La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 26: The Hidden Path
La neige tombait à gros flocons, silencieuse et obstinée, pendant qu'Elara tirait le col de son manteau de laine grossière autour de son cou. Autour d'elle, les montagnes de Caldoran se dressaient comme des mâchoires ouvertes, et le sentier qu'ils suivaient depuis l'aube n'était plus qu'une mince ligne grise à flanc de falaise.
— Le marchand de drap ne devrait pas avoir l'air si royal, murmura-t-elle sans se retourner.
Alaric marchait trois pas derrière elle, un ballot de tissu bleu nuit sur l'épaule, les épaules légèrement voûtées. Il avait poussé le mimétisme jusqu'à se salir les ongles et porter une barbe de trois jours. Pourtant, quelque chose dans sa manière de poser le pied sur la roche trahissait un homme qui avait appris à marcher dans les couloirs du pouvoir.
— Il ne devrait pas non plus avoir l'air si méfiant, répondit-il à voix basse. Mais regarde-toi. On dirait que tu comptes les arbres pour les faire pendre.
Elle lui jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, un sourire furtif aux lèvres. Depuis deux jours qu'ils voyageaient à travers les contreforts caldoraniens, déguisés en couple de drapiers en route vers la foire de Thornfall, ils avaient échangé plus de répliques piquantes que de confidences. Mais la tension n'était jamais loin. Le fleur, la Caltha nivosa, ne fleurissait que quelques jours après la fonte des neiges, et le traité de partition arriverait dans trois jours. Si elle refleurissait tard, ils devraient choisir entre la frontière fermée et la malédiction.
— Le sentier bifurque ici, dit Alaric en s'arrêtant. Mon contact m'avait parlé d'une croix de pierre.
Il la trouva, à demi ensevelie sous la neige, gravée d'un motif de lierre entrelacé. Il s'accroupit, passa les doigts sur les sillons, et son visage se ferma.
— C'est le symbole des Acolytes du Serment.
Elara s'approcha, le cœur battant plus vite.
— Qui sont-ils ?
Alaric se releva, balayant la neige de ses mains. La lumière grise du ciel faisait ressortir les cernes sous ses yeux.
— Une secte. Ils vénèrent le Serment ancien — la promesse des fondateurs des deux royaumes. Ils croient que la malédiction est sacrée, qu'elle protège la pureté du sang royal. Si le Serment est rompu, disaient-ils, les royaumes tomberont.
— Ils prêchent depuis quand ? demanda Elara. Avant ton règne ?
— Pendant. Mon père les a persécutés. Je les croyais dispersés depuis des années.
Elle regarda le symbole, puis le sentier qui continuait vers une vallée encaissée, où elle apercevait une lueur inhabituelle — un vert brillant, presque éclatant, qui jurait avec la morne blancheur de la fin de l'hiver.
— La fleur est là, dit-elle, la gorge serrée.
— Et eux aussi.
Le choix était déjà fait. Ils avancèrent.
La vallée s'ouvrait en un creux abrité du vent, où la neige s'était retirée plus tôt qu'ailleurs, révélant un tapis de mousse et de petites fleurs blanches à cœur doré. Elara retint son souffle. Au centre, une clairière de Caltha nivosa — les pétales blancs comme du lait, le centre jaune comme une braise — s'épanouissait dans toute sa splendeur. Mais autour de la clairière, disposés en cercle, se tenaient une douzaine d'hommes et de femmes en robes de bure grise, le visage caché sous des capuches.
Ils ne dirent rien. Ils n'eurent pas besoin de le faire. Alaric avait déjà lâché son ballot et tendu la main vers son épée, mais Elara posa une main ferme sur son poignet.
— Nous ne passerons pas, dit une voix, calme et grave.
Un homme s'était détaché du cercle. Il était grand, maigre, les cheveux blancs coupés court, et il portait autour du cou un médaillon d'or terni — l'emblème de Valdris, mais d'un modèle qu'Elara n'avait jamais vu. Plus ancien. Les ailes de l'aigle, mais tournées vers le bas.
— Vous vous êtes perdus, marchands, dit-il, la voix douce comme une lame. Il y a une autre route, plus sûre.
Alaric se plaça devant Elara, le poids de sa main sur la poignée de l'épée visible même sous son manteau.
— Nous passons.
L'homme sourit. Il avait l'air presque triste.
— La princesse de Valdris, en manteau de drapier, dans les montagnes de Caldoran, à la recherche d'une fleur qui défait les serments. Vous nous prenez pour des sots ?
Elara sentit le sang quitter son visage. Mais elle ne recula pas. Elle releva le menton, ôta sa capuche, et laissa tomber son manteau.
— Vous ne nous arrêterez pas.
— Vous arrêter ? fit l'homme avec un rire froid. Non, princesse. Nous vous invitons.
Il fit un geste, et les acolytes se refermèrent sur eux comme une cage d'os. Alaric tira son épée, mais trois hommes le maîtrisèrent en quelques secondes, lui tordant les bras dans le dos. Elara ouvrit la bouche pour hurler, mais l'homme au médaillon s'approcha d'elle, la saisit par le bras avec une poigne d'acier.
Le sentier remontait en lacets serrés autour de la vallée, et ils marchèrent dans le silence des vaincus jusqu'à une grotte naturelle dont l'entrée avait été aménagée en portail de pierre taillée. À l'intérieur, des torches éclairaient un sanctuaire taillé dans la roche vive, au centre duquel trônait un autel de pierre noire, gravé d'inscriptions que Elara ne put déchiffrer.
L'homme au médaillon — le chef, visiblement — s'assit sur un siège de pierre, les mains croisées sur les genoux. Les acolytes poussèrent Elara et Alaric devant lui.
— Vous ne me reconnaissez pas, dit-il, et sa voix avait changé. Plus douce, plus familière. Vous n'avez jamais pu me reconnaître, puisque vous n'avez jamais su que j'existais.
Elara le dévisagea. Quelque chose dans son visage maintenant — les pommettes saillantes, la courbe de la mâchoire — lui rappelait le portrait de son père, celui qu'elle avait vu cent fois dans la galerie du château de Valdris.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, la voix éteinte.
— Votre oncle, princesse. Je m'appelle Karvan. Je suis le frère aîné de votre père. L'héritier légitime du trône de Valdris. Et l'homme que votre père a tenté de tuer.
Elara recula d'un pas, la tête qui tournait. Son père. Le roi Henrik. L'homme qui lui avait appris à lire les traités et à monter à cheval, qui lui avait offert les écoles pour orphelins, qui l'appelait « ma petite flèche » quand elle ne voulait pas dormir.
— Mon père était un usurpateur, dit Karvan, la voix douce et cruelle. Il a empoisonné le roi légitime — notre père, qui m'avait choisi. Il a répandu le bruit de ma mort en exil, et il a régné sur un mensonge. Vous avez aimé un homme qui n'a jamais existé, Elara. Ce que vous appeliez votre père était un assassin.
Elle voulut nier, crier, se jeter sur lui. Mais les mots restaient coincés dans sa gorge. Elle sentait la main d'Alaric se refermer sur la sienne — chaude, forte, présente. Mais elle n'osait pas la serrer en retour, parce que si elle le faisait, elle pourrait briser sous le poids de cette vérité.
— Les fleurs, dit Karvan en désignant d'un geste vague la vallée derrière la paroi de pierre. Vous pouvez les prendre. Nous ne les gardons pas. Nous gardons seulement le Serment. Et le Serment, princesse, vous l'avez déjà rompu — en aimant un homme, quand vous auriez dû haïr un royaume.
Il se leva, et les acolytes firent un pas en avant.
— Allez. Prenez-la. Mais souvenez-vous de ma parole : le sang de votre père est dans vos veines. Vous ne pouvez pas fuir ce que vous êtes.
Elara regarda l'homme — son oncle, peut-être, ou un imposteur, elle ne savait plus — et elle vit dans ses yeux la même flamme que dans ceux de son père. La même conviction. La même violence tranquille. Et elle comprit que dans ce sanctuaire, il n'y avait pas de coupables. Il n'y avait que des hommes qui avaient fait des choix.
— Prenez la fleur, dit-elle, la voix blanche.
Alaric hésita, mais il la suivit. Les acolytes s'écartèrent, et ils quittèrent la grotte, les mains tremblantes, la clairière devant eux — brillante, impossible, presque moqueuse.
Elle s'accroupit devant la première Caltha nivosa, sortit le petit couteau de sa ceinture, et coupa la tige d'un geste net. Le geste précis, chirurgical, d'une femme qui a appris à faire les mauvais choix les yeux ouverts.
— Nous rentrons chez nous, dit-elle à Alaric sans le regarder.
Elle ne parlait pas de Valdris.
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