La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 32: The Debt Collector
La ville portuaire de Brévent sentait le sel, le goudron et la trahison. Elara avançait sous une pluie fine qui collait ses cheveux à ses tempes, le capuchon de son manteau de voyage relevé sur son visage. Derrière elle, Alaric marchait à trois pas, sa main posée sur la garde de son épée, l'œil scrutant chaque ruelle sombre.
L'information avait été chèrement payée — un marin ivre, une pièce d'or, une promesse de silence. Lord Veyron se cachait dans un entrepôt désaffecté près des quais, attendant un navire pour les îles du Sud avant l'aube.
L'entrepôt se dressait devant eux, immense et noir, ses planches disjointes laissant filtrer une lueur de chandelle vacillante. Elara fit signe à Alaric de contourner par l'arrière. Elle poussa la porte avec précaution.
Veyron était assis sur une caisse de clous, un verre de vin à la main, l'air usé. Ses cheveux gris tombaient en mèches grasses sur son front. Il leva les yeux sans surprise.
« Princesse. » Sa voix était rauque. « Je me demandais combien de temps il vous faudrait. »
« Pas assez longtemps, apparemment. » Elara s'avança, laissant la porte se refermer derrière elle. « Vous n'avez pas l'air d'un homme qui fuit, Lord Veyron. Vous avez l'air d'un homme qui attend. »
Il rit, un son creux. « J'attends la mort. La vôtre ou la mienne, peu importe laquelle vient en premier. »
« La mienne ne viendra pas ce soir. » Elle sortit une lettre de son manteau, celle trouvée près du corps de son oncle. « Karvan est mort. Il a laissé une note mentionnant une dette envers vous. Voulez-vous m'expliquer ? »
Veyron ferma les yeux un long moment. Quand il les rouvrit, ils étaient mouillés.
« Votre père était un homme bon. » Sa voix trembla. « C'est pour cela que je l'ai tué. »
Le silence tomba comme une hache.
« Parlez. » Le mot d'Elara était glacé.
Veyron vida son verre d'un trait. « Le Cabal m'a approché il y a quinze ans. J'avais des dettes de jeu — des dettes énormes, que je ne pouvais pas rembourser. Ils ont proposé un marché : votre père, le roi de Valdris, devait mourir. Pas sur le champ de bataille, mais dans son lit. Une mort naturelle. Du poison, lent, invisible. »
« Mon père est mort d'une maladie de poitrine. » Elara sentit sa gorge se serrer.
« Une maladie de poitrine provoquée par un poison qu'on ajoute à son vin de nuit pendant trois mois. » Veyron se leva, ses mains tremblantes. « Je contrôlais les caves royales. On m'a ordonné d'ouvrir une bouteille spécifique chaque soir. J'ai obéi. Chaque fois, je me disais que c'était la dernière. Chaque fois, je revenais. »
Elle voulait le frapper, l'étrangler, le réduire en cendres. Mais Elara était diplomate avant d'être fille. Elle serra les poings et respira.
« Vous travailliez aussi pour Lady Mira ? »
« Mira était un rouage, pas une chef. » Veyron secoua la tête. « Tout le monde travaille pour quelqu'un. Moi, pour une dette. Mira, pour une idéologie. Le Cabal lui a fait croire qu'elle serait régente d'Aurenne après la chute des deux couronnes. »
« Et qui est le chef ? »
Veyron ouvrit la bouche, puis la referma. Il se tourna vers une malle à ses pieds, en sortit un registre épais, relié de cuir usé, et le jeta aux pieds d'Elara.
« Tout est là. Trente ans de transactions, de noms, de dates, de sommes versées et reçues. Le Cabal ne tient pas de réunions — il tient des livres. C'est ainsi qu'ils se souviennent de qui leur doit quoi. »
Elara se baissa, saisit le registre. Il était lourd, empli de la vérité de trois décennies de trahisons.
« Pourquoi me donner cela maintenant ? »
« Parce que je suis mort de toute façon. » Veyron sortit un petit flacon de sa poche. « Le poison n'attend que ma décision. Le navire vers le Sud ne partira pas — j'ai compris en vous voyant entrer que la dette se paie ce soir. »
« Vous pourriez témoigner. Raconter tout cela devant les cours réunies. »
« Pour qu'on me pende devant mes enfants ? » Il rit amèrement. « Je préfère choisir ma fin. Une chose, princesse, avant que vous ne partiez : votre père est mort sur mon ordre, mais la décision est venue d'un homme qui ne touche jamais lui-même au poison. Un homme que vous connaissez bien. »
Elara fronça les sourcils. « Qui ? »
Veyron porta le flacon à ses lèvres. Il sourit, une expression triste et résignée.
« Votre frère n'est pas mort à la guerre, Elara. Il est vivant. Et c'est lui qui tient le Cabal. »
Le flacon se vida. Veyron hoqueta, porta une main à sa gorge, et s'effondra.
Elara resta figée, le registre serré contre sa poitrine, le sang battant à ses oreilles. Derrière elle, la porte s'ouvrit — Alaric entra, l'épée dégainée, et s'arrêta en voyant le corps.
« Qu'est-ce qu'il a dit ? »
Elle ne répondit pas. Ses doigts tremblaient en ouvrant le registre. Les pages étaient remplies d'une écriture serrée, des comptes méticuleux. Elle tourna frénétiquement les feuilles, cherchant un nom, une confirmation.
« Elara. » La voix d'Alaric était douce, inquiète. « Qu'est-ce qu'il a dit ? »
« Il a dit que mon frère... » Elle déglutit avec peine. « Que mon frère est vivant. Que c'est lui, le chef. »
Alaric devint pâle. « Le prince Rhys est mort il y a douze ans. Le cheval a été retrouvé, son armure, son épée. Il n'y avait pas de corps — on a supposé qu'il s'était noyé dans la rivière. »
« On a supposé. » Elara trouva la page — une seule, marquée d'un ruban rouge. Elle contenait une liste de noms, tous codés, sauf un, en marge. Un nom écrit à la main, l'encre plus récente.
« Rhys Vanth, Valdris », lut-elle à voix haute. Et sous le nom, une date. Celle de la mort supposée de son frère.
Elle referma le registre d'un coup sec.
« Veyron a choisi sa mort pour que je ne puisse pas le contredire. » Sa voix se durcit. « Mais s'il disait la vérité, alors mon frère est vivant, et il a orchestré la chute de Valdris depuis le début. »
Alaric s'approcha, posa une main sur son épaule. « Nous venons de découvrir que le vrai maître est encore en vie. Et qu'il est de ton sang. »
Elara releva la tête. La pluie redoublait contre les planches du toit. Le registre pesait contre elle comme un rugissement de vérité impossible.
« Si Rhys est vivant », dit-elle lentement, « alors mon père a accepté de signer le traité de partition pour protéger Valdris. Mais Rhys ignore le traité. Ou il s'en moque. » Elle regarda Alaric. « Nous pensions que le Cabal voulait nous empêcher de nous marier. Mais si Rhys le dirige, il voulait peut-être nous empêcher de le chercher. »
« Il nous reste trois jours avant que le traité arrive. » Alaric lâcha son épaule, saisit le registre, l'ouvrit à la première page. « Et il reste des noms à lire. Des heures de lecture. Commençons. »
Elara hocha la tête, s'assit sur la caisse que Veyron avait occupée, et ouvrit le registre. Sur la page du ruban rouge, une lettre pliée tomba. Elle la saisit, la déplia.
Une écriture fine, élégante — celle de son père. Une lettre datée de la veille de sa mort, adressée à Rhys.
« Mon fils, je sais ce que tu es devenu. Je t'ai laissé faire, croyant que la fin justifiait les moyens. Mais Elara porte l'avenir de Valdris dans ses mains — et si tu la touches, je te maudirai depuis ma tombe. »
Elara relut la phrase trois fois. Son père savait. Il savait que Rhys vivait. Il savait ce que Rhys était devenu. Et il était mort une semaine après avoir écrit cette lettre.
Elle froissa le papier dans sa main.
« Alaric », dit-elle, la voix tendue. « Nous avons un problème plus grave. Mon père savait que Rhys était vivant. Et je crois qu'il a été tué non pas pour le poison seul, mais parce qu'il allait révéler l'existence de mon frère. »
« Ce qui signifie que Rhys voulait que son propre père meure pour garder son secret. »
Elara se tut. La pluie cessa soudain, et dans le silence qui suivit, elle entendit au loin le bruit d'une cloche. Une heure avant l'aube.
Le traité arriverait dans deux jours et demi.
Et quelque part, Rhys Vanth, son frère, préparait sa prochaine décision.
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