ne leur donnerons pas la moindre avance de plus. »
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