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La Condition du Comte

Lire le chapitre 7: The Investor's Ball

La voiture s’immobilisa devant la façade de marbre de la maison de Lord Pemberton, et Clara retint son souffle. Des centaines de chandelles illuminaient les fenêtres, et les échos d’un orchestre filtraient à travers les portes ouvertes. Elle serra les gants contre sa paume, sentant le poids du regard de Julian posé sur elle.

« Vous n’avez pas besoin de faire bonne figure, lui dit-il à voix basse. Votre présence suffit. »

Elle tourna la tête, les sourcils froncés. « Une présence silencieuse est une présence suspecte. »

Un léger sourire se dessina aux coins de ses lèvres. « Raison de plus pour rester à mes côtés. »

Le murmure de sa voix, cette familiarité calculée, la mit mal à l’aise. Depuis leur mariage, il la traitait avec une froideur polie, jamais brutale, jamais tendre. Et pourtant, il étudiait chacun de ses gestes comme un homme qui lit un contrat pour en déceler les failles. Elle se rappela la scène au jardin, le poids du coffret dans ses mains, et la certitude qu’il l’avait vue.

Ils entrèrent. La salle de bal s’ouvrait sur eux, vaste et dorée, et Clara reconnut l’architecture des ambitions londoniennes — ces hommes qui parlaient de dettes comme d’autres parlaient de la pluie. Elle serra le bras de Julian, non par affection, mais par nécessité. Cette foule sentait la faiblesse à des kilomètres.

« Ashworth ! » Un homme s’approcha, trapu, la moustache épaisse et l’habit de velours trop serré. « C’est donc vrai, vous avez pris femme. Et quelle femme. » Il s’inclina devant Clara avec une lourdeur ostentatoire. « Sir Aldridge. Je connaissais votre père, madame. Un homme de goût, quoique… » Il s’interrompit, un sourire gras aux lèvres. « Un homme de goût. »

Clara inclina la tête. « Sir Aldridge. Mon père ne m’a pas parlé de vous. »

L’homme rit, un bruit bref et sec comme une porte qui claque. « Il n’en parlait pas, non. Mais il me connaissait bien. » Il se tourna vers Julian, les yeux soudain aiguisés. « J’ai entendu dire que vous cherchiez des investisseurs pour ce petit… domaine isolé. Un projet de restauration, n’est-ce pas ? »

Julian, d’un geste fluide, lui prit un verre de vin des mains d’un serveur. « Qui vous a dit cela, Sir Aldridge ? »

« Un homme d’affaires lit les journaux, monsieur. Et il écoute ce que les gens ne disent pas. » Sir Aldridge baissa la voix, se penchant vers eux. « J’ai une proposition, si vous voulez bien m’accorder un instant. Votre épouse n’y verra pas d’inconvénient, j’espère. »

Clara sentit le piège — cette manière de l’exclure tout en prétendant la consulter. Elle sourit, sans que ce sourire atteigne ses yeux. « Je m’intéresse de près aux affaires de mon mari, Sir Aldridge. Je vous écouterai avec grand plaisir. »

Le marchand cligna des yeux, pris de court. Julian lui jeta un regard en biais, quelque chose comme de la contrariété — ou peut-être de l’approbation. Il était difficile de dire.

Ils s’écartèrent vers une alcôve, derrière une colonne de marbre vert. Sir Aldridge se fit plus distant, les yeux courant sur la foule avant de revenir sur eux.

« Je sais que vous cherchez de l’argent pour remettre ce manoir à flot. » Il parlait directement à Julian désormais, comme si Clara n’était qu’un meuble. « Je peux vous en donner. Une somme importante. À condition d’une petite chose. »

« Une condition. » La voix de Julian était neutre, mais Clara sentit sa tension dans la pression de sa main sur le bras d’Aldridge. « Ce monde est fait de conditions, n’est-ce pas ? »

Sir Aldridge rit à nouveau. « Elle est simple. Un objet. J’ai su que Lord Ashworth — le père, veux-je dire — possédait un bijou remarquable. Un saphir. Monté sur or, une pièce unique. » Il les observa attentivement. « Vous ne l’avez pas trouvé, je présume ? »

Clara sentit son sang se glacer. Le collier. La cassette brisée. Le saphir qu’elle n’avait jamais retrouvé.

« Un saphir ? » répéta-t-elle, la voix plus haut qu’elle ne l’aurait voulu. « Je ne vois pas quel rapport… »

« Rapport ? Madame, tout est rapport. » Sir Aldridge sortit un mouchoir de sa poche et s’essuya le front. « Ce saphir appartenait à une famille — une famille qui me la doit. Une dette de jeu, une vieille histoire. Je récupère ce bijou, je rembourse cette dette, et j’ai les fonds nécessaires pour les deux, croyez-moi. Vous me le trouvez, et les livres de votre mari ne connaîtront plus jamais de rouge. »

Julian ne répondit pas immédiatement. Il étudia Sir Aldridge comme un chat observe une souris hésitante. « Et si nous ne trouvons pas ce bijou ? »

« Alors nous ne parlerons plus jamais d’investissement. » Le marchand haussa les épaules. « Ce n’est pas moi qui fixe les règles, monsieur. Vous voulez une invitation à cette table, il faut amener un plat digne de l’occasion. »

Un rire derrière eux les fit sursauter. Un homme élancé, aux cheveux argentés, vêtu d’un habit bleu nuit, s’approcha avec une insolence délicate. « Aldridge, toujours à chasser les trésors cachés ? » Il se tourna vers Clara avec un sourire aiguisé. « Lady Ashworth, quel plaisir. Votre père était un agréable compagnon de jeu. »

Clara se raidit. Lord Wexford. Le plus grand colporteur de commérages de Londres. Elle l’avait vu, des années plus tôt, dans l’antichambre de son père, la voix douce et les yeux partout.

« Lord Wexford, dit-elle posément. Vous vous trompez de compagnie ce soir. Mon père n’était guère joueur. »

« Ah non ? » Wexford pencha la tête, un sourire de fausseté aux lèvres. « J’aurais juré le contraire. Pourtant, je l’ai vu plus d’une fois à White’s, à cette table du fond, celle où les mises sont discrètes. Il perdait avec une élégance rare, votre père. » Il rit doucement. « C’est un talent, vous savez, que de perdre sans grimacer. »

Clara sentit le sol se dérober sous elle. Les regards autour d’eux commençaient à converger. Julian, à ses côtés, était figé. Elle n’osait pas le regarder.

« Mon père », dit-elle, chaque mot posé comme une pierre fragile, « était un homme de devoir. S’il lui arrivait de jouer, c’était pour des raisons qui le dépassaient. »

Wexford haussa un sourcil. « Raisons ? Vous voulez dire qu’il s’endettait pour des causes nobles ? » Il posa une main sur son cœur. « On m’a dit que vous cherchiez à garder Ashworth Park. Dommage que votre père n’ait pas partagé cette prudence. »

Autour d’eux, les conversations commencèrent à s’arrêter. Clara voyait les regards s’orienter vers elle, comme des lames.

Julian s’avança d’un pas, la main tendue vers Wexford, un mouvement si fluide qu’il en devenait menaçant. « Lord Wexford », dit-il, la voix basse et tranquille. « Je serais ravi de poursuivre cette conversation en privé. J’ai quelques histoires à vous raconter, moi aussi. Des histoires qui concernent certains… projets immobiliers de votre famille. À moins que vous ne préfériez discuter ici, devant tous vos amis. »

Le sourire de Wexford se figea. Il y eut une seconde de silence, puis il s’inclina avec une rigidité comique. « Un autre soir, Ashworth. J’ai hâte. » Il disparut dans la foule comme une ombre honteuse.

Clara respira. Ses mains tremblaient. Sir Aldridge, qui avait observé la scène sans un mot, les salua brièvement. « Réfléchissez à ma proposition. Vous avez une semaine. » Il s’éloigna à son tour, laissant derrière lui une odeur de cigare et de menace.

Julian se tourna vers elle. Son visage était calme, mais ses yeux noirs étaient durs. « Vous ne m’avez pas dit que votre père fréquentait White’s. »

« Vous ne m’avez pas dit que vous connaissiez Wexford », répliqua-t-elle, la voix plus acérée qu’elle ne l’aurait voulu.

Julian se pencha, si près qu’elle sentit la chaleur de son souffle. « Il y a beaucoup de choses que nous ne nous disons pas, Clara. Mais sachez ceci : cet homme — Wexford — refuse de perdre. Et il sait quelque chose, probablement sur votre père. Quand il vous parlera en privé, et il le fera, vous ne direz rien. Vous m’attendrez. C’est une condition de notre accord. »

Elle le regarda, le cœur battant. Il ne parlait plus comme un mari, mais comme un avocat qui plaide une cause qu’il sait déjà perdue.

Avant qu’elle puisse répondre, une femme s’approcha d’eux — la même inconnue qui avait quitté leur église le jour du mariage. Elle salua Julian d’un signe de tête, ses yeux violets fixés sur lui avec une familiarité qui fit naître un frisson au creux du dos de Clara.

« Ashworth », murmura la femme, la voix douce comme du poison. « Nous avons à parler. En privé. »

Julian hésita. Le regard de Clara passa de l’un à l’autre.

« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle, sans chercher à masquer sa méfiance.

La femme sourit, et ce sourire ne promettait rien de bon. « Je suis quelqu’un qui sait où se trouve ce saphir. Et je suis venue décider à quel prix je le raconterai. »