La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 34: The Caldoran Gambit
La voiture bringuebalait depuis trois heures quand les tours grises de Caldoran émergèrent de la brume matinale. Elara écarta le rideau de velours d'un doigt ganté, étudiant les remparts comme elle aurait déchiffré une page d'archives poussiéreuse.
— Il nous attend, murmura Alaric derrière elle. Il sait que nous savons.
— Précisément. C'est pour cela qu'il croira que nous n'oserions pas.
Elle se retourna. Il était adossé à la banquette, les bras croisés, la mâchoire serrée sous sa barbe de trois jours. Il n'avait pas dormi depuis Valdris. Elle non plus.
— Tu joues la femme frivole, dit-il. Et moi, le roi vaincu qui vient négocier son propre trône.
— Tu joues le roi terrifié à l'idée de perdre sa couronne. C'est plus convaincant.
Un sourire amer étira ses lèvres. Il lui prit la main, la porta à ses lèvres, et la caresse de son souffle la fit frissonner sous ses lourds atours de soie.
— Et si le piège se referme avant que je trouve l'enfant ?
— Alors je ferai un scandale si retentissant que le roi de Caldoran suppliera qu'on nous rende nos bagages.
Elle lui rendit son sourire, mais ses doigts tremblaient. Le traité de partition arrivait dans deux jours. Si Rhys apprenait leur absence… Si Caldoran les retenait… Leurs royaumes s'effondreraient sans eux. Et ce frère qu'elle n'avait jamais connu, ce spectre qui tirait les ficelles du Cabal depuis l'ombre, prendrait enfin les deux couronnes.
La porte du palais s'ouvrit avant même que la voiture ne s'arrête. Le roi Rhodan de Caldoran les attendait sur le perron, les mains écartées en un geste d'accueil si large qu'il en devenait suspect.
— Le roi Alaric ! s'exclama-t-il, la voix portant loin dans la cour. Et sa charmante épouse. Quel honneur de vous recevoir dans des circonstances si… délicates.
Alaric descendit le premier, offrant sa main à Elara. Elle la saisit avec une grâce languissante, puis se tourna vers Rhodan en déployant un éventail peint de bergères et de moutons.
— Sire Rhodan, roucoula-t-elle d'une voix sucrée. Votre royaume est magnifique. Devons-nous visiter les jardins ? On m'a dit qu'ils étaient supérieurs à ceux d'Aurenne.
Le roi haussa un sourcil gris. Le mépris flotta dans ses yeux comme un poisson mort à la surface d'une mare.
— Vous êtes la fille de Karvan de Valdris, n'est-ce pas ? On m'a dit que vous aviez plus de cervelle que de vanité.
— On vous a mal informé, répondit-elle avec un battement de cils. Les deux choses me vont si bien ensemble.
Rhodan rit, mais le son était sec. Il les fit entrer dans un salon aux murs lambrissés d'ébène, où le thé fumait dans des tasses de porcelaine à l'or terni. Elara nota les deux gardes derrière la porte. Et les deux autres devant la fenêtre. Et la carafe de vin déjà servie, qu'elle n'avait pas vu verser.
— Parlons du sujet, dit Rhodan en s'asseyant sans y être invité. Vous êtes venu chercher le garçon. Aurélien.
Alaric ne bougea pas. Dans le silence, Elara vit sa pomme d'Adam monter et descendre.
— Je viens discuter de l'avenir de nos relations, dit Alaric d'une voix posée. La restitution de mon cousin n'est qu'un point parmi d'autres.
— Oh, mais il est le seul point qui m'intéresse, coupa Rhodan. Asseyez-vous, causons. Je vous ai préparé une proposition qui, je pense, vous plaira : vous abdiquez, le garçon reste ici, et je vous garantis une retraite confortable. Ma générosité n'a d'égale que ma… prudence.
Alaric ne bougea toujours pas. Elara sentit la panique monter dans sa gorge sèche. Elle devait agir. Maintenant.
Elle renversa son thé d'un geste négligent sur sa robe de soie, poussa un petit cri aigu, et se leva d'un bond.
— Mon Dieu ! Sire, pardonnez-moi, cette maladresse ! Il faut que je me change. Vos serviteurs m'indiqueront-ils une chambre ?
Rhodan cligna des yeux, déstabilisé une seconde. C'était tout ce qu'ils avaient besoin.
— Bien sûr, dit-il en claquant des doigts. La dame suivra Marielle. Ne vous attardez pas.
Elara sortit à reculons en minaudant des excuses, et dès que la porte se referma derrière elle, elle lâcha le masque. La servante Marielle la regardait, bouche bée.
— Où est l'enfant ? chuchota Elara.
— Dans l'aile est, au troisième étage, répondit la fille sans hésiter, les pupilles élargies. C'est l'ancienne chambre de la reine défunte. Il n'en sort jamais. Ils le gardent sous verrou.
— Qui d'autre le garde ?
— Deux hommes. Toujours. Et il y a les chiens dans la cour à midi.
Elara sortit un sachet de pièces de sa manche, et le glissa dans la main de Marielle.
— Fais du bruit dans la cour. Dans dix minutes. Beaucoup de bruit.
La fille hocha la tête et disparut dans un couloir. Elara compta les portes. Trois. Quatre. Un escalier de service aux marches usées. Elle atteignit le troisième étage dans un silence d'araignée, et s'accroupit derrière un angle de mur.
Deux gardes. Massifs. Les épées dégainées mais molles aux ceintures.
En dessous, dans la cour, une clameur s'éleva. Des cris, des aboiements : Marielle avait lâché les chiens. Les gardes échangèrent un regard, et l'un d'eux s'avança vers la fenêtre pour voir ce qui se passait.
Elara bondit. Un vase de bronze trônait sur une console, lourd et froid. Elle le souleva à deux mains et l'abattit sur la nuque du second garde, qui s'effondra sans un bruit. Le premier se retourna, l'épée levée, mais elle lui asséna le vase en pleine face, et il vacilla, puis tomba.
Elle poussa la porte verrouillée. L'ouverture d'une serrure n'avait jamais été un obstacle pour une princesse formée aux secrets de Valdris.
À l'intérieur, un garçon de six ans était assis sur un lit trop grand, les genoux ramenés sous le menton. Des cheveux noirs en bataille, des yeux gris si clairs qu'ils semblaient de glace. Les yeux d'Aurenne. Les yeux d'Alaric.
— Aurélien ? murmura Elara. Je suis venue te chercher.
Il ne bougea pas. Il la dévisagea comme on dévisage un loup entré dans la bergerie.
— Vous êtes la reine méchante, dit-il d'une voix claire. Le roi Rhodan dit que vous venez me voler.
— Le roi Rhodan ment, répondit Elara en s'accroupissant à hauteur de ses yeux. Je suis venue te ramener chez toi. Ton cousin, le roi Alaric, t'attend. Il n'a pas de royaume sans toi.
L'enfant plissa les yeux, puis, très lentement, il glissa du lit.
— Vous avez des chiens ?
— Je viens d'en faire courir une meute entière dans la cour, dit Elara en lui tendant la main. Viens. On va passer par la buanderie.
Ils descendirent par un escalier étroit qui sentait la cendre et le linge sale. Dans la buanderie, une charrette de linge attendait, à demi remplie de draps humides. Elara souleva Aurélien et l'enfonça sous la pile, puis elle jeta un drap sur elle-même et se glissa dans le tas à côté de lui.
Le battant des portes de service gronda. Une voix d'homme cria des ordres. Le roulement des roues sur les pavés. Elara retint son souffle, le garçon contre elle, son petit cœur battant contre sa poitrine. Trois pas. Quatre. Le bruit des grandes portes qui refusent de s'ouvrir, le grincement des verrous, le juron du serviteur.
Les gonds hurlèrent. La charrette avança. Plus loin. Plus vite. Une clameur s'éleva derrière eux, mais les voix se perdirent dans le fracas du marché.
La charrette s'arrêta. Un drapeau vert s'agita au-dessus d'eux : la voiture de Valdris, alignée derrière le marché, moteur déjà chauffé. Alaric surgit de nulle part, le visage pâle de sueur, et tira les draps d'un geste brusque.
Aurélien cligna des yeux vers lui.
— Tu es le roi ? demanda-t-il.
Alaric resta figé. Puis il tomba à genoux devant l'enfant, et il prit son petit visage entre ses mains, et il le regarda comme on regarde la fin d'une guerre.
— Oui, dit-il doucement. Et toi, tu es mon héritier. Et je suis venu te ramener chez toi.
Dans le lointain, derrière les murailles, les trompettes de Caldoran sonnèrent l'alerte.
Elara saisit le garçon, le hissa dans la voiture, et suivit Alaric dans un bond. La portière claqua. Les chevaux s'élancèrent, et les tours grises rapetissèrent dans la brume.
Aurélien se blottit contre Elara, les doigts serrés sur sa robe.
— Vous sentez le thé, dit-il.
— Et toi, la peur, répondit-elle en riant presque. On va s'y faire l'un à l'autre.
Derrière eux, le roi Rhodan hurlait des ordres impossibles que le vent emportait. Devant eux, la route de Valdris s'ouvrait, libre.
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