La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 27: The Seduction of Truth
La neige s’accrochait à leurs manteaux comme des doigts froids. Elara avançait sans regarder derrière elle, le Caltha nivosa serré contre sa poitrine dans un étui de cuir improvisé. La fleur ne pesait rien, et pourtant elle sentait son poids contre ses côtes comme une accusation.
Alaric marchait à ses côtés, silencieux. Il n’avait pas prononcé un mot depuis qu’ils avaient franchi la crevasse qui marquait la frontière du val. Ses yeux, d’habitude si vifs, semblaient regarder un point à l’intérieur de lui-même.
Le vent sifflait entre les rochers, portant des murmures qu’Elara refusait d’entendre. Les paroles de Karvan résonnaient encore dans sa tête, plus fort que le vent, plus fort que le craquement de la glace sous leurs bottes.
« Ton père était un usurpateur. Un empoisonneur. »
Elle serra les mâchoires et accéléra le pas.
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Ils atteignirent la lisière de la forêt de sapins où leur guide les attendait avec les chevaux. L’homme, un vieux braconnier au visage tanné qui connaissait les sentiers secrets du Caldoran, ne posa aucune question. Il vit la fleur, hocha la tête, et leur tendit les rênes sans un mot.
La traversée du retour fut plus rapide. La neige fondait au fil des heures, laissant apparaître des sentiers de terre battue. Ils chevauchèrent jusqu’à la tombée de la nuit, puis encore une heure après que les étoiles eurent percé le ciel violet.
Quand enfin les tours du palais d’Aurenne se profilèrent à l’horizon, Elara n’avait toujours pas dit un mot à Alaric. Pas sur Karvan. Pas sur son père. Pas sur ce qu’elle avait découvert, ou cru découvrir.
— Nous y sommes, dit-il, la voix rauque de fatigue.
— Oui, répondit-elle. Nous y sommes.
Deux mots. Une frontière toute tracée entre eux.
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Le palais les accueillit avec ses lumières chaudes et son agitation habituelle. Les serviteurs s’affairèrent autour d’eux, prenant leurs manteaux, proposant des bains et des repas. Alaric les renvoya d’un geste las.
— Nous avons besoin de repos, dit-il à la gouvernante. Personne ne vient nous déranger avant demain matin.
Elara le suivit dans les couloirs, mais à mi-chemin de la chambre qu’ils partageaient désormais — une décision pratique, prise avant le départ, et qui leur avait semblé naturelle à l’époque — elle s’arrêta.
— Je dois vérifier quelque chose.
Alaric se retourna. Son visage était un masque d’épuisement. C’était la première fois qu’elle le voyait aussi vulnérable.
— Maintenant ?
— Maintenant.
Il soutint son regard, puis hocha lentement la tête.
— Je serai là-bas si tu as besoin de moi.
Elle tourna les talons avant qu’il ne puisse lire dans ses yeux ce qu’elle ressentait : un besoin désespéré qu’il lui mente, qu’il lui dise que Karvan était fou, que le roi était innocent. Mais Alaric n’était pas un menteur. C’était la seule chose qu’elle pouvait encore lui accorder.
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La bibliothèque de Valdris avait été transférée au palais d’Aurenne lors de la signature du traité, en attendant que les États conjoints construisent leur propre chancellerie. Les coffres de cèdre s’alignaient le long du mur est, chacun marqué du sceau royal de Valdris.
Elara n’avait pas cherché ce coffre-là depuis qu’elle était enfant. Celui qui contenait les affaires personnelles de son père, le roi Aldric. On l’avait ramené d’Odrynn après sa mort, rempli de lettres, de journaux, de carnets de chasse. On ne l’avait jamais ouvert devant elle.
Elle s’agenouilla devant le coffre, les doigts tremblant légèrement. Le bois était doux au toucher, poli par des années de mains. Le sceau avait été brisé à la mort du roi, mais le fermoir était resté intact.
Elle l’ouvrit.
L’odeur qui s’en échappa lui serra la gorge. Plume, vieux parchemin, et une subtile fragrance de pin — le parfum que son père portait en toutes circonstances. Elle ferma les yeux une seconde, le temps que la vague de souvenirs passe.
Les lettres d’abord. Des missives officielles, des brouillons de traités, des notes diplomatiques. Elle les écarta soigneusement, à la recherche de quelque chose de plus personnel.
Le journal était au fond du coffre, sous une liasse de papiers dont elle n’avait pas besoin de deviner la nature pour comprendre la portée — des copies de rapports de ses espions, écrites d’une main qu’elle ne reconnaissait pas.
Le journal était relié de cuir sombre, fermé par une simple lanière de lin. Elle l’ouvrit sur ses genoux.
Le premier mot qu’elle lut était « Mon frère ».
Elle dut s’arrêter pour reprendre son souffle. Ces pages n’étaient pas datées — c’était une habitude de son père, qui disait que le temps était un ennemi trop bavard. Mais le contenu était clair.
« Mon frère me croit fou. Il ne comprend pas pourquoi je veux un traité avec Aurenne plutôt qu’une guerre. Il dit que la force est le seul langage que ces chiens comprennent. Si seulement il savait… »
La page suivante parlait de la famine qui menaçait le nord du royaume, d’une récolte pourrie, de villages entiers réduits à manger l’écorce des arbres. Son père décrivait Karvan comme un homme « aveuglé par sa rancune », qui refusait d’admettre que la guerre ruinerait leur peuple.
Elle tourna les pages, le cœur battant. Sa main s’arrêta sur un passage daté du sceau 14 du printemps, dix ans avant sa naissance.
« Il a refusé une fois encore. Il dit que je suis un traître à la couronne pour avoir proposé de partager. Il menace de faire appel au conseil, de me destituer comme héritier. Il ne voit pas que cette alliance est la seule chose qui peut sauver nos maisons. Ce matin, j’ai consulté le médecin. Le poison est lent, il dit. Sept jours à une lune. Je devrai choisir. Entre mon royaume et mon sang. »
Elara relut le passage trois fois. Cinq fois. Les mots ne changeaient pas. Ils restaient là, précis, atroces, écrits de la main de son père.
Il y avait ensuite une autre page, quelques semaines plus tard, écrite d’une main plus serrée, plus rapide.
« Karvan est trop malade pour m’inquiéter. Le poison agit. Il a été exilé dans les montagnes où il ne pourra plus nuire, je n’ai pas pu le tuer comme l’exigeait le conseil. Il est mon frère. Ma main a failli. Mais le royaume est sauvé. Voilà ce que je me répète pour dormir. »
Elara ferma le journal d’un coup sec. La poussière du cuir souleva un petit nuage qui dansa dans la lumière des chandelles.
Son père. Le roi Aldric. L’homme qui lui lisait des contes le soir, qui lui avait appris à monter à cheval, qui la portait sur ses épaules lors des fêtes du solstice.
Cet homme avait empoisonné son propre frère.
Elle resta assise là longtemps, dans le silence de la bibliothèque, les mains posées sur le journal comme sur des braises mortes. Les larmes qu’elle attendait ne vinrent pas. Peut-être parce qu’elle avait pleuré toutes celles qu’elle pouvait pleurer depuis le val.
Quand elle se releva, ses jambes tremblaient. Elle remit soigneusement le journal dans le coffre, ferma le mécanisme, et resta là un moment, le front posé contre le bois froid.
Elle avait une réponse désormais. Une réponse atroce.
Mais aussi — et c’était peut-être pire — la comprendre la fit s’approcher de son père au lieu de l’éloigner. Il avait assassiné un frère pour sauver un peuple. Et il avait passé le reste de sa vie à se répéter que cela en valait la peine.
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Elle trouva Alaric dans la petite chapelle du palais, agenouillé devant l’autel comme s’il écoutait quelque chose que personne d’autre ne pouvait entendre. La neige du soir s’était accumulée sur le rebord de la fenêtre, diffuse dans la lumière des bougies.
Il tourna la tête quand elle entra. Son visage se détendit légèrement en la voyant, mais elle dut regarder de plus près cet apaisement. Ses yeux restaient ailleurs.
— Alaric, dit-elle d’une voix qu’elle ne reconnut pas elle-même. Il faut que je te dise quelque chose.
Il se leva lentement, sans la quitter des yeux. Elle s’approcha, le journal qu’elle avait repris du coffre serré contre son cœur.
— C’est le journal de mon père. Il confirme les paroles de Karvan.
Il ne cilla pas. Ne bougea pas. Se contenta de la regarder, comme s’il avait déjà deviné ce qu’elle allait dire et qu’il savait que les mots étaient nécessaires.
— Il l’a empoisonné. Mon père a empoisonné son frère. Il a choisi le royaume plutôt que le sang. Et il a survécu au choix. Il a appris à sourire en sachant qu’il avait tué son propre sang pour protéger une idée.
Sa voix se brisa sur les derniers mots. Alaric vint vers elle, les mains tendues, mais sans la toucher. Il s’arrêta à un pas de distance, offrant l’espace dont elle avait besoin.
— Il devrait être horrible pour moi d’être la fille de cet homme, continua-t-elle. Quand j’étais petite, je le voyais parfait. Un roi juste, un père aimant. Et il était tout cela. Il était tout cela et aussi un meurtrier.
— Je sais.
Elle le regarda, interdite.
— Je sais ce que c’est que de regarder ton père et de devoir choisir entre ce que tu vois et ce que tu sais.
Alaric baissa les yeux un instant, puis les releva. Il y avait dans ses prunelles fauves une douleur ancienne, patinée par des années de silence.
— Mon père m’a appris à manier l’épée en me disant de viser la gorge. Il a ordonné des exécutions pendant les fêtes parce que c’est là que les gens se souviennent le mieux. Et pourtant, la nuit, quand il pensait que je dormais, je l’ai vu pleurer sur les lettres qu’il écrivait à ma mère, morte en couches. Il pleurait parce qu’il ne savait pas comment être à la fois un roi et un homme.
Elle inspira brusquement. Les larmes qu’elle n’avait pas pu verser, tout à l’heure, lui montaient maintenant aux yeux, chaudes et impossibles à retenir.
— Nous sommes tous des enfants de rois, dit-elle. Et tous les rois portent le sang de quelqu’un qu’ils n’auraient pas dû tuer.
Il fit un pas vers elle, cette fois. Il leva la main et écarta de son front une mèche de cheveux sombres.
— Mais tu n’es pas ton père, dit-il. Et je ne suis pas le mien. Nous sommes la première génération qui choisit autre chose.
Elle le regarda, cherchant dans ses yeux la ruse ou la consolation bon marché. Il n’y avait que de la vérité. Une vérité usée, imparfaite, mais une vérité quand même.
— Viens, dit-elle en attrapant sa main. La nuit nous attend, et demain il faudra décider comment faire pousser cette fleur.
Il sourit, d’un sourire fatigué mais réel, et la suivit hors de la chapelle.
Il restait trois jours avant l’arrivée du traité de partage.
Et pour la première fois depuis qu’elle avait tenu le journal de son père, Elara sentit qu’elle avait peut-être les épaules assez larges.
Elle enlacé sa main dans celle d’Alaric et monta avec lui l’escalier de pierre, vers la lumière chaude des appartements.
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