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La Couronne des Deux Trônes

Lire le chapitre 7: The Ashen Trail

La chapelle était une dent cassée dans la mâchoire du château, oubliée de tous sauf des corbeaux. Elara y entra par une porte basse, guidée par le mot unique gravé au-dessus du linteau : *Cendre*. L'air sentait le moisi et l'encens froid. Elle écouta, le souffle court.

Un bruit. Derrière l'autel effondré. Un caillou roulant sur la pierre.

— Qui est là ? dit-elle, voix ferme malgré la peur qui lui serrait la poitrine.

Un garçon sortit de l'ombre. Il avait les cheveux foncés plaqués sur le front, des cernes violettes sous les yeux. Des habits de serviteur trop grands pour lui, tachés de terre.

Elara étouffa un cri.

— Corin.

Il fit trois pas vers elle puis s'arrêta. Il serrait les poings. Le menton tremblait, mais il ne pleurait pas.

— Tu mets longtemps, sœurette. J'ai cru que le mot n'arriverait jamais.

Elle l'attrapa par les épaules, le regarda comme pour graver chaque pouce de son visage dans sa mémoire. Il avait changé. Il n'était plus l'enfant grassouillet qui lui tirait les tresses. Il avait dix ans, et le regard d'un vieux soldat.

— Pourquoi es-tu ici seul ? Où sont tes gardes ? Ceux d'Alaric devaient te protéger.

Il détourna la tête.

— Tes oiseaux, murmura-t-il. Ceux du roi. Des hommes en noir et argent. Ils savaient, Elara. Ils savaient et ils faisaient semblant.

Il sortit de sa poche un papier plié, jauni. Elle reconnut la patte du régent Valdemar.

— Le régent est mort, dit-il d'une voix plate. Il est mort il y a trois semaines dans son lit, et personne n'a rien dit. Ils ont mis un masque de cire sur son visage, fait le lit chaque matin, rempli les plats. Et ils ont gardé le secret. Ils ont gardé *cette* lettre.

Elara lut. Les mots se brouillèrent. Valdemar s'excusait auprès de Corin de son échec, avouait avoir affaibli son propre règne en préparant la paix, pas la guerre. Dernière ligne : *Ils m'ont pris les mains, petit. Ils ne me laisseront pas signer vos vies autant que les miennes. Ne fais confiance à aucun sceau d'améthyste.* Chaque mot était une confession.

— Veyron, souffla-t-elle. Et ceux des deux royaumes.

— Tu la connais, alors, leur marque.

Elle cachait le fragment brûlé caché dans ses linges. Elle le sortit, le posa sur le sol entre eux. Corin ne fut pas surpris. Il l'avait déjà vue, dans le cabinet de leur père, mais celui-ci était plus complet.

— Ils ont tué Valdemar, dit-il. Et ils veulent que tout le monde croie que le royaume marche encore sous ses ordres. Pourquoi ? Parce que si Valdris semble stable, la noce se passe, les deux couronnes tombent dans le même panier, et eux… prennent le panier aux deux extrémités.

Elara lui prit la main.

— Tu as traversé seul pour me le dire ?

Il hocha la tête.

— Je connais les passages du château mieux que les rats. Et je ne suis pas n'importe quel suiviste, Elara. Les gardes du roi, Veyron les a achetés, je le sais. Mais trois m'ont laissé fuir. Trois autres dormaient. J'ai changé mes vêtements avec un mousse de cuisine à la frontière et suis monté dans une charrette de porcs.

— Tu ne retourneras pas là-bas.

— Tu crois ? Tu as un plan ?

Elle ne répondit pas. Elle n'en avait pas encore. Elle avait des fragments, un fer froid, une clé de plus, et maintenant un frère qui sentait la paille et la sueur. Elle ramassa la lettre, la froissa dans sa paume.

— Viens.

Ils longèrent les couloirs du service sans croiser une âme. Le soleil déclinait. Elle poussa une porte du troisième étage dans une alcôve où une jeune femme blonde, fagotée en tenue de domestique grise, frottait des chenets sans beaucoup d'entrain.

Annette leva la tête. Ses yeux s'écarquillèrent.

— Milady ! Vous ne pouvez pas… — puis elle vit Corin. Sa mâchoire tomba. — Sainte…

— Annette, dit Elara, ta main sur mon lit, le mot *Cendre* sur du papier, ces hasards sont trop nombreux. Dis-moi qui t'envoie.

Annette hésita un instant.

— Personne. Je le connaissais, ce chemin. Je suis née au château, pas dans les salons de la reine. Mon frère y servait avant que le feu n'arrive aux cuisines. C'est mon frère qui m'a appris que les anciens se cachaient des nouveaux feu, pas dans l'autre sens. La chapelle, les cendres, ça y brûlait ce qui devait être oublié.

Elara la détailla un long moment. Le vrai, le faux, elle ne pouvait pas le distinguer. Mais elle n'avait pas le luxe du doute.

— Je dois le cacher ici. Ma chambre sera inspectée. Sais-tu où je peux tenir un garçon invisible ?

Annette regarda le frère, puis la sœur, puis s'essuya les mains sur son tablier.

— Il grandira dans les murs si tu veux. Il y a un conduit de boulanger à l'abandon qui court de ta cheminée jusqu'à la cave. Personne ne l'ouvre depuis dix ans. Dur pour un garçon remuant, mais sûr.

— Ça me va, dit Corin. Remuant, j'ai fini.

— Pas encore, dit Elara. D'abord une chose. Tu vas me promettre de ne sortir qu'avec moi ou elle, et de répondre à personne d'autre, même si c'est moi que tu vois approcher, si je ne fais pas le mot *Cendre* avant de parler.

— Trois fois ?

— Une fois.

Il hocha la tête, grave. Elle lui pressa les épaules.

— Va avec Annette. Je dois semer autre chose.

Une heure plus tard, dans la basse-cour des cuisines, un soldat mulâtre qu'elle savait avide de pièces siffla en la voyant approcher. Elara jeta une bourse dans sa paume.

— Si quelqu'un te demande, dis que tu as vu un jeune noble au bord de la rivière nord, il y a deux jours, qui portait les couleurs de Valdris. Exagère. Pleure. Invente. Tu as compris ?

L'homme la regarda en connaisseur.

— Oui, milady.

— Répète-le trois fois. Jamais à moi.

Elle partit sans se retourner. En remontant vers ses quartiers, le cœur battant, elle croisa dans l'embrasure d'une porte une voix qu'elle reconnaissait trop bien.

— Lady Elara.

Seraphine. La maîtresse des ombres, le regard perçant sous ses cils teints.

— Vous pâlissez, dit-elle doucement. Les promenades au jardin ne vous réussissent pas. Prenez garde. À cette heure, les murs du château ont des yeux, et certains d'entre eux sont très anciens.

La porte se referma. Elara ne sut pas si la femme venait de la menacer ou de la sauver.

Arrivée à sa chambre, elle se déshabilla elle-même, refusant les suivantes. Dans le feu, elle jeta la lettre de Valdemar, regarda les mots d'abord se tordre, puis devenir cendre. Dans la cheminée, un léger frottement : Corin était là-haut, déjà installé dans son conduit. Elle fit glisser son doigt contre la pierre et sentit le froid humide.

La lune se leva.

Vers minuit, un léger coup sur sa fenêtre. Trois petits, puis deux. Elle l'ouvrit. Annette tenait une lanterne sourde, haletante.

— Milady, votre rumeur a pris trop vite. Des hommes du duc Maerwyn fouillent les bords de la rivière. Ils viennent de poster un messager vers le poste de garde du prince.

Un froid glacial lui saisit la nuque.

— Le prince Alaric ?

— Le prince héritier, oui. Mais ils ont aussi envoyé quelqu'un du côté du chemin de la vieille chapelle. Il faut bouger. Ils dressent la liste des absents et des présents. Votre frère, il est…

La porte de la chambre s'ouvrit sans un bruit.

Derrière elle se tenait le roi Alaric. Il portait une simple chemise de nuit, les cheveux défaits, un poignard dans la main droite. Il tenait devant lui un papier, déchiré, mouillé.

Il ne regarda pas Elara. Il regardait la cheminée, d'où dépassait la pointe d'une botte trop petite.

Personne ne respirait.