Lumen Reads

La Couturière de la Reine

Lire le chapitre 10: A Friend in Danger

Les cris montaient des antichambres comme un orage qui s’approche. Élodie leva les yeux de son ouvrage, l’aiguille suspendue au-dessus d’un我们的我们的... non, d’un ourlet de satin. Constance entra sans frapper, pâle comme la cire.

— On accuse Liselotte.

— De quoi ?

— Vol. Une épingle en diamants, dans le cabinet de toilette de la Reine.

Élodie laissa tomber son ouvrage. Liselotte, la lingère alsacienne qui partageait son pain et ses veillées depuis trois semaines, incapable de voler une épingle, elle qui rougissait lorsqu’on lui confiait un ruban de soie neuve.

— Qui l’accuse ?

— Madame de Vaudreuil. Elle affirme avoir vu Liselotte sortir du cabinet un panier sous le bras, hier avant la prière du soir.

L’estomac d’Élodie se serra. La Comtesse de Vaudreuil avait un regard qui filtait à travers les murs — et elle savait déjà trop de choses sur la fausse formation parisienne de la petite couturière de Lyon.

— Où est Liselotte ?

— Retenue dans l’office du maître d’hôtel. On a fait venir un garde.

Élodie noua vivement son tablier de sortie.

— Elle nie, dit Constance d’une voix basse. Mais elle tremble comme une feuille. Et Madame de La Motte est chez la Reine — personne ne la protégera en attendant.

Dans l’office, la lumière tombait grise d’une fenêtre étroite. Liselotte était assise sur une chaise droite, les mains croisées sur les genoux, sa coiffe de travers. Elle était plus pâle encore que Constance ne l’avait dit. Près de la porte, un garde en uniforme bleu croisait les bras, l’air ennuyé.

— Liselotte.

La lingère leva des yeux rouges.

— Je te jure, Élodie. Je n’ai jamais touché à cette épingle. Je ne suis entrée dans le cabinet que pour porter les chemises repassées, comme chaque semaine.

Élodie s’accroupit devant elle, lui prit les mains.

— Je te crois.

— La Comtesse dit que j’avais un panier. J’avais un panier de linges, voilà tout. Il était ouvert.

— Il y avait une broche parmi les linges ?

La bouche de Liselotte trembla.

— Je ne sais pas. J’ai posé le panier pour saluer la camériste de garde. Je n’ai rien regardé.

Élodie se releva. Quelqu’un avait déposé cette épingle, ou l’avait prise et mise ailleurs avant que la camériste ne fouille. Et la camériste de garde était une femme de la Comtesse de Vaudreuil. Celle-ci modelait cette accusation comme une couturière ajuste un patron.

— Garde, dit-elle au soldat. Je suis l’apprentie de la garde-robe de la Reine. J’ai autorité pour inspecter l’affaire avant qu’on en parle plus haut.

Le garde haussa les épaules. Autorité ? Il en fallait peu pour brouiller une querelle de servantes. Mais il ne bougea pas, et si Élodie avait raison, elle pouvait encore rattraper l’affaire.

Elle retourna chez les lingères, où l’atelier sentait la cire et le lin lavé. Elle fouilla méthodiquement les armoires de Liselotte d’abord — rien. Puis la corbeille où chacune rangeait ses rebuts et ses bobines. Rien encore.

Elle n’avait plus qu’une piste.

Marguerite, assise à sa place, ne leva pas le nez de son ourlet. Élodie ne dit rien. Elle passa derrière la jeune femme et souleva le petit panier d’osier qui servait de coffre personnel à Marguerite.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Élodie souleva un morceau de toile cirée. Épingle de vermeil, la pointe brune de vieille sueur. Une épingle de lin, du style que la Reine donnait au rabais. Elle glissa la main plus avant. Ses doigts touchèrent un objet froid et dur : une pierre, un chaton brillant, monté en pointe.

Elle sortit l’épingle en diamants.

Marguerite se leva, renversa sa chaise.

— Là ! Tu me voles ce qui est à moi !

— C’est à toi, cette broche ? demanda Élodie d’une voix calme.

Marguerite ouvrit la bouche, la referma. Le silence des autres lingères tomba comme une pluie.

— Je l’ai trouvée, finit-elle par dire. Dans le passage, hier. Je l’ai mise de côté pour la rendre.

— Pour la rendre, répéta Élodie. À la Reine ?

— À qui tu voudras. Je n’ai rien à voir avec l’affaire de cette Alsacienne.

Élodie regarda Marguerite droit dans les yeux, et elle fut saisie d’un froid soudain. Marguerite était capable de voler de la soie — elle en avait déjà été accusée l’année passée et avait été sauvée par une lingère plus âgée. Mais qui l’avait poussée à mettre cette épingle dans le panier de Liselotte ? Ou alors... l’avait-elle laissée tomber, simplement ? Non. Personne ne laisse tomber une épingle en diamants, puis l’oublie.

— Écoute-moi, dit Élodie, baissant la voix pour que les autres n’entendent pas. Liselotte va être jugée par le maître d’hôtel et renvoyée, au mieux. Si elle est plus malchanceuse, elle finira à la Bastille — ou pendue pour vol à la cour. Si je retourne cette épingle à la garde-robe de la Reine en indiquant que je l’ai trouvée dans ton panier, on ne te demandera pas pourquoi elle était là : on te renverra avant que tu t’expliques, car tu as déjà un dossier contre toi.

Marguerite pâlit.

— Que veux-tu que je fasse ?

— Le seul moyen de sauver Liselotte, c’est que quelqu’un dise que cette épingle n’a jamais disparu du cabinet.

Les yeux de Marguerite s’élargirent.

— Tu me demandes de mentir à la Reine ?

— Je te demande de sauver une innocente. Cette broche, dis que tu l’as vue dans le cabinet de toilette hier à la fin de l’après-midi. Que la Reine l’avait déposée pour la reparer, et que tu ne sais rien d’autre.

Marguerite croisa les bras, le menton levé.

— Et pourquoi je ferais ça pour une Alsacienne qui pue le chou ?

— Parce que si tu ne le fais pas, je porte cette épingle au régisseur et je lui dis exactement où je l’ai trouvée. Tu seras accusée à ta place. Liselotte sera libre, et toi, tu ne reverras plus ton village.

Marguerite la dévisagea. Il y avait dans ses yeux une défiance ancienne, une familiarité du mensonge, mais aussi une peur de la geôle — cette peur que les pauvres connaissent mieux que quiconque.

— Et si la Comtesse de Vaudreuil me fait appeler ? demanda-t-elle dans un souffle. Elle saura que c’est toi qui as retourné l’histoire.

Élodie ne répondit pas tout de suite. Le nom de Vaudreuil tinta entre elles comme une cloche fêlée. Elle venait de mesurer, trop tard, que le duel n’était pas contre Marguerite, ni même contre Liselotte. Il était contre une femme assise dans un fauteuil doré au premier étage, une femme qui connaissait le passé vide d’Élodie et qui disposait d’assez d’influence pour fabriquer des accusations de vol dans un atelier de lingères.

— Réponds, dit simplement Élodie. C’est ta vie ou la sienne. Choisis vite.

Marguerite tourna la tête vers la fenêtre. La pluie battait les carreaux. Un long silence, puis elle hocha la tête, lentement.

— Je vais dire que je l’ai vue dans le cabinet, hier. Mais si la Comtesse demande à me voir, tu parles devant elle comme témoin. Tu ne me laisses pas seule.

— Je te le jure.

Marguerite prit l’épingle en diamants des mains d’Élodie et la glissa dans sa poche.

Elodie retourna dans l’office du maître d’hôtel. Liselotte était toujours assise, les yeux séchés. Le garde se redressa quand Élodie entra.

— L’affaire est réglée, dit-elle d’une voix ferme. L’épingle était dans le cabinet de toilette depuis hier. Une autre lingère l’y a vue. Liselotte est innocente. Vous pouvez la libérer.

Le garde fronça les sourcils, hésita, puis haussa les épaules.

— Je n’y suis pour rien. Si la servante est lavée, qu’elle s’en aille.

Liselotte se leva, encore tremblante, et suivit Élodie hors de l’office. Dans le couloir, la lingère saisit le bras d’Élodie.

— Viens, dit-elle à voix basse. Il faut que je te montre quelque chose que j’ai vu hier.

Elles marchèrent jusqu’à un coin obscur près des communs. Liselotte sortit de sa poche un petit papier, froissé, déchiré avec soin.

— C’était cousu dans la doublure du panier que la Comtesse m’a fait porter hier soir. Je l’ai trouvé en dépliant le linge. Je n’ai rien compris, mais toi, tu sauras lire.

Élodie déplia le papier.

Elle y lut quelques lignes écrites d’une main rapide, sans signature :

« La balle est jetée. La couturière sera accusée du vol de l’épingle, puis renvoyée. Quand elle sera partie, la Reine n’aura plus d’yeux dans la garde-robe. Passez chez le chapelier à la nuit. »

Le papier trembla dans ses mains. Le vol de l’épingle n’était pas destiné à Liselotte — la malheureuse n’était qu’un leurre. C’était elle, Élodie, qu’on visait. La Comtesse n’avait voulu que la faire sortir de l’atelier, comme une cheville qu’on retire pour faire plier une pièce entière.

Elle regarda Liselotte, puis le papier qu’elle avait caché dans la doublure du panier, puis la pluie qui ruisselait sur les vitres.

Quelqu’un, côté cour, savait déjà qu’elle transportait le message de de Rohan, qu’elle connaissait le secret du tissu de Tours, qu’elle était plus qu’une couturière.

Et quelqu’un voulait la faire disparaître avant qu’elle ne recouse la vérité dans l’ourlet de la robe de bal.