La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 19: The Hidden Dagger
La nuit était tombée sur le palais comme un linceul. Elara n'avait pas fermé l'œil depuis le procès, depuis la mort de ce serviteur, depuis que l'assassin durait dans l'ombre avec ses mots sibyllins. Elle arpentait sa chambre, les doigts crispés sur le voile d'argent qu'elle n'avait pas quitté depuis l'arène.
Un coup sec à la porte la fit sursauter. Roland entra, le visage blême sous ses boucles blondes, ses yeux d'ordinaire pétillants réduits à deux braises éteintes.
— Encore un mort, dit-il sans préambule. Un palefrenier, trouvé dans les écuries il y a une heure.
Elara sentit son estomac se nouer.
— La pièce ?
— Une pièce de murmure valdrienne, oui. Et dans sa poche...
Il tendit la main. Dans sa paume ouverte, l'améthyste du duc Scapelle luisait d'un éclat mauvais, taillée en sceau, la marque de l'homme qu'ils avaient cru vaincre quelques heures plus tôt.
— Le sceau du duc, murmura Elara. Toujours le même message. On veut me faire porter la mort d'un homme dont je n'ai jamais approché l'écurie.
— Et si le duc avait des complices restés dans le palais ?
Elara secoua la tête, les mâchoires serrées. Roland la regardait avec cette expression qu'il avait quand il craignait qu'elle ne fasse une folie.
— Ce n'est pas un complice, dit-elle lentement. C'est un maître. Le duc n'était qu'un pion qu'on a sacrifié pour nous faire croire que le danger était parti. Quelqu'un d'autre tire les ficelles, et il veut que je le sache.
— Que tu le saches ?
— L'assassin du bibliothèque m'a parlé de « reine ». Il connaissait ma position exacte. Le sceau refait surface à chaque cadavre. Ce n'est pas une coïncidence. C'est une signature. Quelqu'un me défie.
Roland passa une main dans ses cheveux, visiblement ébranlé.
— Nous devons en parler au roi Alaric.
— Pas encore. Il est affaibli par le poison, et la cour entière a les yeux rivés sur lui après le procès. S'il s'effondre maintenant, nous perdons tout.
— Alors quoi ?
Elara ne répondit pas. Quelque chose la tirait ailleurs, un instinct ancien, celui qui l'avait sauvée d'un mariage forcé à l'âge de quatorze ans quand elle avait simulé sa propre mort. Elle traversa la pièce et s'arrêta devant son lit. La tapisserie aux armes d'Aurenne pendait, immobile, au-dessus du chevet. Elle y passa les doits, cherchant une couture, un relief irrégulier.
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Roland.
— Le serviteur mort. Il était affecté à l'entretien de mes appartements ?
— Oui, le vieux Mathieu. Doux comme un agneau, jamais un mot plus haut que l'autre.
— Et c'est lui qui a changé mes draps ce matin.
Elara trouva ce qu'elle cherchait : un petit renflement derrière la tapisserie, invisible à l'œil nu. Elle tira sur un fil de trame, et un panneau de bois glissa, révélant une cavité minuscule.
À l'intérieur, une lettre scellée de cire noire portant le griffon de Valdris — le sceau personnel de son père.
— C'est impossible, souffla Roland. Cette chambre est inspectée chaque semaine par les gardes du roi.
— Les gardes du roi, oui. Mais qui inspecte les gardes ?
Elara défit le sceau d'une main qui ne tremblait pas, malgré le tourbillon dans sa poitrine. Le parchemin était jauni, l'encre fanée. Mais l'écriture était sans équivoque — la main ferme de son père, le roi Aldric de Valdris.
Elle lut à voix basse, pour elle seule d'abord, puis à voix haute pour Roland dont le visage se tendait de curiosité.
« Ma très chère Elara,
Si tu lis ces mots, c'est que ma prudence n'aura pas été vaine. Cette lettre est cachée dans la chambre que tu occuperas le jour de ton mariage à Aurenne — un mariage que j'ai juré secret, contre l'avis de tous mes conseillers, car il y a un mal qui ronge les deux cours. Je l'ai vu à l'œuvre. Il se cache derrière des masques de loyauté et des serments de paix. Un fourbe dans la cour, tapi dans l'ombre, dont je n'ai pu percer l'identité avant ma mort.
Méfie-toi de ceux qui portent l'améthyste, et plus encore de ceux qui la refusent.
Notre maison a scellé une promesse avec la maison d'Aurenne depuis plus de vingt ans. Une promesse plus ancienne que la haine qui nous a séparés. Ton frère cadet devait épouser leur princesse; mais la mort l'a pris, et le sort est tombé sur toi. Ne détourne pas les yeux de cette alliance, Elara. Elle est ta seule protection contre ce que j'ai vu approcher.
J'aurais voulu te le dire en face. Mais il y a des vérités qu'on ne peut confier qu'aux pierres et aux morts.
Ton père qui t'aime plus que sa couronne, Aldric »
Elara relut la dernière ligne, les mots dansant devant ses yeux.
— Une promesse scellée depuis vingt ans, murmura-t-elle. Mon père savait.
— Savait quoi ? demanda Roland, perplexe.
— Savait que ce mariage n'était pas un simple rapprochement politique. Savait que le danger venait de l'intérieur des deux cours. Savait qu'on lui a peut-être donné la mort.
Elle replia la lettre avec un soin extrême, la glissa dans son corsage contre sa peau. Dehors, le vent de la nuit se leva, faisant grincer les volets comme des os.
— Fourbe dans la cour, dit-elle. Le duc a été banni. Mais le sceau d'améthyste circule toujours. L'assassin me connaît. Quelqu'un sait que mon père m'a écrit. Et ce quelqu'un n'a pas fini de frapper.
Un cri déchira la nuit. Un cri de femme, perçant, venu des jardins.
Roland et Elara échangèrent un regard. Elle était déjà en mouvement, la main sur la dague dissimulée sous sa manche. Le voile d'argent glissa de ses doigts comme une larme de métal, et elle courut vers la porte, le cœur battant au rythme de cette lettre contre sa poitrine — et de la certitude glaciale que son père n'était pas mort de maladie, mais de cette même main qui venait de frapper encore.
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