La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 36: The Queen's Gambit
L’aube filtrait à travers les vitraux de la grande salle du trône d’Aurenne, teintant d’or et de sang les pierres encore marquées par les flammes de la guerre. Le poids de la couronne semblait s’être abattu sur les épaules d’Elara au moment précis où l’archevêque l’avait posée sur son front, scellant son destin d’un murmure latin que ses oreilles avaient à peine entendu.
Alaric se tenait à sa droite, la main posée sur la garde de son épée, son regard balayant l’assemblée comme s’il cherchait une ombre parmi les visages levés vers elle. Elle savait ce qu’il pensait : la joie de ce triomphe était fragile, un voile tendu au-dessus d’un abîme de dettes, de sang et de trahisons.
La nuit suivante, les corridors du palais se turent, et Elara se retrouva seule dans la chambre de son enfance—celle qu’elle n’avait jamais osé quitter, même devenue reine. Elle avait exigé que le lit de cérémonie reste dans l’aile ouest, attendant son roi de Valdris, mais elle dormait ici, dans la pièce aux murs couverts de tapisseries fanées.
Le rêve vint sans prévenir.
Son père se tenait au pied du lit, silhouette laiteuse auréolée d’une lumière douce, les yeux posés sur elle avec une intensité qu’elle n’avait jamais vue chez l’homme vivant.
« Elara. »
Sa voix résonnait comme un écho au fond d’un puits. Elle se redressa, et curieusement, elle ne ressentit aucune peur. Seulement un chagrin ancien, profond comme les racines des montagnes de Valdris.
« Tu sais », dit-il. Ce n’était pas une question.
« Je sais tout. Le poison, le Cabal, Rhys. Et toi, assis dans l’ombre pendant que Veyron maniait le couteau. »
Le fantôme inclina la tête, lèvres pincées d’un regret que la mort n’avait pas effacé.
« J’étais... un instrument, ma fille. J’ai cru que la fin justifiait les moyens, que la maison du Valdris devait régner, cobra ou pas. Mais l’exécution m’a dépassé. Rhys, Veyron... ils ont tissé les fils plus loin que je ne l’avais imaginé. »
Elara se leva, s’approchant du spectre. L’air autour de lui était froid, mais elle ne frissonna pas.
« Tu m’as menti. Tu as laissé croire que la paix avec Aurenne était une idée nouvelle. Et pourtant, tu avais ordonné l’assassinat de son roi.
— J’avais ordonné la neutralisation d’un ennemi, pas la mort de ton amour. Veyron a outré mes instructions. »
Un rire sec, sans joie, lui échappa.
« Tu trouves cela rassurant ? »
Son père la regarda longuement. Une déchirure dans l’espace sembla s’ouvrir sous ses pieds, mais elle se stabilisa.
« Je suis venu pour demander pardon, Elara. Pas pour me disculper. La mort a eu le temps de me montrer mes erreurs. Chaque rêve de conquête, chaque instant où j’ai préféré la puissance à l’amour de mes enfants... »
Il tendit la main, la paume ouverte, sans la toucher.
« Pardonne-moi. Laisse-moi partir avec cette seule grâce. »
Elara ferma les yeux. Les voix des nuits de guerre, les soupçons de trahison, les mensonges politiques qu’elle avait appris à déchiffrer dans chaque courtoisie feinte lui revinrent, formant une mosaïque de douleur.
Quand elle les rouvrit, elle se surprit à parler sans détour.
« Je te pardonne, père. Non parce que tu le mérites—tu ne sauras jamais si tu le mérites. Mais parce que je refuse de porter le poids de ta culpabilité en plus du reste. »
Le fantôme exhala, un souffle qui semblait porter le poids de toutes ses années mortes. Une larme, ou l’illusion d’une larme, glissa sur sa joue translucide.
« Ma fille sage. Ma fille trop raisonnable pour l’amour, et pourtant tu as trouvé Alaric. Prends garde à la duplicité des hommes, mais aie confiance en ta propre lumière. »
Il commença à se dissoudre, comme une brume chassée par le vent.
« Une dernière chose— », commença-t-il, mais le rêve se déchira, et Elara se réveilla en sursaut, le cœur battant, les doigts enfoncés dans les draps de lin.
Elle resta un long moment immobile, la poitrine serrée. Ce n’était qu’un rêve, songea-t-elle. Un rêve de fils et de morts. Pourtant, une paix étrange s’était insinuée en elle. Elle avait pardonné. Que cela compte.
---
Le Conseil se réunit trois jours plus tard dans la salle d’apparat, les chandelles vacillant dans l’air chargé d’encens et d’excitation retenue. La noblesse des deux royaumes s’était rassemblée en rangs serrés, curieux de jauger la nouvelle reine. Alaric se tenait à sa droite, son épée de cérémonie au côté, le sceptre d’Aurenne reposant sur la table devant elle.
À peine les formalités de bienvenue eurent-elles été échangées qu’un homme de stature carrée écarta la foule, un parchemin roulé brandi comme un étendard de guerre. Son pourpoint, autrefois brodé, paraissait usé ; ses doigts, tachés d’encre et de graisse, tremblaient d’indignation contenue.
« Votre Majesté, dit-il en une voix portant loin dans la salle, je viens au nom des marchands de Drakenwood. Les dettes de la guerre ont été impayées depuis des années. Les forages, les convois de chevaux, les armures de cuir que Valdris a exigées de nous, tout cela reste sur mes livres. »
Un murmure parcourut l’assistance. Elara croisa le regard d’Alaric, qui se raidit.
« Nous avons la preuve de ces réclamations », poursuivit le marchand, déroulant un parchemin aux lignes serrées. « Le royaume doit à mes consortium près de soixante mille pièces d’or. Les caisses de la couronne sont vides—vous le savez sans doute mieux que moi, Votre Majesté, puisque vous avez pillé Valdris pour financer votre cavalcade matrimoniale. »
Un silence de plomb s’abattit. Les nobles retenaient leur souffle.
Elara fixa le parchemin sans le lire. Elle le savait déjà. Les coffres avaient été saignés par les campagnes, par le Cabal, par le prix de la survie. Et cette dette, venue de marchands qui avaient fourni les deux camps sans scrupule, menaçait de banqueroute une couronne fraîchement restaurée.
« Votre nom, marchand ? »
« Gavin Ashborough, des Guildes Armorières. »
Elle se leva, s’approchant de lui. Sa robe de velours cramoisi traînait sur les dalles polies, et chaque pas semblait mesurer la gravité de l’instant.
« Monsieur Ashborough, vous me demandez de payer des dettes contractées par un roi que je n’ai pas choisi, pour une guerre qui a failli détruire les deux royaumes. Vous êtes un homme d’affaires—vous comprenez donc la valeur d’une monnaie qui n’existe plus. »
Il serra son parchemin, perplexe.
« J’entends des paroles, Majesté, mais pas de pièces.
— Alors écoutez autre chose. »
Elle se tourna vers le Conseil, geste englobant la salle entière.
« Les routes marchandes entre Aurenne et l’Orient sont coupées depuis que Caldoran a bloqué les cols de sel, par pure mauvaise foi. Ces routes, si elles étaient rouvertes, rapporteraient trois fois la somme que vous réclamez, Monsieur Ashborough, en une seule saison de commerce. »
Le marchand plissa les yeux. Autour d’eux, les murmures s’intensifièrent.
« Une reine, poursuivit Elara d’une voix douce mais coupante, ne paie pas ses dettes en pièces d’or—elle paie en alliances. Je propose ceci : nous frapperons une nouvelle monnaie, adossée non aux réserves de nos coffres vides, mais au traité commercial que je compte signer avec l’Empereur de l’Orient. Votre guilde sera la première à voir ses créances honorées, non en vieil or, mais en cette monnaie neuve, garantie par le poids du commerce futur. »
Un lourd silence suivit. Ashborough ouvrit la bouche, puis la referma. Il regarda le parchemin, puis la reine, puis Alaric qui lui sourit d’un air approbateur.
« Vous me demandez de vous faire confiance, Majesté ? »
Elara maintint son regard.
« Je vous demande de devenir riche avec moi. C’est une proposition plus sûre que tenter de me renverser. »
Un long moment passa, puis Ashborough plia lentement son parchemin et le rangea dans sa ceinture.
« J’examinerai votre traité, Majesté. Et j’exigerai une garantie écrite. »
« Vous l’aurez. Par la plume et par l’encre, dès que le Conseil aura ratifié. »
Il inclina la tête, frustré mais vaincu, et recula dans la foule. Alaric s’approcha d’Elara, sa voix discrète pour elle seule.
« Tu viens de transformer un ennemi en allié, ou au moins en suspens. »
« Pas encore. C’est un pari. Si l’Orient refuse le traité, cette monnaie ne vaudra pas mieux que la vaine promesse d’un fantôme. »
Mais elle savait déjà où trouver l’Empereur. Et elle savait—sinon qui—au moins quoi. Une carte qu’elle tenait depuis le début, qu’elle n’avait jamais osé jouer.
Ce soir-là, dans ses appartements, une servante frappa et lui tendit une lettre cachetée de cire noire. Le sceau représentait une rose argentée sur fond d’azur—un sceau qu’elle aurait reconnu entre mille.
C’était celui de sa mère, disparue depuis dix ans.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.