La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 11: The Bait
Le matin suivant, Élodie trouva Marguerite dans l’atelier, penchée sur une pièce de satin ivoire, les doigts tachés de fil d’or. La pièce était silencieuse, mais l’air était lourd de ce que Liselotte avait révélé la veille. Élodie posa son panier à couture sur l’établi, plus près de Marguerite que d’habitude.
« Tu as bien dormi ? » demanda Élodie, d’un ton léger, presque indifférent.
Marguerite leva les yeux, méfiante. « Pourquoi cette question ? »
Élodie haussa les épaules, sortit une aiguille et du fil bleu. « La comtesse de Vaudreuil est venue hier. Elle cherchait une épingle. Une épingle sertie de pierres, je crois. »
Marguerite pâlit. Son aiguille s’arrêta net au milieu d’un point. « Elle… elle est venue ici ? »
« Dans l’atelier de la reine, oui. Elle semblait très contrariée. » Élodie enfila son aiguille avec une lenteur délibérée, observant Marguerite du coin de l’œil. « Elle a parlé d’une accusation. De vol. Et puis Liselotte a reçu un mot anonyme, coincé dans un paquet qui lui était destiné. »
Marguerite laissa tomber son ouvrage. Ses mains tremblaient légèrement. « Que disait ce mot ? »
« Qu’elle était innocentée. Que l’accusation n’était qu’un leurre. » Élodie plia le fil entre ses doigts. « Et que la véritable cible, c’était moi. »
Marguerite se leva d’un coup, renversant sa chaise dans le mouvement. Son visage était livide. « Élodie, je ne savais pas. Je te jure que je ne savais pas ce qu’elle voulait en faire. »
« Elle ? » Élodie la fixa, ses yeux bleus ne cillant pas. « La comtesse de Vaudreuil ? »
Marguerite porta une main à sa bouche, comme si elle venait de se trahir. Elle resta figée un instant, puis se laissa retomber sur sa chaise, les épaules affaissées. « Elle m’a trouvée à la buanderie, la semaine dernière. Elle savait que j’avais des dettes. Mon frère, il avait perdu de l’argent au jeu, et les créanciers menaçaient de nous jeter à la rue. »
Élodie posa son aiguille. Elle écoutait, immobile.
« Elle m’a proposé un marché, » continua Marguerite, la voix brisée. « Une épingle qui appartenait à la reine. Je devais la cacher dans le panier de Liselotte, pendant qu’elle ne regardait pas. En échange, elle payerait mes dettes et me promettait une place dans la maison de sa cousine, loin d’ici. »
« Et tu as accepté. »
« Je n’avais pas le choix ! » Marguerite éclata en sanglots, mais les retint aussitôt, jetant un regard vers la porte. « Elle a dit que si je refusais, elle s’arrangerait pour que mon frère soit envoyé aux galères. Il est jeune, Élodie. Il ne survivrait pas. »
Élodie inspira lentement, laissant le silence s’étirer. Elle revoyait la scène de la veille : Liselotte, accusée, les larmes aux yeux, le visage de la comtesse à peine dissimulé sous son éventail. Et elle comprit soudain ce que Liselotte avait voulu dire.
« Pourquoi Liselotte ? » demanda Élodie, presque doucement. « Pourquoi la viser, elle ? »
Marguerite essuya ses joues du revers de la main. « Parce qu’elle est la plus proche de toi. » Elle baissa la voix. « La comtesse disait que si Liselotte était chassée, tu serais seule. Que tu n’aurais plus de protection, plus d’alliée. Et que tu serais plus facile à… approcher. »
Élodie se raidit. Ainsi, ce n’était pas une simple mesquinerie de cour. C’était une stratégie calculée pour l’isoler, pour la rendre vulnérable. La question était : pour quoi faire ? La note dans le tissu bleu, les messagers interceptés, le frère disparu. Tout se reliait, comme les coutures invisibles d’un corsage bien fait. Mais elle n’en voyait pas encore le patron.
« Tu savais que j’avais le mot de Liselotte ? » demanda Élodie.
Marguerite secoua la tête. « Non. Je ne savais même pas qu’elle l’avait trouvé. La comtesse ne m’a rien dit de plus. Elle disait seulement que tu étais "une pièce sur l’échiquier", que tu ne le savais pas encore, et qu’il fallait te garder en place. »
Une pièce sur l’échiquier. Élodie serra les mâchoires. Elle avait été manœuvrée depuis le début — depuis l’arrivée de la lettre du capitaine de Rohan, peut-être même avant, depuis l’atelier à Lyon. Quelqu’un avait prévu qu’elle serait ici, à Versailles, avec une aiguille à la main et des secrets plein les poches.
Elle se pencha vers Marguerite, la voix à peine plus haute qu’un souffle. « Si la comtesse apprend que tu as parlé, que se passera-t-il ? »
Marguerite frissonna. « Elle me détruira. Elle détruira mon frère. » Elle saisit le poignet d’Élodie, ses doigts froids et tremblants. « Mais si elle apprend que j’ai menti pour couvrir Liselotte, ce sera pire. Elle ne me laissera pas vivre pour le dire. »
Élodie dégagea doucement son poignet. Elle réfléchit, les yeux fixés sur l’ouvrage abandonné de Marguerite, ce satin ivoire destiné à une robe de la reine. La vérité s’était cousue dans le tissu de son destin, et chaque point qu’elle tirait semblait en révéler un autre, plus sombre.
« Nous allons lui faire croire que la rumeur court, » dit Élodie lentement, mesurant chaque mot. « Que l’épingle a été retrouvée dans les appartements d’une autre dame de la cour. Que la reine elle-même en a entendu parler. Quand la comtesse te fera venir pour te demander ce qui s’est passé, tu lui diras que Liselotte est innocente, que tu as agi seule, et que tu as eu peur. »
Marguerite écarquilla les yeux. « Tu veux que je me dénonce ? »
« Non. Je veux que tu lui fasses croire qu’une autre a parlé. » Élodie baissa encore la voix. « Si elle croit que son plan est découvert, elle cherchera à te faire taire. Et c’est là qu’elle se trahira. »
« Et si elle me tue avant ? »
Élodie soutint son regard. « Elle ne le fera pas. Pas encore. Tu es son seul témoin. Si tu disparais, elle n’aura plus aucune prise sur Liselotte. Elle aura besoin de toi vivante, au moins pour quelques jours. »
Marguerite resta muette, la peur luttant contre un mince espoir. Enfin, elle hocha la tête, presque imperceptiblement.
Élodie ramassa sa propre corbeille et se dirigea vers la porte, mais elle s’arrêta, la main sur la poignée. « Une dernière chose. La comtesse, elle t’a donné des ordres pour d’autres tâches ? D’autres objets à déplacer ? »
Marguerite hésita. « Une seule. Elle m’a demandé de surveiller tes allées et venues. Surtout quand tu travailles seule, le soir. Elle voulait savoir si quelqu’un venait te voir, si tu recevais des lettres. »
Le sang d’Élodie se glaça. Ainsi, la comtesse la surveillait. Savait-elle pour le capitaine de Rohan ? Pour la note dans le tissu ? Ou cherchait-elle simplement à confirmer un soupçon ?
Elle ne posa pas la question à voix haute. À la place, elle dit : « Continue de lui dire ce qu’elle veut entendre. Mais ajoute que tu m’as vue brûler des papiers, hier soir. Des lettres. »
Marguerite cligna des yeux, confuse. « Pourquoi ? »
« Parce que si elle croit que je détruis des preuves, elle agira plus vite. Et quand elle agira, elle fera une erreur. » Élodie ouvrit la porte, puis se retourna une dernière fois. « Et prépare-toi, Marguerite. Dans les prochains jours, cette cour va devenir très dangereuse. »
Elle sortit dans le couloir, le cœur battant. La pièce derrière elle était silencieuse, mais l’écho de ses propres paroles résonnait dans sa tête. Elle venait de tendre un piège, mais la question demeurait : qui en était l’appât ?
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