La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 21: The Prince's Price
La nuit était tombée comme un linceul sur les jardins d’Aurenne, et la lune, pâle et indifférente, éclairait les cyprès d’une lumière d’argent. Elara tenait encore la lettre du roi dans sa main, le vélin tremblant entre ses doigts, quand le garde avait prononcé le nom de Corin. Maintenant, elle était là, dans le cabinet d’Alaric, face à un billet dont l’écriture élégante dansait sous ses yeux comme une insulte.
« Il faut que j’y aille. Seule. À minuit. »
Alaric se tenait près de la fenêtre, le poison encore présent dans ses veines, la pâleur de sa peau trahissant ses forces déclinantes. Il se retourna, la mâchoire serrée.
« Vous n’irez pas seule, Elara. J’irai à votre place.
— Vous êtes à peine remis du poison. Vous titubez encore, Alaric.
— Je titube, mais je suis roi. Et je ne laisserai pas une princesse de Valdris se livrer à des chiens dans une forêt obscure.
— Corin est mon frère. C’est mon sang. — Elle posa le billet sur la table, les mots gravés en elle. *Venez seule, princesse. La forêt de Chêne-Vif. Minuit. Ou votre frère rejoindra les serviteurs que vous avez trouvés.*
Il y eut un silence lourd, chargé de tout ce qu’ils ne s’étaient pas dit depuis la révélation du locket, de la fleur séchée, de l’enfance partagée qu’ils avaient oubliée. Elara sentit le poids de cette vérité nouvelle, plus lourde encore que la menace.
Elle inspira. Puis elle leva les yeux vers lui, et sa voix prit une inflexion qu’elle ne lui connaissait pas, celle d’une stratège, pas d’une princesse.
« Nous irons ensemble. Mais pas comme vous le pensez. »
L’idée lui vint comme une évidence, un mouvement d’échecs qu’elle voyait trois coups à l’avance. Pendant qu’Alaric rassemblait une troupe d’hommes d’armes, les plus silencieux du palais, Elara se glissa dans les cuisines. Une heure plus tard, elle se tenait devant lui en robe de toile brune, les cheveux couverts d’un fichu, une servante parmi d’autres. Alaric la regarda, un éclair d’admiration et d’inquiétude dans les yeux.
« Vous êtes… méconnaissable.
— C’est le but. Sir Aldric, ici présent, jouera le rôle de mon frère, drapé dans mon manteau de voyage. Vous, vous menerez l’attaque frontale. Pendant que les hommes du Duc verront une princesse arriver avec une escorte royale, je serai déjà dans leur camp.
— Et si vous êtes découverte ? »
Elara ajusta le fichu, défiant du regard le reflet dans la vitre noire de la fenêtre.
« Je ne compte pas l’être. Mais si je le suis, j’ai plus d’un tour dans ma manche. Il paraît que je tiens cela de mon père. »
Le voyage vers la forêt de Chêne-Vif fut silencieux, les chevaux assourdis par des chiffons noués autour de leurs sabots. La troupe s’arrêta à une lieue du camp, dans une clairière où l’odeur de pin et de terre humide couvrait celle du danger. Elara descendit de cheval sans aide, ses bottes s’enfonçant dans la mousse.
« Vous avez les signaux ? demanda-t-elle à Alaric sous la capuche de son manteau sombre.
— Deux coups de chouette : je suis en position. Trois : j’attaque. Un seul : repli. — Il lui saisit la main, ses doigts glacés contre les siens. — Elara. Ne faites pas l’héroïne.
— Jamais. Seulement ce qu’il faut pour survivre. »
Elle s’éloigna avant qu’il ne puisse ajouter quoi que ce soit, se fondant dans l’obscurité avec les trois servantes choisies pour l’accompagner. Le camp se révéla peu à peu : des feux de camp, des silhouettes armées, des tentes grises dressées sans art. On y sentait la hâte et la peur, cette odeur particulière des hommes qui savent qu’ils sont des pions.
Elara baissa la tête, marcha d’un pas vif vers la plus grande tente, où un brasero jetait des ombres dansantes. Deux hommes en armes gardaient l’entrée. L’un d’eux leva la main, mais elle se pencha, baissa la voix :
« La servante de la princesse. J’ai un message pour le seigneur. »
Il la toisa, vit le fichu, la robe grossière, et haussa les épaules. Une servante ne pouvait pas être une menace. Elle entra.
Intérieur de la tente : une table grossière, des cartes étalées, et Corin, attaché à un poteau central, le visage marqué par un coup, mais vivant, les yeux vifs. À côté de lui, un homme de petite taille, une plume à la main, qui la regarda à peine.
« Qu’est-ce que tu veux, fille ? Nous avons déjà du pain et du vin.
— La princesse m’envoie. Elle s’approche. Elle veut savoir où te tenir. »
L’homme leva la plume, un sourire mauvais étirant ses lèvres minces.
« Dis-lui que son frère est confortable. Et que le seigneur Roland veut la voir à la tente est, près du ruisseau, quand elle arrivera. »
Elara hocha la tête, son cœur battant fort. Le nom *Roland* résonnait en elle comme un glas. Le fils du Duc, celui que tout le monde croyait loyal, le chevalier parfait. Bien sûr. Bien sûr. Elle se pencha vers Corin, feignant de rajuster ses liens.
« Tiens bon », murmura-t-elle en valdrien bas.
Il cligna des yeux, la reconnaissant à peine, puis comprit, un éclair de peur et d’espoir traversant son visage. Elle sortit, se dirigea vers la tente est, là où une lanterne pendait à un crochet, éclairant une silhouette en armure sombre. Sir Roland. Il l’attendait.
Elle s’approcha, un plateau vide dans les mains, mais avant qu’elle ne puisse parler, Roland parla :
« Je vous vois, princesse. Retirez ce fichu. »
Elle figea. Comment avait-il su ? Il sourit, et ce sourire était la chose la plus froide qu’elle ait jamais vue.
« Une femme qui marche comme une reine sous des vêtements de servante. Vous vous êtes trahie au premier pas. — Il sortit son épée. — J’avoue que j’espérais que le roi viendrait à votre place. L’aurais-je tué devant vous. Mais vous êtes plus rusée que lui. Tant pis. Vous irez négocier avec mon père dans l’autre monde. »
Il se jeta sur elle. Elara lança le plateau, qui heurta son épaule, mais ne suffit pas à l’arrêter. Elle esquiva le coup par réflexe, roula au sol, se releva. Deux coups de chouette retentirent soudain, puis un troisième. L’attaque commençait.
Roland jura, le visage tordu de rage. Des cris éclatèrent de toutes parts. Les hommes d’Alaric fondaient sur le camp. Roland leva son épée pour un second coup, mais une ombre bondit entre eux : Alaric, le visage livide, l’épée haute.
« Roland de Marcheval, je vous arrête pour haute trahison. »
Ils échangèrent trois passes rapides, le chant de l’acier tranchant la nuit. Roland était bon, mais Alaric était roi, et même affaibli par le poison, il combattait avec une fureur née de tout ce qu’il avait à protéger. Un croc-en-jambe, un coup de pommeau : Roland s’effondra, l’épée de son ennemi sur la gorge.
« Ne le tuez pas, souffla Elara. Je veux qu’il parle. »
Elle courut vers la tente centrale, trouva Corin libéré par un des soldats, le sang battant à ses tempes. Il était vivant. Il l’était.
Corin la prit dans ses bras, fort, tremblant.
« Tu es folle, murmura-t-il. Complètement folle.
— Oui. Et pourtant, voilà le résultat. »
Autour d’eux, le camp se rendait, les armes tombaient à terre, les hommes du Duc voyaient leur maître à genoux. Le feu des braseros éclairait le visage de Roland, ruisselant de sang et de mépris.
Alaric le fit relever d’une main de fer.
« Vous avez une heure pour tout avouer avant que mes bourreaux ne commencent.
— Une heure ? rit Roland, un rire sans joie. Vous n’avez pas une heure. Votre traité, votre paix, votre couronne… tout est déjà miné. »
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