La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 28: A Prince's Rescue
Le grand cor de bronze vibra au-dessus d’Aurenne comme un cri de guerre sorti de la gorge d’un dieu blessé. Trois coups. Puis trois autres. Elara compta les vibrations dans la pierre sous ses pieds et son sang se glaça : le coro ne sonnait que pour un couronnement, une mort royale, ou une invasion. On n’était ni à un couronnement, ni à la morte-saison.
Elle laissa tomber le parchemin qu’elle lisait — une carte des routes de Caldoran — et traversa la chambre d’un pas décidé. Dehors, des hennissements, des ordres criés dans une langue qu’elle connaissait trop bien : l’accent dur des montagnes d’Aurenne. Des chevaux de guerre. Des épées tirées de leurs fourreaux.
« Lady Voss », murmura-t-elle en écartant le rideau.
La cour d’honneur grouillait d’hommes en armure sombre, l’écharpe rouge du duc de Marche sanglée sur le torse. À leur tête, une femme au visage taillé à la serpe, montée sur un destrier noir. Elle tenait à la main le heaume de cérémonie d’Alaric, comme un trophée.
Le roi était déjà pris.
La panique aurait pu la saisir. Elle ne la laissa pas faire. Des années de protocoles, d’embuscades diplomatiques, de couteaux cachés sous les compliments, lui avaient appris une vérité : une scène de chaos n’est qu’une scène avec un autre texte. Et Elara savait lire.
Elle décrocha du mur l’épée fine que son père lui avait offerte pour ses quinze ans — une lame d’apparat, lui avait-il dit, pour les femmes qui préfèrent les mots. Il n’avait pas compris qu’une lame, même de parade, reste une lame.
Dans les couloirs du palais, les loyalistes se regroupaient. Le capitaine Derron, un homme grisonnant qui servait la couronne depuis trente ans, la rejoignit à grandes enjambées.
« Princesse, il faut vous mettre à l’abri. Les hommes de Marche tiennent les portes, mais le chemin vers les oubliettes est encore… »
« Alaric est où ? »
Derron hésita. Une seconde de trop.
« La tour de l’Horloge, répondit-il. Lady Voss l’y a fait monter, avec une poignée de ses gardes. Elle veut le présenter aux fenêtres quand le reste des rebelles viendra renforcer la place. Une exécution publique. »
Elara ne demanda pas comment il le savait. Le capitaine avait des yeux partout, et une langue qui savait se taire.
« Combien d’hommes loyaux vous reste-t-il ? »
« Deux douzaines. Peut-être moins, ils barricadent les ailes ouest et sud. »
« Alors on ne prendra pas le palais. On prendra la tour. »
Le plan naquit en elle, net et froid, comme une lettre diplomatique écrite à l’avance. Il fallait semer le chaos dans la cour d’honneur, attirer le gros des forces rebelles vers l’aile est, puis frapper la tour avec un groupe réduit. Elle, Derron, et trois hommes sûrs.
« Princesse », commença Derron, les traits tirés.
« Capitaine, je ne suis plus une princesse en visite. Je suis la future reine de ce royaume, et mon roi est au bout d’une corde. Vos objections peuvent attendre que nous ayons choisi une autre heure pour mourir. »
Derron baissa la tête. Il eut un sourire bref, presque malgré lui.
« Comme vous voudrez, Majesté. »
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Le fracas des armes rebondit sous les arcades de la cour. Une trentaine de chevaux lancés au galop, des torches jetées sur les stores de lin, des cris. L’aile est s’embrasa en dix minutes. Elara regarda le feu courir le long des toits de chaume qui jouxtaient les cuisines, une douleur sourde au ventre — elle avait aidé à planter ce jardin, sous ces fenêtres.
Mais on ne sauve pas un royaume les mains propres.
Derron et ses hommes la suivirent dans les escaliers de service de la tour de l’Horloge. La pierre était froide, humide, chaque marche gémissait sous le pied. Une odeur de poussière et de vieux songes. Elara compta les tournants, les meurtrières, les embrasures. Sa main ne trembla pas sur la garde de l’épée.
En haut, la porte de la salle de l’horloge était gardée par deux hommes. Derron les abattit avant qu’ils n’aient pu souffler. Le bois vola en éclats sous son épaule.
Alaric était là. Agenouillé, les mains liées dans le dos, le visage marqué d’un hématome qui commençait à virer au violet sombre. Lady Voss, debout derrière lui, tenait la lame d’une dague contre sa gorge.
« Je me demandais quand vous viendriez », dit-elle en souriant. « La princesse de Valdris, si prompte à jouer les soldats. On m’avait dit que vous étiez plus intelligente. »
Elara ne quitta pas des yeux la lame qui frôlait la jugulaire d’Alaric.
« Vous avez pris un roi. Je prends ce qui vous reste. »
Voss éclata de rire. Un rire de commandement, trop posé. Elara nota la façon dont elle tenait la dague, l’angle du poignet : pas celle d’une exécutrice, mais d’une comédienne. Elle voulait du temps. Elle attendait des renforts.
Elle n’en aurait pas.
Derron lança une torche sur le mécanisme de l’horloge. Les engrenages géants, sous la salle, s’embrasèrent avec un grincement sourd — une distraction. Voss tourna la tête, un quart de seconde.
Elara frappa.
Elle ne visa pas la femme. Elle visa la corde qui retenait le lustre de bronze au-dessus de la tête de Voss. D’un coup net, la lame trancha la corde. Le lourd cercle de métal s’abattit, emportant Voss dans un bruit de fer et d’os. La dague décrivit un arc dans l’air, inoffensive.
Alaric vida ses poumons d’un souffle rauque. Elara fut près de lui en trois enjambées, tranchant ses liens d’un geste sec. Il leva vers elle des yeux encore un peu troubles, puis un sourire épuisé illumina son visage.
« Vous avez appris à vous servir de ça ? »
« On m’a appris à me servir de tout ce qui est à portée », répondit-elle en l’aidant à se relever.
Derron et ses hommes tenaient le palier, mais des pas lourds montaient déjà l’escalier en colimaçon. Trop de pas.
« Il n’y a pas d’autre issue », cria Derron.
Elara regarda par la fenêtre de la tour. En contrebas, la douve. Au-delà, le chemin de ronde qui menait aux écuries — encore tenues par les loyalistes. Entre : quarante mètres de vide.
Sa main trouva celle d’Alaric.
« Vous m’avez dit, une fois, que vous me suivriez même au bord du monde. »
Il suivit son regard, comprit, et blêmit. Puis son sourire revint, plus large encore.
« J’ai dit ça avant de savoir que vous comptiez sauter.
— C’est un début de mariage comme un autre. »
Derron couvrit leur fuite d’un moulinet d’épée. Elara saisit la corde d’escalade qu’elle avait glissée sous son manteau — elle ne sortait jamais sans une corde, un poignard et une plume, par principe — la fixa à l’embrasure de la fenêtre, et fit signe à Alaric.
Ils glissèrent le long du mur. La corde à peine assez longue. Leurs mains brûlées par le chanvre. À mi-course, Elara tirée un petit couteau de sa botte et sectionna la corde au-dessus de sa tête, la laissant tomber dans le vide.
En contrebas, la douve boueuse les accueillit dans une odeur de vase et de nuit. Alaric toussa, cracha, et éclata d’un rire incrédule, les yeux brillants.
« Vous avez détruit le pont. »
« Les ponts se reconstruisent. Les rois, moins. »
Elle l’aida à sortir de l’eau. Sur la berge, il tomba à genoux, épuisé, mais les battements de son cœur semblaient plus réguliers que jamais, elle pouvait les sentir, presque, à travers l’air humide.
Les cris des hommes de Voss s’éloignaient. Le feu avait gagné l’aile est, mais les loyalistes tenaient les écuries. Le cor sonna de nouveau, trois coups, mais cette fois dans un autre rythme : un appel de retraite.
Elara prit le visage d’Alaric entre ses mains.
« Nous avons perdu la tour, mais pas le palais. Le duc de Marche est mort cette nuit — sa rébellion l’a payé. Il reste demain, et demain nous choisirons encore : nous, ou le chaos qu’ils veulent nous offrir. »
Alaric posa son front contre le sien.
« Quand j’ai été ligoté sur le plancher de cette tour, j’ai cru que le serment ancien venait me chercher. La couronne si proche, et la mort si sûre. Vous êtes apparue avec une épée de parade dans une main et un sourire dans l’autre. »
« Et maintenant ?
— Maintenant, je sais que je veux épouser une femme que même l’enfer hésiterait à contrer. »
Elle ne sut pas si c’était un compliment ou un avertissement. Peut-être les deux. Mais dans cette boue, au bord d’une douve, sous un ciel qui commençait à pâlir vers l’aube, elle choisit d’en faire une promesse.
À l’ouest, quelques étincelles dansaient encore sur les toits incendiés. La partition du traité arriverait dans trois jours. Mais elle ne pensait plus au traité — elle pensait à la fleur cachée dans ses bagages, aux mots de sa mère, et à cette question brûlante : si le serment ancien les vengeait tous, pourquoi était-ce si mal de vouloir briser le cycle ?
Elle releva la tête vers la tour noircie qui le dominait et murmura si bas que seul le vent l’entendit :
« Nous verrons bien qui du destin ou de nous écrit la fin de cette histoire. »
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