La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 12: The Deadly Map
La pièce sentait le renfermé, le cuir rance et la poussière des vieux parchemins. Le cœur d’Elara tambourinait contre ses côtes tandis qu’elle faisait glisser ses doigts sur le plateau du bureau en noyer massif. La lame de son petit couteau de ceinture trouva une anfractuosité à peine perceptible sous le rebord ; un déclic sec et un panneau coulissa, révélant un rouleau de parchemin jauni. Elle le déroula avec des mains parfaitement stables — on ne survivait pas à la cour de Valdris en laissant paraître son émotion.
Ce qu’elle vit lui coupa le souffle. Et pourtant, elle ne broncha pas.
Le dessin, exécuté avec une précision maniaque, reproduisait le palais royal de Valdris dans ses moindres détails : les cours, les galeries, les écuries, les cuisines, les chemins de ronde. Et autour du plan, dans une écriture serrée, des annotations en code qu’elle reconnut — des horaires de garde, des points de faiblesse, des issues cachées. Mais ce qui la glaça, c’étaient les marques à l’encre de sanguine. Trois croix nettes.
L’une sur les appartements de son père. L’autre sur sa propre chambre, celle qu’elle avait quittée depuis des années. Et la troisième sur la nursery.
La nursery. La pièce des enfants royaux de Valdris.
Cet incendie n’était pas un simple acte de sabotage. Il n’était pas une manœuvre d’intimidation pour la faire fléchir. Ce plan était froid, méthodique, et il visait à l’extermination de toute sa lignée. Un soir où le roi, la princesse et les petits dormiraient, on aurait allumé des feux séparés, dans des ailes différentes. Un massacre programmé.
Elle plia lentement le parchemin, les jointures blanchies. Ce n’était pas qu’une menace contre Alaric. C’était une déclaration de guerre sanglante, chiffrée en poussière et en cendre. Contre sa famille. Contre elle.
Une main se posa sur la poignée de la porte. Le grincement du bois la fit pivoter, le parchemin glissé aussitôt dans les plis de sa robe. Sir Roland se tenait dans l’embrasure, la silhouette de sa haute stature bloquant la faible lumière des torches du couloir. Il tenait une épée, encore au fourreau, et ses yeux gris la dévisageaient sans expression.
— Voilà donc où vous vous cachiez, Votre Altesse. On dit à table que vous êtes souffrante.
Sa voix était plate, neutre. Elara soutint son regard sans ciller. C’est un soldat du père. Un homme de la maison d’Aurenne. Je ne suis qu’une femme seule dans une pièce qu’il me sera aisé de faire passer pour un égarement dangereux.
— La compagnie des dames me pèse, Sir Roland. Et cette bibliothèque m’a semblé plus accueillante que leurs commérages.
Il fit trois pas dans la pièce. La porte se referma derrière lui avec un bruit sourd qui résonna dans la poitrine d’Elara comme un glas. Elle se maudit de ne pas avoir choisi une issue de secours.
— J’ai servi votre père, autrefois, dit-il, le regard perdu un instant sur la tapisserie défraîchie. Avant la guerre. Avant tout. J’étais page au palais de Valdris. Vous étiez toute petite. Vous grimpiez aux arbres de la cour d’honneur comme si le monde entier vous appartenait.
Le ton de sa voix n’était pas hostile, mais Elara savait que la nostalgie était une arme de manipulation parmi les plus sournoises. Elle ne desserra pas les mâchoires.
— Qu’est-ce que vous voulez, Sir Roland ?
Il tira un rideau d’une main nerveuse et inspecta la fenêtre, guetta le couloir à travers une fente du bois, puis revint vers elle, plus proche qu’elle aurait voulu. Il parlait maintenant d’une voix basse, pressée.
— Je veux savoir ce que vous avez trouvé dans ce bureau. Et avant que vous ne me mentiez, sachez que je sais que vous cherchiez une carte. J’ai vu le panneau entrouvert lorsque je suis entré, et je sais lire dans vos yeux, Princesse, la fureur que vous dissimulez si bien.
Elara hésita. Tout son être criait à la méfiance. Mais quelque chose dans la posture de cet homme — les épaules affaissées, les mâchoires serrées — lui parla. Elle tira le parchemin de sa robe et le déroula face à lui, sans un mot, les trois croix écarlates offertes à son regard.
Il la regarda longuement. Un muscle tressaillit sur sa mâchoire. Quand il releva les yeux, son expression avait changé — la raideur militaire s’était effritée, laissant transparaître un épuisement ancien.
— Ma mère est morte dans un incendie, dit-il. J’avais huit ans. Un accident, nous a-t-on dit. Mais j’ai toujours su, au fond de moi, que mon père était sorti trop tard de ses appartements pour un homme en pleine forme.
Elara sentit un froid lui descendre dans le dos.
— Votre père...
— Le duc est l’architecte de ceci, Princesse. Il ne prend pas les armes lui-même, jamais. Mais chaque plan, chaque feu, chaque traître acheté et chaque lettre interceptée depuis des années porte l’empreinte de sa plume.
Le parchemin trembla entre les mains d’Elara. Une seconde. Une seule. Puis elle se ressaisit.
— Pourquoi me dire cela ? Si votre père vous découvre...
— Mon père est un monstre qui a tué la femme de mon roi, puis celle de son propre frère, et je suis assez le fils d’un monstre pour savoir que mon tour viendra. Je vous propose une alliance qui n’a pas de nom, Votre Altesse. Pas de serment, pas d’allégeance écrite. Juste une vérité que j’ai trop longtemps gardée.
Un bruit de bottes martela le couloir. Des voix d’hommes, distinctes, qui se rapprochaient. Roland jeta un coup d’œil par la fente du rideau et pâlit.
— Les gardes du duc. Ils ratissent la maison. Partez par la galerie des portraits, courez jusqu’à la chapelle, le passage est libre à cette heure. Je m’occupe d’eux.
Elara glissa le parchemin dans sa manche, le cœur cognant plus fort que jamais. Avant de s’élancer vers la porte dérobée, elle se retourna une dernière fois.
— Et le roi ? Alaric ? Savait-il, pour votre père, quand il m’a offert votre garde comme escorte fiable ?
Roland la regarda, une lueur indéchiffrable dans le regard, quelque chose entre l’aveu et l’espérance.
— Je crois que c’était un test, Votre Altesse. Il vous appartient d’en déchiffrer le résultat.
Vas-y. Cours. Le parchemin glissait contre sa peau sous l’étoffe, et chaque pas dans la pénombre froide de la galerie la portait loin des torches, loin des voix, droit vers la nuit et la vérité qu’elle tenait désormais entre les mains : le duc d’Aurenne voulait la mort de sa famille, mais c’était la première fois qu’elle tenait un fil assez solide pour tirer toute la toile dans la lumière.
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