La Condition du Comte
Lire le chapitre 21: The Unlikely Ally
La pluie s’était mise à tomber, fine et obstinée, lorsqu’ils débouchèrent sur le quai désert. Clara sentait le froid de la Tamise traverser sa cape, mais elle ne ralentit pas. Julian marchait à ses côtés, l’épaule contre la sienne, leurs respirations mêlées en halos de vapeur sous les rares lampadaires à huile.
— Par ici, murmura-t-il en désignant une encoignure entre deux entrepôts.
Elle le suivit, le cœur battant encore la mesure de leur fuite. La cage, le fracas du tonneau, les éclats de voix d’Umbridge… tout cela résonnait dans sa tête comme un cauchemar trop précis pour être dissipé.
Ils n’étaient pas seuls.
Une silhouette se détacha de l’ombre de l’entrepôt, grande, raide, la main posée sur un pommeau de canne. Clara retint un cri. Julian fit un pas devant elle, prêt à frapper.
— Du calme, dit une voix grave et familière. Je ne suis pas venu pour vous arrêter.
Le colonel Ashworth s’avança dans la lueur tremblante d’un réverbère. Sa redingote était humide, ses bottes boueuses, et ses traits, d’ordinaire si maîtrisés, portaient les marques d’une fatigue qu’il ne cherchait plus à dissimuler.
Clara le dévisagea, cherchant la trahison dans ses yeux gris. Mais tout ce qu’elle y vit, c’était une angoisse ancienne, presque contrite.
— Monsieur le colonel, dit Julian, la voix glaciale. Si vous êtes venu jouer l’arbitre entre nous et cet homme, vous perdez votre temps.
— Je joue l’arbitre avec personne, répliqua Ashworth. Je joue ma dernière carte.
Il jeta un regard derrière eux, comme pour s’assurer que personne ne les suivait, puis désigna une porte de service à demi masquée par des caisses de bois.
— Entrons. Nous avons une heure, pas plus, avant qu’Umbridge ne comprenne que vous êtes libres et ne lance ses chiens.
Clara hésita. Julian la retint par le bras.
— Qu’est-ce qui vous a amené ici, à cette heure ? demanda-t-il. Vous saviez où nous serions.
Ashworth baissa la tête, et pour la première fois, Clara vit l’homme derrière le soldat : un vieil homme qui avait marché trop longtemps avec un fardeau trop lourd.
— Parce que je vous ai suivis depuis Wapping. Parce que je savais où Umbridge vous mènerait. Et parce que… j’ai quelque chose à confesser avant qu’il ne soit trop tard.
La porte s’ouvrit sur une pièce poussiéreuse, jonchée de sacs de jute et d’outils rouillés. Il n’y avait pas de feu dans la cheminée, mais l’air y était presque chaud comparé au vent du fleuve. Le colonel alla fermer les volets d’une fenêtre sale, puis se retourna vers eux.
— Vous me connaissez comme un soldat loyal, dit-il. Je l’ai été. Mais je suis aussi un homme qui a joué sa fortune aux cartes et qui a perdu davantage qu’il ne pouvait payer.
Clara ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
— À l’automne 1798, reprit Ashworth, j’étais dans le cercle de jeu de votre père, à Watier’s. Votre père était en proie à une vague de pertes écrasantes. Je pensais qu’il s’agissait de malchance. Ce n’était pas le cas.
Julian s’approcha, les bras croisés.
— Expliquez-vous.
— Sur les douze parties où j’ai joué contre lui, monsieur Ashworth, j’ai gagné dix fois. Et à chaque victoire, je voyais dans ses yeux… non pas la colère, mais un soulagement étrange. Comme s’il perdait exprès.
Clara sentit un frisson remonter le long de sa nuque.
— Vous parlez de l’argent qu’il devait à Eastleigh.
— Je parle des deux faces d’une même pièce, dit le colonel. Votre père perdait contre moi pour payer ses dettes immédiates, mais il perdait de plus grandes sommes contre Lady Eastleigh, ou plutôt contre l’homme qui tirait les ficelles derrière elle.
— Umbridge, souffla Clara.
Le colonel hocha la tête lentement.
— Il fut capitaine dans le régiment de votre père, en Inde. Il a été démis de ses fonctions pour avoir falsifié des rapports sur le trafic d’opium qu’il supervisait en parallèle. Votre père l’a découvert, l’a dénoncé. La carrière d’Umbridge fut brisée, et il passa quinze ans à brasser du poison contre le nom d’Ashworth.
Julian passa une main dans ses cheveux mouillés.
— C’est donc une vengeance personnelle. Tout ce plan – le saphir, la mine de cuivre, la cession du titre – n’est qu’une revanche froidement calculée.
— Plus que cela, dit Ashworth. C’est une mainmise. Il veut engloutir le domaine, l’acheter à la criée, et faire raser les murs pour y creuser sa mine. L’honneur de votre famille n’est qu’un prétexte pour justifier sa rancune.
Clara fit un pas vers le colonel.
— Pourquoi nous dire cela maintenant ? Vous auriez pu rester silencieux et laisser faire. Vous avez joué, vous avez perdu, et vous n’êtes pas soutenu par la fortune.
Ashworth serra sa canne, et une veine palpitait à sa tempe.
— Parce que j’ai appris cette nuit que la balle qui visait votre cœur m’était destinée depuis le début. Umbridge m’a envoyé une lettre, il y a une semaine, menaçant de révéler mes dettes de jeu dans vingt journaux à la fois si je ne témoignais pas contre vous, Clara, devant le tribunal qui doit statuer sur le sort du domaine.
Un silence lourd s’installa entre eux.
— Et que lui avez-vous répondu ? demanda Julian.
Le colonel sortit une lettre froissée de sa poche intérieure, la déplia avec des mains tremblantes, et la leur tendit.
— J’ai répondu que je me tiendrais à ses ordres. Mais j’ai gardé son sceau.
Clara prit la lettre. Sur le papier, une écriture fine et anguleuse détaillait les sommes, les dates, la complicité forcée. Et en bas, un sceau de cire noire : un corbeau tenant une lance.
— Vous avez gardé la lettre compromettante, dit-elle lentement.
— Je suis un soldat, madame Ashworth. Je sais que la seule façon de gagner une guerre est de connaître les faiblesses de son adversaire. Ce sceau, cette lettre, prouveront devant n’importe quel magistrat qu’Umbridge pratique l’extorsion pour achever sa vengeance.
Julian examina le cachet, puis le rendit.
— Une lettre ne suffira pas. Il a des alliés politiques qui peuvent enterrer des preuves.
— Non, dit le colonel, la voix soudain plus ferme. Mais j’ai autre chose. Je vous ai vus trouver un coffre à la chapelle ; vous cherchez un code. Umbridge aussi le cherche. Mais ce qu’il ne sait pas, c’est qu’il a laissé une trace bien plus dangereuse.
Clara sentit un pouls d’espoir battre dans sa gorge.
— Laquelle ?
Le colonel consulta sa montre, puis leva les yeux.
— Dans le bureau de votre père, il y avait un registre, relié de cuir noir, rangé derrière un panneau coulissant près de la cheminée. Votre père le gardait à l’insu de tous. Je l’ai vu un jour, par hasard, alors que votre père croyait être seul. Ce registre contenait des comptes, des listes de noms, des paiements effectués par Umbridge à des juges, des avocats, des membres de la Chambre des Lords, des années durant.
Julian s’approcha.
— Vous êtes sûr qu’il est toujours en place ?
— Je n’en jurerais pas, dit le colonel. Mais si quelqu’un connaît cet endroit aussi bien que vous-même, et qu’il est encore là, alors nous avons la seule arme qui puisse démolir le plan d’Umbridge avant l’aube.
Clara regarda par la fenêtre poussiéreuse. La pluie s’était intensifiée, martelant les toits de tôle des entrepôts, noyant la Tamise dans une brume épaisse.
— Et où est Ashworth Hall en ce moment ? demanda-t-elle, la voix légèrement rauque.
— À une heure quarante de route, répondit Julian. Si nous partons maintenant, nous pouvons y être avant qu’il ne réalise que nous avons filé.
Il se tourna vers le colonel.
— Pourquoi lui faites-vous confiance ? lui demanda Julian. Il vous a trompés, vous et votre famille.
— Il choisit son camp, dit-elle, le regard droit vers les yeux gris du vieux soldat. Et celui qui choisit son camp après avoir tout perdu est celui qui sait le prix de la loyauté. Nous courons, et j’emporte son sceau.
Le colonel eut un hochement de tête presque imperceptible, puis sortit son pistolet et vérifia le chargement.
— Nous avons une fenêtre avant qu’Umbridge ne déploie ses espions sur les routes. Prenons-la.
Ils quittèrent l’entrepôt dans le fracas de l’averse, trois silhouettes qui s’engouffrèrent dans une ruelle noire, le destin d’un domaine suspendu à leurs semelles boueuses.
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