La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 25: The Cure for Curse
La bibliothèque d’Aurenne sentait la cire et le papier ancien, une odeur que le froid de l’hiver rendait plus âcre encore. Elara avait poussé les volets de la haute fenêtre, laissant entrer une lumière grise qui ne réchauffait rien. Elle tournait les pages d’un grimoire relié de cuir noir, les doigts engourdis, quand Alaric entra sans frapper.
— Toujours rien ? demanda-t-il.
Elle secoua la tête sans le regarder. — Les chroniques de la maison de Valdris sont exhaustives sur les batailles et les alliances, mais elles ne mentionnent la malédiction qu’en passant, comme si c’était une honte à taire.
Il s’approcha, posant une main sur son épaule. La chaleur de ses doigts traversait l’étoffe de sa robe. — Une malédiction que nos pères ont essayé de briser en nous mariant. Ils devaient bien savoir comment la lever.
— S’ils l’avaient su, ils nous l’auraient dit.
Elle continuait de feuilleter, par défi plus que par espoir. Puis, au fond d’un volume intitulé *Des Rites Interdits des Anciennes Terres*, une phrase arrêta son regard.
*Le sang maudit se purifie par la fleur qui naît de la première neige, celle qui fond et se fige en pétale. Bouillie dans un breuvage d’hiver, elle rend au cœur ce que le serment a pris.*
Elle lut la phrase à voix haute. Derrière elle, Alaric se pencha pour regarder par-dessus son épaule, sa barbe frôlant sa tempe.
— La fleur qui naît de la première neige ? murmura-t-il. Je n’ai jamais entendu parler d’une telle chose.
— Parce qu’elle est rare, répondit Elara. Regarde la note en marge.
Elle désigna une écriture plus fine, presque effacée, ajoutée par un copiste inconnu : *Caltha nivosa. Ne fleurit qu’un jour, là où la neige première s’est posée plus d’un doigt sur le sol. On la trouve dans les hautes vallées de Caldoran, à l’abri des vents.*
Le silence qui suivit fut lourd.
— Caldoran, dit enfin Alaric. Le royaume qui vient de tenter de nous dépecer.
— Et où la neige est déjà tombée cette saison, ajouta-t-elle en consultant une autre page. La première chute a eu lieu il y a dix jours. Nous avons jusqu’à la fin de l’hiver pour trouver la fleur, mais si elle ne fleurit qu’un jour, il faut être là au bon moment.
— La neige a fondu ici, dit-il. Chez eux, elle tient. Mais comment savoir quand la fleur éclora ?
Elara referma le livre, laissant la poussière retomber en un petit nuage doré. — Le texte dit qu’elle répond au dégel le plus lent, celui qui vient de la terre et non du ciel. Les montagnes de Caldoran suivent un rythme que leurs bergers connaissent, mais que nos livres ignorent.
Elle se retourna enfin, trouvant son regard. Il était fatigué — les effets du poison persistaient, elle le voyait à la pâleur qui n’avait pas quitté ses joues depuis des semaines. Mais il y avait une lueur nouvelle dans ses yeux, un genre de défi.
— Alors nous irons à Caldoran, dit-il simplement.
— Alaric, c’est le royaume qui a tenté de te tuer. Sir Roland a avoué que le roi Caldoran complotait avec lui. Si quelqu’un te reconnaît là-bas…
— Personne ne me reconnaîtra. Il fit quelques pas vers la fenêtre, mains croisées dans le dos. J’ai passé deux ans à la cour de Caldoran, sous une fausse identité, alors que j’espionnais le roi pour mon père. J’en connais chaque recoin, chaque paysan qui garde les cols, chaque marchande qui vend ses tissus à la porte de la ville. C’est un pays que je peux traverser sans sortir une épée.
Elara croisa les bras. — Et si vous avez brûlé ces contacts en devenant roi ?
— Quelques-uns. Pas tous. Je sais encore à quelle auberge laisser un message pour qu’il atteigne des oreilles amies.
Elle voulut protester, mais une pensée la retint. Le grimoire, la note, tout indiquait une fenêtre étroite. Si la fleur ne fleurissait qu’un jour, chaque journée de délibération était une chance perdue. Et elle avait déjà perdu trop de temps à douter.
— Comment voyagerons-nous ? demanda-t-elle enfin.
— Comme un couple de marchands. Des drapiers, peut-être, venus chercher de la laine de montagne. Nous aurons besoin de vêtements simples, d’un chariot, de papiers.
— Et un mariage marchand… dit Elara avec un sourire en coin. Nous avons de l’entraînement pour jouer une union, mais pas encore longtemps.
Alaric rit doucement. — C’est vrai. Mais nous avons appris à nous connaître dans un rôle pire : celui d’ennemis jurés. Un couple de drapiers ne sera qu’un jeu d’enfant.
Un garde frappa à la porte. Alaric dit d’entrer, et le jeune officier apporta une missive scellée de cire grise. Le roi la décacheta, parcourut les lignes, et son visage se referma.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Elara.
— Le traité de partition de Caldoran est en avance. Il arrivera dans cinq jours au lieu de trois semaines.
Elle sentit le sol se dérober sous ses pieds. Cinq jours. Ils avaient cinq jours avant que le document ne fige les frontières, avant que Caldoran ne verrouille son accès aux montagnes sous prétexte de souveraineté. S’ils ne trouvaient pas la fleur avant, ils n’y entreraient peut-être jamais.
— Nous partons ce soir, dit-elle.
Alaric la regarda, surpris par sa fermeté. — Tu es sûre ?
— Le passage vers Caldoran est à deux jours de cheval. Le mariage est prévu le vingt-troisième jour du dernier mois. Si nous trouvons la fleur dans les montagnes et que nous revenons avant le traité, nous avons une chance. Une seule.
Elle saisit le grimoire, le glissa dans un sac de toile. Puis elle s’arrêta, une pensée glaciale lui traversant l’esprit.
— Alaric.
— Oui ?
— Le texte, le copiste qui a écrit la marge… dit-elle lentement. Il sait que la fleur pousse dans les hautes vallées de Caldoran. Pas dans celles de Valdris, ni d’Aurenne. Pourquoi un savant de chez nous connaîtrait-il la géographie secrète de notre ennemi ?
Le roi la dévisagea un instant, puis comprit où elle voulait en venir.
— Parce qu’il y est allé. Ou parce que quelqu’un lui a dit.
— Ou parce que quelqu’un qui avait intérêt à nous envoyer là-bas l’a écrit pour que je le trouve. Elara regarda le sac de toile. Ce volume appartenait à ma mère. C’est elle qui l’a laissé dans la bibliothèque de Valdris avant sa prétendue mort.
Le vent secoua les volets, comme si l’hiver lui-même retenait son souffle.
— Ta mère, dit Alaric lentement, celle qui t’a prévenue que la bague est maudite. Celle qui semble en savoir plus qu’elle ne le dit.
— Oui, murmura Elara. Et maintenant elle nous envoie à Caldoran, au cœur du royaume qui voulait notre perte.
Elle prit une inspiration, chassant le vertige du doute. — Mais si c’est un piège, c’est un piège que je suis prête à tendre à mon tour. Elle mit le sac sur son épaule. Prépare les chevaux, les vêtements, les papiers. Je vais dire à la cour que nous sommes souffrants et que nous prenons les eaux à la campagne.
Elle atteignit la porte, puis se retourna.
— Et Alaric. Si ma mère est vivante, c’est qu’elle a un dessein. Avant de revenir de Caldoran, nous saurons lequel — ou nous ne reviendrons pas.
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