La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 23: The Crown's Freedom
Le silence qui suivit l'arrestation de Roland avait la densité d'un tombeau. Elara restait immobile, les mains encore tremblantes, le sceau d'améthyste froid contre sa paume avant qu'un garde ne le lui retire avec des gants de cuir. Alaric respirait lentement à côté d'elle, la main posée sur la garde de son épée, les yeux rivés sur la silhouette menottée qu'on emmenait dans les profondeurs du palais.
— Il faut informer le régent de Valdris, murmura enfin un conseiller.
Elara releva la tête. Une lueur d'acier traversa son regard.
— Le régent de Valdris est l'homme de Roland. Il a signé les ordres de transfert des troupes vers la frontière nord. Qu'on l'arrête également.
Un murmure parcourut la salle. Le conseiller hésita, puis s'inclina et sortit à la hâte. Elara sentit le regard d'Alaric peser sur elle, teinté d'une nouvelle considération.
— Tu savais ? demanda-t-il doucement.
— J'avais des soupçons. Le régent n'a jamais contesté une seule décision de Roland. Un homme sans opinion est soit un imbécile, soit un complice. Mon père ne nommait jamais d'imbéciles.
La nuit s'étira comme un élastique prêt à rompre. Des messagers partirent dans toutes les directions. Les gardes royaux investirent les appartements du régent valdrien, qui fut trouvé en train de brûler des documents, encore en chemise de nuit. Il ne protesta pas. Il semblait presque soulagé.
Au petit matin, une estafette arriva de la capitale valdrienne avec un parchemin scellé des deux sceaux royaux — celui d'Aurenne, qui venait d'être restauré, et celui du conseil de régence de Valdris. Les deux rois signèrent un traité renouvelé, plus solennel que le premier. Celui-ci ne parlait pas de mariage. Il parlait de paix.
Elara regarda la cire rouler sous la pression des sceaux, et ressentit une étrange légèreté. La pièce sentait l'encre fraîche et la cire chaude. Des fenêtres, la lumière du lever du soleil coulait en flaques dorées sur les dalles de marbre.
— C'est fait, souffla Alaric en se redressant.
Le roi d'Aurenne leva les yeux vers elle, et son visage — marqué par les épreuves, la convalescence incomplète, les nuits sans sommeil — offrit un sourire timide, presque juvénile.
— Nous sommes libres, Elara.
Libres. Le mot résonna étrangement. Elle avait passé des années à lutter pour cette liberté — la liberté de son royaume, la liberté de choisir son destin. Mais maintenant que le traité était signé, maintenant que Roland était enfermé et que le régent suivrait bientôt le même chemin, elle découvrit que la liberté avait un goût de cendre et de miel.
— Oui, dit-elle. Libres.
Alaric perçut la nuance dans sa voix. Il s'approcha, s'arrêta à un pas d'elle.
— Il y a un « mais » dans ta voix. Je le connais bien.
Elle détourna le regard. Dans la cour, les gardes faisaient défiler les prisonniers. Le régent valdrien marchait tête basse.
— Il y a toujours un « mais », Alaric. Nous avons gagné cette bataille. La guerre est suspendue. Mais ton père... mon royaume... nos peuples qui se haïssent depuis trois générations...
— Et nous deux. N'oublie pas de nous compter dans l'équation.
Elle leva vers lui un regard fatigué.
— Nous deux, justement. Nous étions censés être un symbole. Un sceau de chair sur un traité de papier. Et maintenant que le traité est signé sans nous...
— Je ne veux pas d'un mariage symbole. Je ne l'ai jamais voulu. Pas depuis le jardin.
Elara ferma brièvement les yeux. Le jardin. Le petit-fils du roi d'Aurenne, dix ans, qui lui avait offert une fleur blanche séchée. Elle ne s'en souvenait pas — elle n'avait que six ans — mais elle revoyait la scène maintenant, à travers le récit de son père, à travers le médaillon qu'Alaric portait contre sa peau.
— Alors que veux-tu ? demanda-t-elle, la voix plus douce qu'elle ne l'aurait voulu.
Il ne répondit pas immédiatement. Il regarda par la fenêtre, où le soleil montait au-dessus des toits rouges de la capitale.
— Je veux marcher dans le jardin sans protocolaire. Je veux apprendre tes défauts et que tu apprennes les miens. Je veux que tu me dises des vérités que personne d'autre n'oserait me dire.
Elara sentit sa gorge se serrer.
— Les gens vont parler. Deux royaumes, un mariage sans cérémonie d'alliance ? Ils diront que nous nous marions par amour. Que diront nos conseillers ?
— Qu'ils disent. Ils ont eu vingt ans pour faire des plans. Maintenant, nous pouvons faire les nôtres.
Il lui tendit la main. Elle la regarda un long moment — ses cicatrices, ses callosités de soldat, mais aussi la douceur du geste. Puis elle prit sa main, et ils sortirent par la porte du fond, vers le jardin clos où les roses de fin d'été commençaient à faner.
Ils marchèrent en silence le long des allées de gravier, les doigts entrelacés. Les gardes postés aux murs détournèrent discrètement les yeux. La fraîcheur du matin alourdissait les pétales de rosée.
C'est Elara qui parla la première.
— Il y a quelque chose que je veux faire. Un projet. Si nous devons... si tu envisages toujours cette union...
Alaric s'arrêta, la fit pivoter face à lui.
— Je l'envisage. Dis-moi.
Elle hésita. Puis, les mots se bousculèrent.
— La guerre nous a laissé des orphelins. Des milliers. Des enfants de Valdris et d'Aurenne, parfois mêlés — des enfants de soldats ennemis qui ont grandi dans des villages entiers sans savoir lire ni compter. Ils seront la prochaine génération. La génération qui devra vivre avec la paix ou la rejeter. Si nous ne leur donnons rien, ils maintiendront la haine qu'on leur a enseignée.
Alaric écoutait, le visage grave.
— Des écoles, dit-elle. Un réseau d'écoles, dans les deux royaumes, qui accueillerait les enfants sans distinction de naissance. On leur apprendrait à lire, à compter, à raconter leur histoire — toutes les histoires. Chaque guerre finit un jour, Alaric. Mais la paix ne peut se construire que sur du papier si elle n'est pas d'abord construite dans des esprits qui savent penser par eux-mêmes.
Elle s'arrêta, presque surprise de sa propre audace. Elle n'avait jamais formulé ce projet à voix haute. Il était demeuré dans un coin de son esprit, un rêve qu'elle nourrissait comme on nourrit une flamme trop petite pour éclairer une pièce.
Alaric resta silencieux un moment. Une brise légère fit frissonner les feuilles d'or des tilleuls. Il porta la main à son cou, là où reposait le médaillon sous sa tunique.
— Mon père disait souvent que la guerre était une dette qu'on transmettait aux enfants. Que chaque génération payait les erreurs de la précédente.
— Il avait raison.
— Alors il est temps d'arrêter de payer. De renégocier la dette.
Il la regarda avec une intensité nouvelle.
— Le trésor d'Aurenne te soutient. Tout l'or nécessaire. Je donnerai l'ordre dès ce soir que des fonds soient alloués pour la construction de la première école — à la frontière, là où les villages sont si mêlés que nul ne sait plus de quel royaume ils dépendent.
Les yeux d'Elara s'humidifièrent. Elle battit des paupières, comme pour chasser la faiblesse.
— Tu n'as même pas hésité.
— J'ai entendu tes vérités, Elara. Tu en as parlé comme d'un projet, mais c'est un testament. Une réponse à la question que toi et moi devrons affronter tous les jours : pourquoi la paix ?
Elle rit — un rire bref, presque surpris, comme si elle découvrait un son oublié.
— Je crois que je commence à comprendre pourquoi le sort t'avait choisi.
— Il n'y a pas de sort. Il n'y a que des choix. Nous les avons faits.
Ils se remirent en marche. Les murs du palais s'élevaient à leur gauche, dorés par le soleil. Au-delà du jardin, on entendait la ville s'éveiller — les marchands qui installaient leurs étals, les premières cloches d'une chapelle, le rire d'un enfant.
— Une date, dit Alaric soudain, la voix légère.
— Pardon ?
— Une date de mariage. Tu m'as dit que les gens parleraient si nous nous marions sans cérémonie d'alliance. Alors donnons-leur quelque chose à dire. Un mariage d'État solennel, présidé par les deux royaumes — mais avec une promesse devant laquelle ils ne pourront pas douter.
Il s'arrêta près d'un banc de pierre moussu. Il sortit le médaillon de sa tunique et l'ouvrit. La fleur blanche séchée, minuscule et fragile, reposait dans son écrin d'argent.
— Il y a un mois, je t'aurais dit que nous n'étions qu'un moyen pour sauver nos royaumes. Maintenant...
Il hésita. Elara sentit son cœur battre plus fort.
— Maintenant ?
— Maintenant je ne sais pas comment sauver mes royaumes sans toi.
Le silence s'étira, empli du chant étouffé des oiseaux, du bruit lointain de la ville. Elara prit le médaillon entre ses doigts et contempla la fleur. Elle ne se souvenait pas de l'avoir cueillie, mais elle pouvait presque sentir sa propre main d'enfant, les doigts sales, la joie de cette rencontre dont elle n'avait gardé que la trace.
— Après la récolte, dit-elle. À la fin de l'automne. Quand les routes seront praticables pour les délégations et que les deux peuples pourront se déplacer en sécurité pour les festivités.
Alaric sourit.
— Le vingt-troisième jour du dernier mois ? C'est un jour faste selon les anciens calendriers des deux royaumes.
— Alors le vingt-troisième jour du dernier mois.
Il se pencha et déposa un baiser sur son front, léger comme une promesse. Elara ferma les yeux et laissa l'instant s'ancrer dans sa mémoire : la chaleur de l'aurore, le parfum des tilleuls, la présence solide de l'homme qui avait été son ennemi et qui devenait, jour après jour, un allié plus intime et plus dangereux pour son cœur que jamais une armée n'aurait pu l'être.
— Viens, dit-il en lui prenant la main. La ville s'éveille. Je veux te montrer quelque chose.
Ils sortirent par la petite porte du jardin qui donnait sur la place du Marché. Les premières auberges ouvraient leurs volets. Dans la lumière pâle du matin, les deux royaumes semblaient ne faire qu'un monde, un seul horizon, une même terre promise — fragile encore, mais vivante.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.