La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 37: The Peace Accord
La plume d’Elara grattait le parchemin avec la précision d’un scalpel. Chaque mot du traité devait être pesé, chaque clause ciselée comme une lame — car la paix, elle l’avait appris aux côtés de son père, se gagnait aussi à l’encre avant de se sceller dans le sang.
— « L’article sept, alinéa trois : le droit de passage des marchands valdriens à travers le col de Brenne. Les Aurenniens exigent un péage de cinq pour cent. »
Elle leva les yeux vers Alaric, assis en face d’elle dans la salle des chartes, les manches roulées jusqu’aux coudes, une mèche sombre tombant sur son front. Il ressemblait moins à un roi qu’à un clerc épuisé — et elle l’aimait d’autant plus pour cela.
— « Trois pour cent, dit-il sans hésiter. Et en échange, nous voulons l’accès aux quais de Valdris-Est sans inspection douanière. »
— « Vous êtes un négociateur impitoyable. »
— « J’ai appris de la meilleure. »
Elle sourit malgré la fatigue qui lui brûlait les paupières. Trois jours qu’ils rédigeaient ce document. Trois jours que les royaumes retenaient leur souffle, les armées campées à quelques lieues, la trêve fragile comme une toile d’araignée chargée de rosée.
Une odeur de cire froide et d’ancien papier emplissait la pièce. Les chandelles baissaient, projetant des ombres mouvantes sur les murs lambrissés. Dehors, la nuit était tombée depuis longtemps, la lune accrochée au ciel comme un œil vigilant.
— « Nous devrions dormir, murmura-t-elle en se massant les tempes. La cérémonie de signature est demain à l’aube. »
— « Encore un article. Celui sur la restitution des terres confisquées durant les guerres. »
— « Il attendra l’aube. Il attendra toujours. Les morts ne se pressent pas pour récupérer leurs champs. »
Elle se leva, et c’est alors que l’air changea.
Elara la reconnut avant même de la voir. Cette fraîcheur soudaine, ce parfum de lavande et de pluie d’été — celui qu’elle n’avait pas senti depuis l’âge de douze ans.
Sa mère se tenait dans l’embrasure de la porte. Non pas dans la salle, mais à la limite, là où la lumière des chandelles refusait de s’aventurer. Elle portait la robe grise des nonnes de l’ordre de Sainte-Irmine, mais son visage était resté celui de la reine — les mêmes yeux clairs, la même bouche dessinée pour les ordres et les secrets.
— « Tu es morte, dit Elara, la voix plate, posée comme une pierre. On t’a vue tomber du pont de Karran. »
— « On a vu ma robe tomber. Et mon manteau, et mes bijoux. Un leurre de tissu et de perles pour tromper ceux qui voulaient ma mort. »
La nonne — la reine — fit un pas dans la lumière. Elle était plus vieille, certes, les cheveux grisonnants sous le voile, mais droite, intacte, réelle.
— « La bague, souffla Elara. La bague d’alerte que j’ai trouvée dans ma chambre, à Aurenne. C’était toi. »
— « Lorsque j’ai appris que le Cabal complotait contre ton père, j’ai envoyé le messager le plus sûr que je connaissais : un oiseau, et une bague avec ton sceau de naissance. Tu étais la seule à pouvoir le reconnaître. »
— « Tu savais. Tu savais qu’ils allaient le tuer, et tu es restée cachée dans ton couvent. »
Le silence s’épaissit. Alaric, immobile derrière la table, observait la scène sans intervenir. Derrière eux, les parchemins du traité attendaient, indifférents aux drames des vivants.
— « Je ne pouvais pas revenir, dit la mère. Si on m’avait crue morte, c’était pour une raison : ma mort avait été commandée. Et si j’avais survécu officiellement, on m’aurait tuée, et avec moi toute chance de t’aider un jour. »
— « Tu m’as abandonnée. »
— « Je t’ai sauvée. » La voix de la reine-mère se brisa, juste un peu. « Chaque jour, chaque heure, je t’ai regardée depuis l’ombre. J’ai vu ce que tu es devenue. Et je n’aurais pas pu être plus fière. »
Elara sentit une larme rouler sur sa joue — et la laissa tomber. Elle traversa la pièce, rejoignit sa mère, et s’arrêta à un souffle d’elle.
— « Tu peux m’aider, maintenant ? »
— « Je peux. » La reine-mère sortit de sa manche un parchemin scellé. « Le roi de Caldoran a une sœur. Elle est mère supérieure à Sainte-Irmine, celle-là même où j’ai trouvé refuge. Rhodan la croit morte de la fièvre il y a vingt ans. Elle vit toujours, et elle garde en mémoire certaines confessions de son frère — des choses que même sa fierté ne pourrait démentir. »
— « Assez pour le faire plier ? »
— « Assez pour le faire tomber, s’il le faut. Mais je propose plutôt de lui offrir la dignité de la paix. Une porte de sortie dorée devant ses armées. »
Alaric s’approcha enfin. « Madame, dit-il avec une révérence respectueuse, votre retour est un miracle. Puis-je vous demander pourquoi vous ne l’avez révélé qu’à présent ? »
— « Parce que ce matin, j’ai reçu un songe. Votre père est venu me voir, roi Alaric, et m’a dit que la paix était enfin possible. Le temps des ombres est passé. Bientôt viendra le temps des visages. »
Elle tendit le parchemin à Elara.
— « Cette lettre demande à la mère supérieure de Caldoran de recevoir une délégation discrète. En échange de la protection de son couvent et d’une amnistie pour les terres de son ordre, elle témoignera — sur le sang de son frère — de ses accords secrets avec le Cabal. »
Elara prit le parchemin, les doigts tremblants. Une clarté nouvelle lui vint, nette comme le levant.
— « Nous avons besoin d’une réunion secrète. Ce soir. Avant la signature de demain. Si nous pouvons convaincre Rhodan que son propre sang parle contre lui, il n’osera pas rompre le traité. »
— « Je connais un endroit, dit sa mère. Une chapelle abandonnée sur la colline au nord. Neutre. Petite. Sécurisée si nous prenons les bonnes précautions. »
Elara acquiesça. « Alaric, faites préparer une escorte discrète, sans bannière ni trompette. Et que trois de vos hommes fiables inspectent la chapelle avant que nous n’arrivions. »
— « Trois ? Pas cinq ? »
— « Trois pour rester invisibles. Cinq pourraient être repérés. »
Il inclina la tête, esquissant ce demi-sourire qu’elle commençait à connaître par cœur. « Vous pensez à tout, ma reine. »
— « J’essaie de survivre assez longtemps pour vous épouser, Votre Majesté. »
La chapelle sentait la poussière et les prières oubliées. La lune filtrait à travers des vitraux brisés, projetant des fragments de couleurs sur le sol de pierre. Une seule torche brûlait près de l’autel, où Rhodan se tenait, le visage fermé comme un coffre verrouillé.
À ses côtés : sa sœur, la mère supérieure, une femme menue dont les yeux ne cillaient jamais.
Elara lisait la lettre confession à voix haute, chaque mot tombant comme un marteau.
— « …et le roi de Caldoran reconnaît avoir ordonné le paiement de cent mille pièces à l’ordre des Chevaliers de la Cendre pour l’assassinat du roi Valdrin de Valdris. Signé de sa main, sous serment, devant témoin. »
Rhodan était blême. Son regard passait de sa sœur à Elara, et de retour, comme une bête prise au piège.
— « Tu étais morte, siffla-t-il à la mère supérieure. Tu étais morte de la fièvre. »
— « J’étais morte pour le monde, frère. Mais la mémoire, elle, ne meurt pas. »
Un long silence. La torche crépita. Elara retint son souffle.
— « Que voulez-vous ? » demanda Rhodan, la voix rauque.
— « Un seul article additionnel au traité de paix, dit Elara. Une clause d’entraide mutuelle entre nos trois royaumes, contre toute agression extérieure ou intérieure. Signée de votre main, devant témoins. »
— « Et si je refuse ? »
— « La lettre sera lue demain devant les armées assemblées. Vos propres chevaliers vous abandonneront. Vous ne serez plus un roi, mais un traître à la tête d’une armée de mercenaires affamés. »
Rhodan ferma les yeux. Son poing serra le pommeau de son épée — puis se relâcha.
— « Amenez votre article. Je signerai. »
La nuit s’était dissipée. L’aube dorait les créneaux du palais d’Aurenne lorsque les trois rois — Alaric, Rhodan, et l’émissaire de la jeune Clea de Valdris — approchèrent de la table de pierre où reposait le traité. Les cours s’étaient assemblées dans la cour d’honneur, les bannières claquant dans le vent matinal, les nobles en tenue de cérémonie, les soldats alignés en rangs impeccables.
Elara se tenait aux côtés d’Alaric, un pas en arrière comme le voulait le protocole. Sa robe de velours bleu pesait lourd à ses épaules, et la fatigue de la nuit lui brûlait les yeux, mais elle souriait.
La plume d’or s’éleva. Alaric la guida vers le parchemin — et c’est à ce moment qu’Elara aperçut le reflet.
Un éclat de métal, sur le toit de la grande maison des marchands qui dominait la cour.
Dix ans de diplomatie lui avaient appris un instinct : lorsqu’un homme regarde ailleurs pendant un acte solennel, c’est qu’il n’attend pas la cérémonie. Il attend autre chose.
Elle tourna la tête, exactement au moment où la flèche quitta l’arbalète.
Le temps ralentit, comme dans les rêves. Elle vit le trait traverser l’air, traçant une trajectoire parfaite vers le cœur d’Alaric. Elle vit ses yeux — ceux du roi, grands ouverts, sans encore comprendre. Elle vit la foule, les bouches ouvertes, les mains qui se lèvent trop tard.
Et elle bougea.
Sans réfléchir, sans calculer, sans peser les conséquences, elle se jeta en travers.
La flèche s’enfonça dans son épaule avec un bruit sourd, un choc qui la fit vaciller. La douleur explosa comme un brasier, blanche et aveuglante. Elle tomba à genoux, la main pressée sur la plaie, le sang coulant entre ses doigts en un filet écarlate.
Autour d’elle : des cris. Des gardes qui courent. Alaric qui la rattrape dans ses bras, le visage dévasté.
— « Non. Non, non, non — restez avec moi. »
Elle sourit faiblement, sentant le monde vaciller.
— « Je ne meurs pas si facilement, murmura-t-elle. J’ai un traité à signer. »
Le ciel tournoyait au-dessus d’elle, bleu et impitoyable. Quelque part dans la foule, quelqu’un hurlait déjà : « Le roi est sauf ! » Et ailleurs, plus sourd : « Cherchez l’archer ! »
Mais Elara, en sombrant dans la douleur, comprit une chose glaciale.
Ce n’était pas un acte de guerre de Caldoran. Le trait était trop précis, trop opportun — il venait de l’intérieur, d’une position que seuls les alliés pouvaient connaître.
Les vieilles haines ne mouraient pas avec les traités.
Elles attendaient seulement leur heure.
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