La Condition du Comte
Lire le chapitre 8: The Rival's Arrival
La voiture s’arrêta devant Ashworth Park dans un nuage de poussière, et Clara, qui lisait dans le petit salon, leva les yeux à contrecœur. Trois jours s’étaient écoulés depuis leur retour de Londres, trois jours de silence poli et de regards fuyants entre elle et Julian. Elle avait presque cru que le calme pourrait durer.
Un laquais ouvrit la porte, et une femme en robe de velours bleu nuit descendit avec une grâce calculée, comme si chaque mouvement avait été répété devant un miroir. Clara la reconnut immédiatement : cette femme avait assisté à leur mariage, assise au dernier rang, les yeux rivés sur elle avec une intensité que Clara n’avait pas oubliée.
« Lady Eastleigh, annonça le laquais.
— Lady Clara, quelle joie de vous trouver enfin chez vous ! s’exclama la visiteuse en tendant la main, un sourire froid aux lèvres. J’ai tant entendu parler de votre mariage que je n’ai pu résister à l’envie de vous présenter mes vœux en personne, et à votre charmant époux, bien sûr.
— Lady Eastleigh, dit Julian en entrant depuis le couloir, sa voix neutre mais son regard légèrement durci. Quelle surprise.
— Julian, mon cher, dit-elle en s’approchant de lui, la joue tendue pour un baiser qu’il ne donna pas. Nous ne nous sommes pas vus depuis… Londres, l’année dernière. Vous vous souvenez de nos discussions ? Vous étiez si brillant, si passionné.
— J’étais votre avocat, répondit-il. C’était mon rôle.
Clara observa l’échange, les doigts serrés sur son livre. Elle nota la familiarité dans la voix de la femme, l’aisance avec laquelle elle prononçait son prénom, et la raideur inhabituelle de Julian. Il était toujours maître de lui-même, même dans les pires circonstances, mais là, quelque chose vacillait.
« Vous êtes bien aimable de venir jusqu’ici, dit Clara en se levant, son sourire impeccable. Mais la route est longue depuis Londres, et Ashworth Park n’a pas connu d’hôtes depuis des années. Nous sommes fort simples, je le crains.
— Oh, je ne suis pas une âme exigeante, assura Lady Eastleigh. Et puis, j’ai appris que vous cherchiez un certain bijou. Une affaire de famille, m’a-t-on dit ? Un saphir ?
Clara sentit un pincement dans sa poitrine. Comment cette femme pouvait-elle connaître l’existence du saphir ? Sir Aldridge avait été discret, et Julian et elle n’en avaient parlé qu’à voix basse dans leur chambre.
« Je ne vois pas de quoi vous parlez, dit Clara, s’efforçant de garder un ton léger.
— Vraiment ? Lady Eastleigh haussa un sourcil délicatement arqué. J’ai entendu une rumeur en ville, une de ces rumeurs qui courent dans les salons. On disait qu’un certain bijou, très identifiable, avait changé de main il y a des années, et que son propriétaire légitime pourrait bien le retrouver… si quelqu’un savait où chercher.
Un silence tendu s’étendit dans la pièce. Julian s’avança, plaçant une main légère sur le coude de Clara.
« Lady Eastleigh, dit-il, vous devez être fatiguée par le voyage. Permettez que l’on vous conduise à votre chambre. Nous dînerons à sept heures, et nous pourrons poursuivre cette conversation à tête reposée.
La femme le dévisagea un instant, un pli amusé aux lèvres, puis acquiesça avec une grâce exubérante.
« Avec plaisir, Julian. Vous avez toujours su organiser les choses à votre convenance.
Elle suivit la domestique dans l’escalier, et Clara attendit que le bruit des pas s’éteigne avant de se tourner vers son mari.
« Elle ment, ou elle sait quelque chose. Elle était à notre mariage, Julian. Je l’ai vue me regarder comme un vautour.
Julian passa une main sur sa nuque, un geste de fatigue qu’elle commençait à connaître.
« Lady Eastleigh est dangereuse, dit-il enfin. Elle était la cliente d’un homme que j’ai défendu autrefois. Elle a l’habitude d’obtenir ce qu’elle veut, et elle ne fait rien sans intérêt.
— Quel intérêt a-t-elle dans notre saphir ?
— Je n’en sais rien. Mais je sais qu’elle ne voyage pas d’aussi loin pour une simple visite de courtoisie.
Il fit quelques pas vers la fenêtre, les mains croisées derrière le dos, ses yeux perdus dans le crépuscule naissant.
« Clara, écoutez-moi. Ne lui faites aucune confidence. Ne lui parlez pas de votre père, ni des dettes, ni de la moindre lettre ou registre que vous pourriez avoir trouvé. Pour elle, nous ne sommes que deux jeunes mariés essayant de restaurer une maison en ruine.
— Et si elle connaît l’emplacement du saphir ? Si elle peut nous conduire à lui ?
Julian se retourna, son visage soudain grave.
« Alors nous l’apprendrons en temps utile, mais à nos conditions, pas aux siennes. Toute information qu’elle nous donnera aura un prix, et je préfère que ce prix soit négocié quand nous saurons combien elle en sait réellement.
Clara acquiesça, mais un doute la rongeait. Elle pensa à la lettre de son père, à la mention de Cresswell & Fils, à l’entrée du joaillier de Bond Street. Le saphir de sa mère avait peut-être une valeur sentimentale, mais elle commençait à comprendre qu’il était surtout un fragment d’un puzzle bien plus vaste.
Elle voulut poser une question, mais la voix de Lady Eastleigh résonna soudain depuis l’escalier.
« Julian, mon cher, pourriez-vous monter un instant ? Je ne me souviens plus si l’on m’a montré l’aile ouest. Et j’aimerais vérifier que ma chambre a une vue correcte sur les jardins.
Un silence suivit. Julian échangea un regard avec Clara, un regard qui disait tout ce qu’ils ne pouvaient pas dire à voix haute.
« J’y vais, dit-il à contrecœur.
Il sortit, et Clara resta seule dans le salon, les mains tremblantes. Elle s’assit, posa son livre sur ses genoux, et tenta de rassembler ses pensées.
Le saphir. Lady Eastleigh le connaissait. Sir Aldridge le voulait. Son père l’avait peut-être perdu dans une dette de jeu. Et maintenant, cette femme de son passé s’invitait sous son toit.
Elle n’avait fait aucune promesse à Julian, et c’était précisément ce qui l’inquiétait. S’il avait découvert le registre de jeu enterré sous le saule, elle ne pouvait plus se permettre une autre dissimulation. Mais pouvait-elle se permettre de lui faire entièrement confiance ?
De sa fenêtre, elle vit une silhouette au bout de l’allée. Une ombre, trop loin pour être distinguée, qui s’arrêta un instant avant de s’enfoncer dans les bois. Elle se figea. Ashworth Park n’était pas assez fréquenté pour des promeneurs anonymes, pas à la nuit tombée.
Elle compta jusqu’à trente, puis la silhouette avait disparu.
Clara se détourna de la fenêtre, le cœur serré. Elle savait que Lady Eastleigh n’était qu’une pièce de plus sur l’échiquier, et que la vérité, comme la silhouette dans les bois, restait encore hors d’atteinte.
Mais elle savait aussi que chaque jour qui passait, le temps filait entre ses doigts comme du sable, et qu’un ennemi invisible guettait, peut-être plus proche qu’elle ne l’imaginait.
Elle n’avait pas le droit de faillir. Ashworth Park dépendait d’elle, et elle seule détiendrait la clé de son salut.
Elle monta se changer pour le dîner, les pas lourds, et passa devant la porte de Lady Eastleigh, entendit un murmure étouffé qu’elle ne parvint pas à déchiffrer. Elle ne frappa pas.
Mais plus tard, dans l’assiette que la domestique déposa devant elle, elle trouva un papier plié en quatre. Elle l’ouvrit sous la table, hors de la vue de Julian.
« Le saphir est plus proche que vous ne le croyez. Vous seule pouvez le trouver. — Une amie »
Clara froissa le papier dans sa main sans que son visage ne trahisse rien, et elle sourit à Lady Eastleigh, qui dînait à l’autre bout de la table en parlant des plaisirs de la campagne. Elle ne savait pas qui était cette amie, ni ce qu’elle espérait d’elle. Mais une chose était certaine : plus personne ne pouvait être cru sur parole.