La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 30: The Deep Sleep
La lumière arrivait en biais, pâle et dorée, filtrant à travers les interstices d'un toit de branchages tressés. Elara cligna des yeux, la paume contre un sol de bois poli par le temps. Son corps entier lui semblait étranger, lourd et léger à la fois, comme si elle flottait encore entre deux mondes.
— Enfin, murmura une voix de femme. Vous dormez depuis deux jours.
Elara tourna la tête. Une vieille femme était assise près d'une fenêtre ronde, occupée à broyer des herbes dans un mortier de pierre. Son visage était un lac de rides, ses yeux d'un bleu si pâle qu'ils en paraissaient presque blancs. Elle portait une robe de laine brute que les années avaient décolorée.
— Où suis-je ? demanda Elara, la gorge sèche.
— Dans ma maison. Une cabane, plutôt. Perchée dans un chêne, si vous voulez tout savoir. Les gens d'ici m'appellent la vieille Ysabeau. Et vous, princesse de Valdris, êtes une miraculée.
Elara se redressa lentement, les muscles protestant à chaque mouvement. Les souvenirs lui revenaient par vagues : le vin rituel, la douleur fulgurante, Alaric qui tombait à côté d'elle.
— Alaric. Mon mari. Où est-il ? Est-ce qu'il vit ?
— Il vit, oui. Mais il ne se réveille pas. Descendez, je vais vous montrer.
La vieille femme posa son mortier et indiqua une échelle de corde qui descendait vers le sol. Elara se leva, vacilla, attrapa le rebord de la fenêtre pour se stabiliser. Ses jambes étaient en coton, mais elles tenaient.
— Comment suis-je arrivée ici ? demanda-t-elle en attrapant l'échelle.
— Des soldats vous ont trouvés dans la chapelle, tous les deux effondrés, au milieu des pétales éparpillés. Ils ont cru à une crise du rituel. Moi, j'ai vu autre chose. On vous a portés jusqu'ici quand j'ai dit que je reconnaissais le poison.
Elara descendit prudemment, les mains rugueuses de la corde dans ses paumes. Au pied de l'arbre, une clairière s'ouvrait, baignée d'une lumière douce de fin d'après-midi. Et là, sous un dais de toile tendue entre deux troncs, un lit de campagne. Alaric y était allongé, les bras le long du corps, aussi immobile qu'une statue de cathédrale. Les pétales bleu nuit de la fleur de Caldoran étaient éparpillés sur sa poitrine, comme une offrande.
Elara courut vers lui, tomba à genoux à son chevet. Son visage était paisible, presque souriant. Mais ses yeux restaient clos.
— Le poison, souffla-t-elle. Il l'a touché avant moi. Il m'a tendu la coupe.
— C'est le contraire, dit Ysabeau en la rejoignant à pas lents. C'est lui qui l'a bue en premier. Mais c'est vous qui étiez la plus atteinte. Le poison a été conçu pour un corps valdrien. Votre sang, vos organes, tout chez vous y est sensible. Lui, il a la constitution plus robuste. Et puis il y a eu la fleur.
Elara releva la tête.
— La fleur ? Elle était dans le bouquet. J'avais le bouquet dans les mains quand nous sommes tombés.
— Précisément. Les pétales se sont dispersés. Certains ont touché sa peau, d'autres ont imprégné l'air que vous respiriez. La fleur de Caldoran a des propriétés curatives puissantes — mais seulement quand elle entre en contact avec un amour véritable et partagé. C'est un vieux savoir, celui des guetteuses de montagne. Nous l'avons transmis de mère en fille depuis des générations. Si votre amour avait été feint, ou même hésitant, vous seriez morte. Lui aussi.
Elara porta la main à sa poitrine. Sous ses doigts, son cœur battait, lent et régulier.
— Alors c'est notre amour qui nous a sauvés ?
— Le vôtre, surtout. Le sien, il est plus simple. Lui, il vous aime sans même s'en rendre compte. Vous, vous avez dû combattre des années de haine apprise. C'est votre amour, choisi, gagné, qui a éveillé la fleur.
Elara regarda Alaric, les pétales sur sa poitrine qui semblaient briller faiblement à chaque respiration.
— Il se réveillera quand ? demanda-t-elle.
— Bientôt. Mais il faut qu'il en ait une raison. Le corps sait guérir. L'âme, elle, doit choisir de revenir.
La vieille femme s'éloigna, laissant Elara seule avec son mari endormi. Le soleil déclinait, allongeant les ombres entre les arbres. Elara prit la main d'Alaric entre les siennes. Elle était chaude. Vivante. Elle la porta à sa joue.
— Alaric, murmura-t-elle. Tu m'entends ?
Aucune réponse. Seul le vent dans les feuilles.
Elle respira profondément et parla, d'une voix posée, comme elle aurait parlé lors d'un conseil de guerre — mais son cœur tremblait à chaque mot.
— Je ne sais pas si tu m'entends là où tu es. Alors je vais te raconter ce qui va se passer. Parce que toi et moi, on a des choses à régler.
Elle marqua une pause, cherchant ses mots.
— D'abord, je vais trouver lady Mira. Et quand je l'aurai trouvée, je vais lui faire regretter d'être née. Je vais lui montrer la preuve de son poison, je vais la traîner devant toutes les cours de Caldoran et de Valdris, et je vais la regarder payer pour ce qu'elle a fait. Pour ce qu'elle nous a fait.
Sa voix se brisa légèrement. Elle la raffermit.
— Ensuite, je vais contrer mon oncle. Karvan croit que la vérité le rend invincible. Il se trompe. La vérité, je l'accepte. Mon père a fait des choses horribles. Mais c'était mon père, et il m'a aimée, et moi aussi je l'ai aimé. Karvan, lui, n'aime que la vengeance. Et la vengeance, ça finit toujours par se consumer.
Elle serra la main d'Alaric plus fort.
— Et puis… on ira dans le nord. Tu m'as dit un jour que tu voulais voir la mer glacée de Valdris. C'est un voyage désagréable, les routes sont mauvaises, et il y a des chanceuses qu'on croit être des rochers et qui sont en fait des créatures. Mais je t'y emmènerai si tu te réveilles. Et je te montrerai la bibliothèque de ma mère, celle où j'ai appris à lire. Je te montrerai les falaises blanches où j'allais m'asseoir quand j'étais petite pour regarder l'horizon en me demandant à quoi ressemblait l'autre côté.
Elle se pencha, posa son front contre le sien.
— Et je te montrerai l'endroit où pousse la fleur. Celle qui nous a sauvés. On ira ensemble, sans cultistes, sans couronne, sans devoir. Juste toi et moi. Et je te regarderai la cueillir pour la poser dans mes cheveux, comme tu l'as fait le jour de notre mariage.
Elle ferma les yeux. Sous son front, elle sentit un frémissement. À peine perceptible.
— Et puis, ajouta-t-elle plus bas, nous régnerons. Toi et moi. Ensemble. Et peut-être que nous ne serons pas parfaits. Peut-être que nous ferons des erreurs. Mais nous les ferons ensemble. Et nos enfants n'auront pas à apprendre à haïr, parce qu'ils sauront que l'amour est plus fort que la haine, que la paix est plus forte que la guerre, que le pardon est plus fort que la vengeance.
Une main remua. Ses doigts se refermèrent sur les siens, faiblement, comme un nouveau-né agrippant un doigt pour la première fois.
Elara releva la tête. Les yeux d'Alaric étaient ouverts.
Ils étaient gris, comme toujours, mais il y avait quelque chose de neuf dans leur profondeur. Il lui sourit, faiblement.
— La mer glacée, dit-il d'une voix rauque. Vous ne m'aviez jamais dit qu'elle était glacée.
Elara rit. C'était un son étrange, presque surprenant, qui lui échappa avant qu'elle puisse le retenir. Des larmes coulaient sur la piste de ses joues.
— Vous avez entendu ? demanda-t-elle.
— Tout. Chaque mot. Surtout le passage sur les enfants. J'espère que vous tenez vos promesses, princesse. Je déteste qu'on me mente.
Elle se pencha et l'embrassa, doucement, sur la bouche. Ses lèvres étaient sèches, mais elles répondirent. Il leva la main pour attraper sa nuque, attirant la tête vers lui, et ils restèrent là un long moment, deux corps brisés qui se réparaient mutuellement.
Quand ils se séparèrent, la nuit commençait à tomber. La vieille Ysabeau apparut avec une lanterne et deux bols de soupe chaude.
— Vous revoilà, dit-elle en regardant Alaric. Vous avez une femme qui a la langue bien pendue. Je comprends que vous ayez voulu revenir pour l'entendre se taire.
Alaric rit, puis grimace, la main sur les côtes.
— Elle parle beaucoup, c'est vrai. Mais j'ai appris à me concentrer sur les silences.
Elara l'aida à s'asseoir. Il attrapa le bol, but une gorgée, puis la regarda par-dessus le rebord.
— Lady Mira, dit-il. Vous avez dit que vous aviez des preuves.
— Le goût du vin. Le moment exact où il nous a affaiblis. Et quelqu'un qui a vu la bouteille arriver de sa main avant la cérémonie.
— C'est maigre.
— C'est suffisant si on sait où chercher. La coupe a été rincée, mais le reste de la bouteille n'a pas pu disparaître. Les serviteurs ont la mémoire longue. Et une femme comme Mira a toujours une faille.
Alaric acquiesça lentement, puis tendit la main. Leurs doigts s'entrelacèrent.
— Alors demain, dit-il, on la trouvera. Et on la fera tomber.
La nuit tombait doucement. La vieille femme s'était retirée dans sa cabane. Leurs voix se firent plus basses, mêlées au bruissement des feuilles au-dessus d'eux.
Il n'y avait pas d'urgence. Pas de course contre la montre. Juste un homme et une femme, assis au bord d'un lit, qui se regardaient comme s'ils venaient de se découvrir pour la première fois. La nuit était calme autour d'eux.
Alaric soupira, la tête appuyée contre l'épaule d'Elara.
— Vous savez, dit-il, que je vous aime.
Elle sourit dans l'obscurité.
— Je sais. C'est pour ça que je vous ai sauvé la vie.
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