La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 10: The Hidden Truth
La pluie tambourinait contre les vitres du petit cabinet où Annette attendait, les mains crispées sur son tablier. Elara referma la porte derrière elle, s'assura que le verrou était bien tiré, puis s'approcha de la servante dont les yeux cernés trahissaient une nuit blanche.
« Comment va-t-il ? » demanda Elara à voix basse.
Annette hocha la tête. « Il dort. Il a confondu le tintement des cloches avec les cloches de Valdris. Je lui ai dit qu'il pourrait bientôt les entendre pour de vrai. »
Elara ferma les yeux une seconde. Le mensonge public était en place — Corin était mort, brûlé dans l'incendie. Mais chaque heure passée dans ces murs était une heure de trop. Les hommes de Veyron rôdaient, et Roland avait déjà prouvé qu'il savait où chercher.
« Il faut le déplacer, dit Elara. Aujourd'hui. »
Annette plissa le front. « Où, Votre Altesse ? Les routes sont surveillées, le pont est contrôlé. J'ai entendu les gardes parler d'un barrage sur la grand-route du sud. »
« Le couvent de Sainte-Cécile, à trois lieues à l'est. Il est hors de la juridiction du royaume — c'est une terre neutre sous protection ecclésiastique. Les novices y sont cloîtrées, personne ne les compte. Si nous l'habillons en novice, le visage dissimulé par le voile, il pourra y rester jusqu'à ce que la tempête passe. »
Annette hésita. « Les routes pour y arriver passent par le bois de Maerwyn. C'est dangereux. »
« D'où la nécessité d'une diversion. » Elara sortit un petit sac de toile de sa poche intérieure. « Vous prendrez le chemin du sud, celui qui mène au pont. Vous ferez en sorte d'être vue par les gardes, avec ce paquet — des vêtements d'enfant. Ils croiront que c'est lui qu'on déplace. »
Annette saisit le sac, ses doigts tremblants. Elara posa sa main sur la sienne. « Vous êtes la seule personne que mon frère connaît dans ce château. S'il vous arrive quoi que ce soit... »
Le cri d'un garde résonna dans la cour, suivi d'un martèlement de bottes. Annette blêmit, mais Elara la retint. « Attendez. Écoutez. »
Des ordres aboyés, des chevaux. Mais pas dans leur direction.
« Ils changent les patrouilles, murmura Elara. C'est maintenant ou jamais. Retournez auprès de Corin. Je vous rejoins au chapel dans une heure. »
Annette acquiesça, glissa le sac sous son tablier et disparut dans le corridor.
Elara compta soixante secondes avant de sortir à son tour. Elle avait à peine fait trois pas dans le couloir qu'une main gantée se posa sur son avant-bras. Elle se retourna, le cœur bondissant dans sa gorge.
Lady Seraphine se tenait là, souriante, impeccable dans sa robe de deuil grise qui semblait déplacée tant elle paraissait vivante.
« La servante ne viendra pas, Altesse. »
Elara se figea. Sa main chercha instinctivement la dague dissimulée dans la couture de sa robe, mais Seraphine secoua la tête d'un air presque affligé.
« Ne soyez pas si brusque. Annette est en sécurité — je lui ai donné un somnifère léger dans son thé ce matin. Elle dort dans sa chambre, et une de mes femmes lui ressemblant suffisamment a été vue près du quartier des gardes il y a dix minutes. Le bouche-à-oreille fera le reste. »
Elara ne relâcha pas la tension de ses épaules. « Qui êtes-vous ? »
Seraphine la prit par le coude et l'entraîna dans une alcôve, tirant un paravent derrière elle. L'espace était exigu, leurs visages à quelques pouces l'un de l'autre. L'odeur de Seraphine — verveine et vieux papier — emplissait les narines d'Elara.
« Je suis une agente de la couronne de Valdris. Envoyée par votre père, il y a trois ans, pour infiltrer la maison d'Estrel lorsque les négociations de paix ont commencé. Ma mission était simple : vous garder en vie et surveiller vos ennemis. »
Elara la dévisagea. « Mon père est mort depuis deux ans. À qui répondez-vous ? »
Seraphine soutint son regard, quelque chose de dur passant dans ses yeux topaze. « Au vrai roi, Altesse. À votre frère aîné, le roi Elric. »
Elara sentit le sol se dérober sous elle. Elric était à la tête du royaume — ou du moins, tout le monde le croyait. Il régnait depuis Trèval, à huit jours de cheval de la frontière, et les rapports officiels le décrivaient comme un souverain ferme mais juste. Sa dernière lettre, reçue deux semaines avant son départ pour Estrel, parlait de récoltes, de taxes et d'une invitation à la chasse.
« Que voulez-vous dire par "le vrai roi" ? »
Seraphine jeta un coup d'œil par-dessus son épaule avant de se pencher plus près. « Votre frère est porté disparu depuis trois mois. La régente, sa femme, a annoncé qu'il était malade et recevait des soins — mais personne n'a vu son visage, et les décrets sont signés d'un sceau dont l'Écritoire du royaume a confirmé l'authenticité. Sauf que le sceau d'Elric n'a jamais quitté son cou. »
Elara secoua la tête, refusant d'y croire. « La reine consort Freya... C'est ma plus vieille amie. Nous avons été élevées ensemble. »
« Je sais. C'est pour cela que vous étiez la mieux placée pour voir la vérité quand elle éclaterait. » Seraphine sortit une invitation de son corsage — un rectangle de papier ivoire fragile, rehaussé d'or, portant l'insigne du Cerf aux Bois de la Maison Renoir. « Voici votre mission, Altesse. Je dois vous remettre ceci. »
Elara prit l'invitation entre ses doigts. « Le Retraite des Nobles de l'Automne ? Je l'ai refusée il y a deux semaines. »
« Cette retraite n'a rien d'une fête. Nous avons intercepté une correspondance entre Lord Veyron et un tiers non identifié. Le feu de l'autre nuit était un avant-goût — une mise à l'épreuve de votre endurance et de celle d'Alaric. Mais leur véritable plan se jouera lors de cette retraite, loin des murs du château, dans l'intimité des bois de Renoir. C'est là qu'ils comptent former le conseil de coup qui remplacera Alaric par son frère. »
Elara leva les yeux. « Et c'est là que je trouverai les preuves. »
« Et que vous découvrirez qui coordonne cette trahison entre vos royaumes, oui. » Seraphine marqua une pause. « Il faut que vous y alliez en personne, Altesse. Votre présence est requise non pas pour y survivre, mais pour comprendre le cœur de la conspiration. »
Elara froissa presque l'invitation, puis se força à respirer. « Et Corin ? Je ne peux pas le laisser ici. »
« Je m'occuperai de lui. » Seraphine la regarda avec une franchise qui la surprit. « Le couvent de Sainte-Cécile est exactement là où il doit être — sa mère supérieure est à ma solde. Annette l'y conduira ce soir, avec mon passeport, quand le changement de garde créera la confusion. Vous n'avez plus qu'à vous concentrer sur une chose, Altesse. »
Seraphine se redressa, son visage retrouvant ce masque de politesse insipide qu'elle portait habituellement devant les cours.
« Votre réputation de fiancée docile et aveugle est la seule arme que vous possédez. Cultivez-la. Souriez à la foule. Tenez la main d'Alaric. Et quand ils vous croiront soumise, vous les frapperez là où cela fait mal : dans leurs certitudes. »
Elle s'éloigna dans le couloir avant qu'Elara puisse poser une autre question.
Restée seule, Elara regarda l'invitation dorée dans sa main. Le Cerf aux Bois — la maison de Renoir. Elle se souvint soudain du papier trouvé dans le couloir, celui portant le mot "Cendre". Est-ce que Seraphine l'avait laissé là pour elle ? Ou était-ce un autre signe, d'une autre main ?
Un bruit derrière elle. Elle pivota, l'invitation glissée dans sa manche.
Alaric se tenait à l'entrée de l'alcôve, l'air troublé. Il portait encore les marques de suie de l'incendie, malgré sa chemise propre.
« Je vous cherchais, dit-il, le front plissé. Les gardes ont signalé un villageois suspect près du mur est. Un homme en vêtements d'enfant. »
Elara sentit son sang se glacer. La diversion d'Annette — ou celle de Seraphine — fonctionnait trop bien.
« Ils l'ont arrêté ? » demanda-t-elle, la voix remarquablement posée.
« Non. Il a disparu dans les bois. Mais s'il était envoyé par le frère de Corin, les choses vont se compliquer. » Alaric s'approcha, ses yeux plongeant dans les siens. « Qu'est-ce que vous cachez derrière votre dos ? »
Elara soutint son regard. Pendant un instant, elle envisagea de tout lui dire — l'invitation, Seraphine, Elric disparu. Mais pouvait-elle lui faire confiance ? Elle savait maintenant que la conspiration ne se limitait pas à son royaume. Elle s'étendait jusqu'au cœur de Valdris.
« Rien, dit-elle en souriant. Juste une invitation que j'avais oubliée. Le Retraite des Nobles. Croyez-vous que nous devrions y assister ? »