La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 9: The Queen's Gown
Une heure avant l’aube, la Galerie des Glaces n’était encore qu’un long reflet pâle. Élodie n’y avait jamais pénétré à cette heure — personne n’y pénétrait à cette heure, sauf les serviteurs qui frottaient les parquets à genoux et les chiens du roi qu’on promenait avant la chasse. Mais Madame de La Motte avait un laissez-passer, et Madame de La Motte avait une idée.
« Le bal de la Saint-Louis. Dans dix jours. La reine portera du bleu de France, brodé de fils d’argent. On dira que c’est la couleur du roi, et c’est vrai, mais cela reste un bleu que la cour n’a jamais vu. C’est toi qui le couds. »
Élodie s’arrêta si brusquement que sa lanterne oscilla, jetant des ombres dansantes sur les boiseries dorées.
« Moi ? »
« Toi. Pas la veuve Picard, pas la petite Brun. Toi. La reine a demandé ton nom après ta réparation d’hier. Tu lui as plu. Ne gâche pas cela. »
Elles longèrent le mur nord, où l’on tendait les tentures neuves avant les grands bals. Madame de La Motte marchait vite, ses talons claquants résonnant comme un défi aux solives endormies. Elle désigna un rouleau de soie posé sur une table de chêne, sous un drap humide.
« On l’a teinte à Tours. C’est un bleu que l’on tire du pastel, pas de l’indigo. Plus profond, plus changeant. Touche. »
Élodie écarta le drap. Ses doigts rencontrèrent une étoffe si douce qu’elle en eut le souffle coupé — une soie sauvage, tissée lâche, qui semblait boire la lumière au lieu de la réfléchir. Dans la pénombre, elle paraissait noire ; sous la lanterne, elle s’éclairait d’une teinte de nuit d’été, juste avant que les étoiles ne s’allument.
« Je n’ai jamais cousu d’étoffe pareille, murmura-t-elle. Je n’en ai même jamais vu. »
« C’est le but. » Madame de La Motte inclina la tête, son profil tranché par la flamme. « Tu auras une chambre de travail, deux aides choisies par moi, et la liberté de circuler entre les ateliers jusqu’à l’apparat du soir. Si tu réussis, la reine te gardera. Si tu échoues… »
Elle n’acheva pas. Elle n’en avait pas besoin.
Élodie passa la journée dans l’étroit cabinet contigu à l’atelier de la garde-robe, un réduit sans fenêtre où l’on rangeait les patrons anciens et les chutes précieuses. Deux aides lui furent assignées, deux filles muettes et efficaces qui semblaient avoir appris le métier dans l’ombre — Marguerite, une blonde nerveuse qui pinçait les lèvres au moindre écart, et Jeanne, une brune rondelette qui souriait trop. Élodie leur dicta les bases du tracé, puis les renvoya couper la doublure dans le tonnerre des métiers à tisser de l’étage.
Elle resta seule. Les ciseaux mordirent la soie du premier geste, et tout le reste disparut.
Quand elle releva la tête, la nuit était tombée. Une bougie s’était consumée jusqu’à la moindre mèche ; l’autre ne tenait plus qu’un filet de lumière orange. Ses épaules la brûlaient, ses doigts étaient striés de piqûres d’aiguille. Le corsage était ébauché, la jupe découpée en quatre laizes d’une précision quasi chirurgicale. Elle se leva pour déplier la pièce d’étoffe restante — il fallait mesurer le volant de l’encolure — et c’est en soulevant le rouleau qu’elle sentit une résistance.
Un bruit de papier. Un froissement, juste sous le pouce.
Elle retourna l’étoffe. Dans le pli central, à l’endroit exact où la couture de l’ourlet rejoindrait la taille du corsage, une enveloppe plate était glissée, cousue dans une poche de fortune faite de lin brut. Une couture rapide, des points irréguliers — pas l’ouvrage d’un tailleur. Celle d’une femme pressée, ou d’une femme qui voulait qu’on trouve ce message.
Le nom d’Élodie était inscrit sur le rabat. Pas de titre. Pas de "à Mademoiselle Marchand". Juste : Élodie.
Ses doigts tremblèrent. Le papier était épais, un papier de ministre, à l’encre grasse. Elle défit le sceau d’une pression — un sceau de cire noire sans armoiries, brisé proprement.
*La reine croit que le bleu de son amour protège son royaume. On a déjà choisi la couleur du deuil. Elle portera du noir avant l’hiver si l’on ne coud pas la vérité dans l’ourlet de sa robe. Les ordres interceptés viennent de plus haut que le front. Cherchez la craie dans les écuries. — Un ami.*
Le message tomba sur ses genoux. La soie bleue, dans la flamme vacillante, semblait se décolorer lentement, comme si le deuil dont parlait la lettre s’y infiltrait déjà.
Élodie relut trois fois. Les ordres interceptés. Le front. Lorraine. *Les ordres interceptés viennent de plus haut que le front.*
Luc.
Elle ferma les yeux et revit le visage du Capitaine de Rohan, la franchise brutale de ses traits, la manière dont il avait dit *« mon régiment est le 23e d’infanterie »*, comme si ce nombre devait lui suffire. Il n’avait pas parlé d’ordres interceptés dans sa lettre. Il avait écrit : *"nos positions ont été compromises par un officier qui connaissait le terrain"*. Un officier. Pas une liste. Pas un nom.
Mais la lettre ouverte dans sa poche — celle qu’elle avait lue et qu’elle portait toujours, pliée contre sa poitrine, dans une ceinture de lin qu’elle avait cousue exprès — décrivait des mouvements de troupes, des points de repli, un nom de ferme fortifiée près de Lunéville où la compagnie de Luc était censée se trouver trois jours plus tôt. Trois jours. C’était il y avait une semaine.
La poche secrète de la robe. Qui pouvait savoir qu’elle serait chargée du tissu de Tours ? Personne, à part Madame de La Motte et la reine elle-même. À moins que…
Le doute s’insinua. Élodie avait appris, en quatre semaines à Versailles, que les coïncidences y étaient aussi rares que les secrets bien gardés. Quelqu’un savait qu’elle serait seule, ce soir. Quelqu’un savait qu’elle lirait ce papier avant de le montrer à quiconque. Quelqu’un l’étudiait peut-être, à l’instant même, depuis un œil-de-bœuf invisible dans le plafond de ce cabinet sans fenêtre.
Elle souleva la poche vide. Le lin brut était taché d’encre au bord — une encre violette, rare, coûteuse. L’encre que n’utilisent que les bureaux du ministère de la Guerre, disait-on. Ou les secrétaires du cardinal. Ou ceux qui voulaient faire croire que le ministère la leur avait donnée.
Élodie glissa le message dans sa ceinture, à côté de la lettre du capitaine. Deux secrets contre un. Trop lourd à porter.
Elle replia la soie avec des gestes précis, effaçant toute trace de son inspection, et sortit dans le couloir désert. Sous la voûte, une silhouette attendait — une femme en tablier gris, trop droite pour une servante.
« Tu as trouvé, dit Constance sans préambule. Tu as ce visage. Ce visage qui dit que tu as trouvé plus que ce que tu cherchais. »
Élodie ne nia pas. Son amie s’approcha, baissa la voix.
« Mon contact, dans les écuries. Il parle d’une craie. Une craie blanche, qu’on utilise pour marquer les selles que l’on réserve aux chevaux du roi. Sauf que la craie ne marque pas que les selles. Elle marque les selles des messagers. Les messagers qui portent les plis à la frontière de Lorraine passent tous par l’écurie est. On les marque à la craie pour qu’on les reconnaisse. Pour qu’on les attende. »
Élodie sentit le papier brûler contre sa peau.
« On les attend où ? »
« À la poste de Châlons. » Constance fixa ses yeux dans les siens. « Ton frère a été pris après Châlons. Pas avant. Le capitaine de Rohan t’a menti sur la date, ou quelqu’un lui a menti. »
Les murs de Versailles parurent se resserrer. La soie bleue, derrière elle, attendait sa couture. Le message de l’inconnu, dans sa ceinture, réclamait une action. Et le visage de son frère, disparu dans la brume de Lorraine, lui demanda ce qu’elle était prête à risquer pour recoudre ce monde, point par point.