La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 13: The Assassin's Whisper
La nuit était profonde lorsque Elara franchit enfin les portes du château d'Aurenne. La robe de bal encore sur elle, poussiéreuse et froissée, les cheveux défaits. Les gardes du guet la reconnurent, la laissèrent passer sans un mot. Son cœur battait encore trop fort, comme si la fuite de la bibliothèque du manoir se poursuivait sous sa peau.
Elle trouva Alaric dans la salle des cartes, seul, le front posé contre ses doigts. Il se redressa dès qu'elle entra, les yeux aussitôt en alerte.
— Vous êtes blessée ?
— Non. Mais nous n'avons plus beaucoup de temps.
Elle vint à sa table, posa ses deux mains à plat sur la surface. Elle retrouva son souffle, puis se mit à parler. Rapidement, méthodiquement. La carte. Les cibles. Le sceau de son père. La chambre des enfants — la chambre du petit prince Edric, son neveu, à Valdris. L'apparition de Roland, qui au lieu de la tuer avait posé son épée à terre et avait parlé.
Alaric l'écouta sans l'interrompre. Lorsqu'elle termina, il demeura un instant silencieux, les yeux baissés sur ses mains.
— Je le savais, dit-il enfin.
Elara sentit un froid glacial remonter le long de sa colonne.
— Vous saviez que le duc était le chef de la cabale ?
— Pas par preuve directe. Mais je savais que Roland me servait, ou me trahissait. J'ai choisi de lui donner l'occasion de choisir son camp à ma manière.
Il leva les yeux. Il portait encore un reste de suie de l'incendie sur l'avant-bras, à peine visible dans la pénombre.
— Les informations que je prétendais craindre qu'il intercepte ? Les rumeurs de déploiement, les allusions à vos mouvements ? C'était faux. De la monnaie de singe. Je voulais qu'il me croie faible. Et qu'il les rapporte au duc, s'il était de leur côté.
Elara s'approcha, les sourcils froncés.
— Vous l'avez délibérément exposé à la tentation.
— Je l'ai délibérément exposé à la vérité. Une vérité douloureuse, celle de savoir que son père serait loyal envers moi, ou non. Roland devait choisir entre le sang de ses origines et le serment de son épée. Cette nuit, au manoir, il a choisi.
— Et si son choix avait été une pièce montée ? Et si le duc l'avait envoyé pour gagner votre confiance ?
Alaric esquissa un sourire sans joie.
— J'ai pensé à cela. Mais Roland n'est pas un bon menteur. J'ai appris à lire les hommes qui trahissent — ils ont toujours un regard trop calme, une main trop posée. Cette nuit, il est venu vers vous avec une main qui tremblait et une épée abandonnée. Un voleur de confiance ne se départit pas de son arme aussi vite.
Un long silence s'étendit. Elara se souvint des doigts de Roland sur la garde de son épée, de sa voix brusque, presque rageuse : *Je ne vous veux aucun mal.* Était-ce là sa vérité ?
— Supposons donc que nous soyons trois à présent. Une princesse pragmatique, un roi honnête, et un fils rebelle. Que faisons-nous de cette alliance ?
— Nous l'actionnons immédiatement, répondit Alaric. Cette retraite manquée ne se reproduira pas d'ici longtemps. Le duc a dû s'apercevoir que sa bibliothèque a été visitée et que vous n'étiez pas malade, ce soir. Chaque heure qui passe lui permet de préparer sa défense.
Elara opina. Elle avait déjà réfléchi, galopant vers Aurenne entre les arbres noircis.
— J'ai besoin d'une communication vers mon père. Mais pas par la voie officielle — il est possible que le régent ou même certains seigneurs de Valdris soient compromis.
— La régence est dirigée par votre frère Elric, qui est supposé introuvable. Qui dirige réellement Valdris en son absence ?
— Le général Caedmon. Il a formé mon frère et moi à l'escrime, enfants. Il a juré de mourir pour la lignée royale. Si quelqu'un peut préparer la défense de notre palais, c'est lui.
Alaric s'approcha d'une console, sortit une plume et un carré de parchemin fin.
— Aurenne possède des marchands qui traversent la frontière sans être fouillés. Ceux-là ne dépendent ni de la cour ni des nobles. Voulez-vous lui écrire, ou dois-je le faire à votre place ?
— Laissez-moi choisir les mots.
Elara s'installa à sa table. Elle trempa la plume, réfléchit — un langage de chasse, qu'elle et Caedmon avaient partagé autrefois. Elle ne pouvait pas évoquer les assassinats ni le nom du duc, pas de manière explicite. Mais elle pouvait parler de la saison des sangliers, des blessures à la portée d'un mauvais coup de boutoir, du besoin de tenir les torches allumées deux étages plus bas, près des chenils — le palais de Valdris avait son aile du nord-ouest fermée depuis l'hiver, où se trouvaient les appartements du roi et le pavillon des nourrices.
Elle écrivit d'une main ferme, puis laissa sécher l'encre à la chaleur d'une bougie. Elle plia le parchemin, scella le pli de cire noire à l'effigie discrète d'un faucon.
— Il faut que ce message parte avant l'aube.
— Je connais un marchand de laine, un certain maître Beaupré, dont les charrettes ont un double fond. Je vais envoyer un écuyer le chercher.
L'écuyer fut dépêché. La nuit était maintenant profonde et muette ; les flammes des chandelles semblaient plus basses encore, comme si le château entier retenait son souffle. Elara se frotta les tempes.
— Que se passera-t-il lorsque le duc verra que son plan est contrecarré ? Il pourrait se replier, composer avec la réalité.
— Ou tenter de frapper à l'aveugle, dit Alaric. Ce qu'il a fait avec l'incendie de cette nuit — c'était un geste de panique, non pas de stratégie. S'il apprend que vous l'avez découvert, il cherchera à éliminer la source de la menace.
— Je suis la menace.
— Vous l'êtes. Et je compte bien vous garder rien que pour cela.
Il y avait dans sa voix une tendresse silencieuse qu'Elara choisit de ne pas interroger.
L'écuyer revint une heure plus tard, accompagné d'un homme sec en manteau de bure, le visage encadré d'une barbe mal taillée. Maître Beaupré. Il écouta les instructions en silence, prit le pli de cire noire, le fit disparaître dans une doublure cousue dans sa veste. Il ne posa aucune question.
— Vous le remettrez au général Caedmon en personne, répéta Elara. Si vous ne le trouvez pas, détruisez le papier.
— Je le trouve toujours, madame.
L'homme sortit sans saluer. C'était mieux ainsi.
Elara souffla enfin. La tension retomba un peu, comme une épée remise au fourreau. Alaric s'assit en face d'elle, la regardant de ses yeux d'un gris clair où luisait une fatigue profonde.
— Qu'est-ce qui vous trouble encore ?
— Le corps calciné. Celui qui devait ressembler à Corin. Nous savons que ce n'était pas lui, mais quelqu'un l'a placé là. Le duc n'est pas seul, ou alors il possède des alliés au sein de vos domestiques que nous ne connaissons pas encore.
Alaric acquiesça lentement.
— Roland pourrait connaître ces hommes. Je lui demanderai discrètement.
— Faites attention avec lui. S'il est sincère, il acceptera d'être testé à son tour.
— Je ne lui ferai plus confiance sans preuve. Mais je l'emploierai là où nous pourrons observer ses faits et gestes : à vos côtés.
Elara se leva. Les jambes encore lourdes de fatigue, elle vint devant une fenêtre donnant sur la cour. La lune était glissée derrière les nuages. Dans la nuit, le claquement lointain d'une grille venait de se faire entendre — le marchand laineux quittait déjà le château, son pli bien caché contre la poitrine. Elle regarda les ombres des gardes qui traversaient l'herbe claire du parvis.
Alaric vint près d'elle. Leurs épaules se touchaient presque, sans qu'aucun des deux n'osât s'en éloigner.
— Demain, dit-il, nous devrons agir comme si ce soir n'avait jamais eu lieu. Le duc vous observera lors de la chasse que nous avons prévue. Il vous cherchera timide et soucieuse, une épouse effarouchée.
— Et je lui donnerai exactement ce qu'il espère.
Elle ne tourna pas la tête, mais elle sentit son regard posé sur elle, appuyé comme une main sur une épaule.
— Vous mentez très bien, madame.
— Les rois préfèrent les femmes dociles, Alaric. Il serait malséant de les décevoir.
Il rit doucement, un son rare, presque fragile dans la grande salle silencieuse.
Le silence retomba. Elara ferma les yeux une seconde. La pensée du général Caedmon tenant la lettre, lisant entre les lignes, comprenant son langage de chasse — cela suffisait à apaiser le nœud qui lui serrait le ventre depuis la bibliothèque du manoir.
L'écuyer revint de la cour, silencieux comme une ombre, et se retira après un signe de la tête : le marchand était passé la poterne sans encombre.
Alaric s'assit contre la pierre de l'embrasure, croisant les bras.
— Il ne nous reste qu'à attendre le lever du soleil.
— Alors allons dormir.
Elara s'éloigna de la fenêtre, passa devant lui, mais à la hauteur de son ombre, elle s'arrêta. Perçut l'air de la nuit qui sentait l'encens de la chapelle proche et la poussière des tentures.
— Alaric ?
— Oui ?
— Nous savons chacun que demain sera un mensonge, mais vous devrez vous comporter en fiancé amoureux. C'est un rôle qui exige de la ferveur. En êtes-vous capable ?
Il la regarda longuement, une lueur indéfinissable passant dans son regard gris.
— J'ai été un fils, j'ai été un roi, j'ai été un soldat. Je peux faire un fiancé.
Elle hésita, choisit de croire que la nuance de sa voix était une feinte aussi, puis passa le seuil de la porte sans ajouter un mot.
Mais quelque part, au-dessus des créneaux, un messager à plumes noires venait de s'envoler d'une tour d'ombre. Sa trajectoire ne prenait pas la direction de Valdris, ni celle du manoir où le duc se tenait encore devant la trace laissée dans sa bibliothèque : deux pieds de femme sur le sol poussiéreux sous la carte, une trace de pas trop menue pour être celle d'un soldat.
Il avait souri. Ce serait si simple d'installer un archer dans une tour, si simple de faire coïncider une erreur de chasse.
Il n'attendit même pas le retour de son espion.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.