La Condition du Comte
Lire le chapitre 9: The Inquiry
L’aube était encore grise quand Julian fit seller son cheval dans la cour de l’auberge de Bedford. Il n’avait pas dormi trois heures, hanté par l’image de Clara enterrant un registre dans le jardin, le geste furtif d’une femme qui cache bien plus qu’une simple dette de jeu. Il avait laissé une note dans sa chambre, courte et dénuée d’émotion : *« Affaire à régler. Je reviens sous deux jours. »*
L’auberge du Golden Hind se dressait à l’orée de la ville, une bâtisse bancale aux poutres noircies par la fumée des siècles. Julian poussa la porte. L’intérieur sentait la bière éventée et le bois humide. Un homme trapu, les manches retroussées sur des avant-bras poilus, essuyait un comptoir gras avec un torchon douteux.
— Vous cherchez une chambre, monsieur ?
— Vous cherchez un renseignement, répondit Julian en posant une pièce d’or sur le bois.
Le tenancier plissa les yeux. Son regard glissa de la pièce à la figure aristocratique de Julian, puis revint à la pièce.
— Je suis tout ouïe.
Julian sortit une esquisse grossière — un visage étroit, un menton fuyant, des yeux trop rapprochés. Finch avait été surpris une fois par le vieux valet de Clara, et le profil s’était gravé dans sa mémoire d’avocat.
— Cet homme. Il est venu ici il y a cinq semaines, peut-être six. Il voyageait seul.
Le tenancier s’éclaircit la gorge. Son pouce caressa la pièce sans la prendre.
— L’argent ne me fait pas peur, monsieur. Mais certains clients… on préfère les oublier.
— Je ne suis ni la maréchaussée ni un créancier. Je cherche simplement où il est allé.
Un silence. La pièce grinça sous une rafale de vent. Finalement, le tenancier poussa la pièce vers le bord du comptoir.
— Il est resté une nuit. Nerveux, la main toujours dans sa poche, comme s’il cachait quelque chose. Il a payé cash, en guinées, pas en shillings — ça m’a marqué, les gens comme lui paient rarement en or.
— Où est-il allé ensuite ?
— Une diligence pour Cambridge. Je m’en souviens parce qu’il a demandé une place côté fenêtre, et puis il a regardé par-dessus son épaule toute la conversation. Il demandait si quelqu’un le suivait.
Julian encaissa l’information sans broncher, mais son esprit tournait déjà. Cambridge. Pourquoi un régisseur véreux irait-il à Cambridge ? Aucune créance, aucune banque, aucun cercle de jeu ne s’y trouvait. C’était une ville d’université, de professeurs, de bibliothèques.
— Il a laissé un message ? Quelque chose pour qualqu’un qui aurait demandé après lui ?
Le tenancier secoua la tête, puis hésita. Ses yeux se plissèrent.
— Il y a une chose. Il portait une bague — bleue, très foncée, presque noire. Je l’ai vue quand il a payé. Pas une bague de commis, monsieur. Une bague de famille.
Une bague de famille. Julian rafla la pièce et la remit dans sa poche sans un mot, laissant le tenancier interloqué. Il en savait assez. Finch n’était pas un simple régisseur en fuite — il portait sur lui le sceau d’une maison, peut-être celle des Ashworth, peut-être une autre, plus obscure. Et Cambridge, où les professeurs vivent de paperasses et de secrets bien gardés, était le dernier endroit où l’on allait chercher une pierre précieuse.
Il sortit dans le froid humide et enfourcha son cheval. Deux jours de route pour rejoindre Ashworth Park. Chaque heure qui passait rendait Clara plus vulnérable.
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À Ashworth Park, Clara ne trouva pas la note tout de suite. Elle était dans sa chambre, écrivant une lettre qu’elle n’enverrait jamais — une réponse à son père, un dialogue imaginaire avec un homme qui avait emporté ses vérités dans la tombe. La plume grattait le papier quand un mouvement attira son œil. Sur le rebord de la fenêtre, coincée entre les volets et le verre, une enveloppe épaisse. Elle ne l’avait pas entendu arriver. Elle la saisit avec précaution, comme on touche une bête inconnue.
Le papier était épais, de bonne qualité, mais sans en-tête. Une seule ligne, écrite d’une main pressée :
*« Donnez-moi le saphir, ou vous perdrez tout. »*
Clara relut la phrase. Le cœur lui battait aux tempes. *Vous perdrez tout.* Pas *vous perdrez la maison*, pas *vous perdrez la réputation*. Tout. Le mot englobait chaque chose qu’elle avait tenté de sauver depuis la mort de son père — les murs fissurés d’Ashworth Park, le peu d’estime qu’il lui restait dans le monde, et peut-être même Julian, si on découvrait ses mensonges.
Ses doigts tremblèrent. Elle plia la note, la glissa entre les pages d’un volume de poésie qu’elle gardait près de son lit, puis elle se figea. Si elle la cachait, elle se condamnait à porter seule ce poids. Mais si elle la montrait à Julian… Julian, qui la regardait déjà avec une suspicion à peine voilée depuis la scène du jardin. Julian, dont les avertissements à propos de Lady Eastleigh et de Wexford semblaient dessiner autour d’elle un filet qu’elle ne comprenait pas encore.
Elle ne pouvait pas le lui montrer. Pas maintenant. Pas quand il était parti pour Bedford, où elle ignorait ce qu’il cherchait réellement.
Elle sortit sur le palier. Le corridor était vide. Le manoir semblait retenir son souffle, comme si les murs eux-mêmes savaient qu’un secret s’était glissé sous un rebord de fenêtre.
En bas, une porte claqua. Clara sursauta, puis se força à respirer. Elle descendit l’escalier avec raideur, s’attendant à trouver Lady Eastleigh, installée dans le petit salon comme une araignée au centre de sa toile.
Mais le vestibule était vide, à l’exception d’un domestique qui remontait de la cave, portant une pile de linge. La porte du salon était grande ouverte. Sur la table de travail, juste à la vue, étaient posées trois lettres non ouvertes.
Clara s’en approcha. Elle reconnut immédiatement le papier bleu pâle des maisons de crédit, le timbre officiel des huissiers de Covent Garden. Elle n’eut pas besoin de les ouvrir : elle savait ce qu’elles contenaient. Des sommations, des échéances, des menaces à peine voilées de saisie judiciaire. Trois nouvelles demandes de paiement en une seule journée.
Elle les cacha sous un sous-main avant que quiconque ne les voie. La note anonyme brûlait dans sa poche, contre son cœur.
*Vous perdrez tout.*
Elle ne perdrait pas. Pas encore. Pas si elle trouvait d’abord le saphir.
Une idée, folle, germa dans son esprit. L’énigmatique mot qu’elle avait reçu à Londres disait que la pierre était *« proche »* et qu’elle seule pouvait la trouver. Et la note disait maintenant *« Donnez-moi le saphir »* — une formulation qui sous-entendait qu’elle savait où il était. À moins… à moins que la pierre n’ait jamais quitté Ashworth Park.
Elle se précipita vers la bibliothèque de son père, dont elle n’avait pas osé fouiller les profondeurs depuis la mort de ce dernier. Les rayonnages croulaient sous des manuscrits poussiéreux, des comptes rendus de sociétés savantes, des traités de géologie. Son père collectionnait les livres comme d’autres les conquêtes — sans discernement, avec une fièvre qui tenait moins de l’érudition que de l’obsession.
Elle passa les mains le long des étagères, leurs reliures de cuir glacé sous ses doigts. Il y avait un panneau, derrière la rangée des encyclopédies françaises — elle le savait depuis l’enfance, quand elle jouait à cache-cache avec son frère. Elle tira. Un déclic. Un panneau de bois pivota, révélant une niche murale.
La niche était vide. Mais au fond, une petite fente discrète, invisible à l’œil nu, retenait un morceau de papier jauni et froissé.
Clara le déplia. L’écriture était celle de son père, mais déformée par une main qui tremblait ou avait été écrite en hâte :
*« S’ils l’ont volé pour elle, je le leur ferai payer. Le contrat est à Cambridge, chez Hewett. Tout s’y trouve. »*
Clara relut la phrase. Cambridge. Julian était allé à Bedford, mais l’insoumise note menait vers Cambridge. Hewett. Un nom de plus dans une liste qui s’allongeait : Cresswell & Fils, Finch, le bijoutier de Bond Street, Lord Umbridge, et maintenant ce Hewett.
Harcelements de créanciers, menaces anonymes, un mari parti chercher la vérité ailleurs…
Elle remit le papier dans la fente, referma le panneau et s’appuya contre les rayonnages, les yeux fixés sur la niche vide. Le saphir avait été ici. Son père l’avait caché dans les murs mêmes d’Ashworth Park, et quelqu’un était venu le prendre.
Quelqu’un qui connaissait les secrets de cette maison.
Dehors, une ombre glissa le long de la fenêtre — un passant, un promeneur, une silhouette encore trop incertaine pour être identifiée. Mais quand elle se pencha pour mieux voir, il n’y avait rien que le vent dans les arbres, et un corbeau qui criait, perché sur la grille de fer.
Elle savait une chose désormais : s’il fallait voyager seule jusqu’à Cambridge et frapper à la porte de ce Hewett, elle le ferait. Avant que les lettres de menace n’aient le temps de devenir des actes.