La Condition du Comte
Lire le chapitre 19: The Ransom Note
Le message arriva au petit déjeuner, glissé sous la porte de la bibliothèque d’Ashworth Hall, une enveloppe de papier épais, cachetée de cire noire. Personne ne frappa. Aucun domestique ne l’avait vue entrer.
Clara la tenait entre ses doigts comme si la cire allait la brûler. Julian se pencha par-dessus la table, une tasse de café suspendue à mi-chemin de ses lèvres.
— Qu’est-ce que c’est ?
Elle brisa le sceau. Une seule feuille, une écriture fine et nerveuse, presque féminine :
*Ashworth Hall tombera lundi prochain aux mains du tribunal si vous ne vous présentez pas, cette nuit, à minuit, au quai n°3 de Wapping, avec le saphir de votre père. Ne prévenez pas la police. Ne prévenez pas vos alliés. Venez seule — vous et votre mari, si vous l’osez. Mais apportez la pierre. Ou perdez tout.*
Clara relut la ligne finale à voix haute, la voix étrangement plate :
— « La pierre qui n’est pas à vous, mais que vous prétendez vôtre. »
Julian saisit la lettre, la tourna sous la lumière. Aucun filigrane, aucune piste.
— Ils ne la veulent pas pour sa valeur. Ils la veulent pour ce qu’elle prouve.
— Ou pour ce qu’elle cache. Clara s’assit lourdement. Julian, nous n’avons pas le saphir. Finch n’a jamais su où il était. Mon père l’a peut-être vendu avant de mourir, ou il repose dans une tombe que nous n’avons pas trouvée. Et s’ils découvrent que nous venons les mains vides, ils exécuteront la menace.
Julian posa la lettre sur la table, la tapotant du doigt. Son regard s’était rétréci, cette concentration de procureur qu’elle commençait à connaître.
— Alors nous ne viendrons pas les mains vides.
— Tu ne proposes pas de le fabriquer de toutes pièces, j’espère.
Il releva la tête, et un demi-sourire — le premier depuis des jours — éclaira son visage.
— Si. Exactement.
L’atelier de M. Voss se nichait au-dessus d’une bijouterie poussiéreuse dans le Strand, accessible par un escalier en colimaçon qui sentait le métal froid et la cire d’abeille. Il était passé dix heures lorsque Julian et Clara s’y présentèrent, Clara emmitouflée dans une capuche de laine pour éviter les regards, Julian frappant la porte d’un motif précis : trois coups rapides, deux lents.
Ils avaient retrouvé Voss deux ans plus tôt dans une affaire de contrefaçon de pièces d’argenterie — une plaidoirie que Julian avait gagnée en prouvant que les faussaires étaient plus honnêtes que le plaignant. Ce souvenir semblait le suivre jusqu’au palier.
La porte s’ouvrit sur un homme de cinquante ans, à l’estomac bienveillant recouvert d’un tablier de cuir souple. Son regard passa de Julian à Clara, puis à leurs mains vides.
— Vous ne portez pas de bague de mariage encombrante, dit-il. C’est déjà ça.
Julian entra sans y être invité, Clara sur ses talons. L’atelier était un capharnaüm ordonné : des centaines de tiroirs étiquetés, des loupes sur des perchoirs pivotants, une fenêtre qui donnait sur une cour intérieure où la lumière grise filtrait comme de l’eau.
— J’ai besoin de votre plus belle copie. Julian posa une bourse de pièces sur l’établi. Un saphir, monture victorienne, environ...
— Taille coussin. Voss glissa un carnet de croquis vers lui. Quelle couleur ?
— Impossible de savoir sans l’original. Clara sortit une petite aquarelle de son réticule — un portrait miniature de sa mère portant la pierre au cou, peint un an avant sa mort. Il est bleu pétrole, profond, presque noir à la base. Le lapidaire d’alors l’a surnommé « le cœur de l’hiver ».
Voss étudia l’image, hocha la tête. Il retourna la bourse dans sa main, la faisant tinter.
— Vous voulez du strass ou du vrai travail ?
— Du vrai travail. Julian s’accouda. Assez bon pour convaincre un homme qui n’a jamais tenu la vraie pierre. Pas assez pour tromper un expert à moins d’un mètre.
— Et pour combien de temps faut-il que ça tienne ?
— Une nuit. Une conversation. Peut-être une heure.
Voss éclata de rire, un son profond et poussiéreux.
— Pour une heure, je peux vous faire une pierre que Cendrillon elle-même ne décelerait pas. Vous l’aurez dans trois heures. Mais elle ne survivra pas à une inspection à la bague de feu.
— Ça suffira. Clara se tourna vers lui. Et je veux un fermoir discret — un petit réceptacle, pas visible de l’extérieur.
Voss leva un sourcil.
— Une cavité ?
— Une cache. Pour le message qui l’accompagnera.
Le vieil homme marqua une pause, puis haussa les épaules et retourna son établi vers la lumière. Tandis qu’il taillait la cire de mise en forme, Clara s’approcha de la fenêtre, les mains croisées derrière le dos.
Elle ne voyait pas la cour grise. Elle voyait la carte du cimetière de la chapelle, le texte chiffré qu’ils avaient dérobé, le visage de son père tel que le portrait l’avait révélé — jeune, insouciant, regardant une beauté blonde.
— Julian, murmura-t-elle. Et si la lettre était un leurre ?
Il s’approcha, la voix basse.
— Dans quel sens ?
— Ils savent que nous avons découvert les preuves au coffre. Ils savent que nous fouillons la chapelle. Ils ont vu que Finch parlait. La lettre exige le saphir parce que c’est la seule chose qu’ils croient que nous possédons encore — la seule chose qu’ils doivent nous prendre pour nous empêcher de comprendre le secret de 1798.
— Et s’ils croient que le saphir contient une preuve écrite ?
Clara secoua lentement la tête.
— Non. Une bague, ou un pendentif, pourrait contenir une cache. Une pierre seule, non. Le saphir est un signal, un jalon. Il marque le chemin, il ne le détient pas.
Dans le fond de l’atelier, Voss laissa échapper un juron étouffé ; le verre pilé avait glissé.
Julian posa sa main sur le bras de Clara.
— Alors nous leur donnerons notre faux. Et pendant qu’ils s’extasieront dessus, nous chercherons le vrai au milieu de la conversation.
— À Wapping ? Un entrepôt à minuit ? Le lieu le plus dangereux de la Tamise ?
— Oui.
Elle prit une inspiration. Elle pensa au texte chiffré posé dans leur maison à Londres, aux mots qui parlaient d’une fille et d’une vérité, à la main qui avait tracé ces lignes — celle de son père ou celle de son ennemi.
— Tu crois vraiment qu’ils nous laisseront partir avec la pierre après nous l’avoir prise ?
— Non.
Julian se pencha, la voix si basse qu’elle devait lire ses lèvres.
— Mais j’en ai assez d’être celui qui subit. Cette fois, c’est moi qui pose les pièges. J’ai fait déplacer deux agents de ma connaissance — d’anciens de la Bow Street, des gens sûrs — qui seront en faction sur les toits. Le signal sera une lampe verte dans la fenêtre du grenier du quai d’en face. Si je ne la vois pas, je ne pose pas le pied dans le hangar.
Clara le dévisagea. Une étrange chaleur traversa la peur.
— Tu avais préparé ce plan avant de lire la lettre.
Il haussa les épaules.
— Je connais Lady Eastleigh. Elle n’est pas du genre à attendre que ses ennemis deviennent confiants.
Il se détourna, mais elle avait vu l’éclat dans ses yeux — celui d’un homme qui ne fuyait plus.
L’atelier de Voss sentait maintenant l’acide et le cuivre chaud. Un petit four ronflait dans un coin. Clara s’approcha de l’établi où le lapidaire modelait la cire autour d’une matrice de cristal.
— Une dernière chose, dit-elle. Pouvez-vous y graver une marque — un « A » minuscule, sous la sertissure ?
Voss ne leva pas les yeux.
— Une signature ?
— Une prière. Elle marqua une pause. Si notre père a caché la vraie pierre, il a pris soin de signer ses caches. Peut-être que la copie nous révélera où il l’a laissée. Le moyen de distinguer une ressemblance d’un original. Et peut-être que le signe — pour celui qui saura regarder — dira la vérité que nous cherchons.
Dans le four, une flamme se lève. La cire fondit ; l’empreinte d’un nom prit forme entre les mains du lapidaire. Le silence s’étira, rempli du bruit des métaux qui se préparent.
Trois heures plus tard, Voss leur remit une petite boîte garnie de velours, et à l’intérieur, sous la lumière vacillante d’une bougie, un saphir presque trop brillant pour être vrai — mais avec la profondeur sombre et trouble que Clara se rappelait. Elle le prit entre deux doigts, le tourna. Sous la griffe, un « A » que seul un œil exercé remarquerait.
Minuit n’était qu’à huit heures.
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