La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 12: The Trap Springs
Le jardin du Roi flambait sous le soleil d’octobre, les allées de gravier crissant sous les pas nombreux de la cour. Élodie marchait à trois pas derrière la reine, son panier de couture au bras, pressant contre sa poitrine la petite bourse de cuir où elle avait cousu la broche volée, scellée comme une preuve mortelle. Elle avait répété son geste cent fois : s’avancer, ouvrir la bourse, présenter l’objet. Mais chaque fois qu’elle regardait la nuque poudrée de Marie Leszczynska, sa gorge se serrait.
C’est alors qu’elle les vit. La Comtesse de Vaudreuil avançait à contre-courant de la procession, ses jupes amples balayant les bordures de buis, et derrière elle, Marguerite, tête baissée, les épaules rentrées comme une souris sous le regard d’un chat. Liselotte, elle, était à genoux près d’un parterre de roses, occupée à cueillir des fleurs pour le boudoir de la reine, le dos tourné, ignorant tout du piège qui se refermait.
— Votre Majesté, appela la Comtesse d’une voix claire qui fit taire les murmures environnants. Puis-je vous demander un instant ?
La reine se retourna, l’expression polie mais lasse. Elle avait passé la matinée à recevoir des requêtes, et sa patience s’amenuisait visiblement.
— Madame de Vaudreuil, commença-t-elle, j’espère que cela est important. Le conseil m’attend à trois heures.
— Crucial, Votre Majesté. La rumeur court que votre service est troublé par les voleurs. Et je crois savoir qui est la coupable.
La Comtesse tendit un doigt ganté vers Liselotte, toujours agenouillée. La jeune fille se figea, une rose à moitié cueillie entre les doigts, puis leva lentement la tête, les yeux écarquillés comme un oiseau pris au piège.
— Votre Majesté, je proteste ! s’écria Liselotte en se relevant trop vite, laissant tomber les fleurs dans un nuage de pétales. Je n’ai jamais — je ne volerais jamais —
— Silence, coupa la Comtesse. L’émotion même de votre défense vous trahit. On m’a rapporté que vous aviez été vue en possession d’une broche appartenant à la princesse de Rohan, disparue de ses appartements la semaine dernière.
La foule des courtisans se resserra, formant un cercle de chuchotements et de regards avides. Certains souriaient en coin, contents du spectacle qui s’annonçait. Élodie sentit sa main trembler sur la bourse de cuir. Elle chercha Marguerite des yeux, mais la servante s’était rendue invisible derrière les jupes de la Comtesse.
La reine soupira. Le théâtre de la cour l’épuisait de plus en plus chaque saison.
— Liselotte, dit-elle d’un ton neutre, vous avez été à mon service trois ans sans une plainte. Qu’avez-vous à dire pour vous défendre ?
Défense. Liselotte ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Ses mains, rougies par le travail dans le froid du matin, froissaient le tissu de son tablier. Elle l’avait vu, Élodie le savait — elle avait compris que les preuves étaient contre elle, que rien de ce qu’elle dirait ne pourrait peser face à la parole d’une comtesse contre celle d’une servante des écuries. Elle chercha désespérément un allié dans la foule, mais chaque regard se détournait. La peur était contagieuse à Versailles, et personne ne voulait l’attraper.
Élodie jeta un coup d’œil à la reine. Marie Leszczynska triturait son mouchoir de dentelle, les mâchoires serrées. Elle n’aimait pas les scandales, elle les faisait disparaître vite, proprement, souvent à coups de renvois silencieux et de lettres de recommandation envoyées dans des provinces lointaines. Si Liselotte était bannie, elle serait perdue — et avec elle le seul guide qu’Élodie avait sur la cartographie invisible du palais.
Le temps semblait s’étirer. La Comtesse attendait, triomphante, la bouche en cœur. Marguerite n’avait toujours pas bougé. Élodie regarda la bourse dans sa main, la broche qui scintillait à travers le cuir, puis le visage blême de Liselotte qui ne pleurait pas mais dont les lèvres tremblaient de rage impuissante.
— Votre Majesté.
Les mots sortirent avant qu’elle pût les retenir. Tous les regards, d’un seul mouvement de roue, se tournèrent vers elle. La Comtesse retroussa une narine, surprise, puis ses yeux rétrécirent comme des trous de serrure.
Élodie fit un pas hors de sa place, son panier abandonné au sol. Le soleil l’éblouissait. Elle n’était rien — une couturière de province, une inconnue. Mais elle tira la broche de sa bourse et la leva devant elle comme un crucifix devant un vampire.
— La voleuse n’est pas Liselotte, dit-elle, la voix aussi ferme qu’elle le pouvait. J’ai trouvé cette broche le soir même de la disparition, cachée dans le panier de couture de Marguerite. Marguerite l’a avoué elle-même, sous serment.
Un murmure secoua la foule. La Comtesse blêmit, un éclat de rage traversant son masque composé avant qu’elle ne se ressaisisse. Ses doigts serrèrent si fort l’éventail qu’elle tenait qu’un craquement léger parcourut la nacre.
— Marguerite ? interrogea la reine, se tournant vers la servante qui s’était figée à mi-courbette, comme une statue frappée par un sort. Venez ici. Est-ce vrai ?
Le silence dura une éternité. Marguerite leva les yeux, chercha le soutien de la Comtesse, mais celle-ci la regardait d’un air déjà désengagé, comme on regarde un cheval boiteux qu’on s’apprête à vendre.
— … Oui, Votre Majesté. Je l’avoue.
La Comtesse fit un pas en arrière, un sourire de convenance plaqué sur les lèvres, le mépris sifflant entre ses dents.
— Je suis aussi surprise que vous, Votre Majesté. Je croyais défendre l’ordre, pas accuser injustement une innocente. J’ai été mal informée.
L’aisance du mensonge était si fluide que même la reine parut un instant décontenancée. Elle cligna des yeux, puis hocha la tête, trop fatiguée pour prolonger la confrontation.
— Marguerite, vous quitterez mon service à la fin du mois. Liselotte, vous reprendrez vos fonctions.
La reine se détourna, entraînant ses dames avec elle. La foule se dissipa lentement, les courtisans flairant la fin de la distraction, sauf quelques-uns qui s’attardaient, les yeux ronds sur Élodie.
La Comtesse de Vaudreuil vint se planter devant elle, si près qu’Élodie sentait le parfum musqué de ses cheveux poudrés. Ses lèvres souriaient encore, mais ses yeux étaient deux pièces sombres sans fenêtre.
— Une nouvelle couturière de Lyon, murmura-t-elle. Vous apprenez vite les règles du jeu. Mais à Versailles, mademoiselle, le premier apprenti survit rarement au second acte.
Elle s’éloigna sans se retourner, ses talons claquant comme des coups de pistolet sur le gravier. Liselotte traversa la foule encore dispersée et saisit la main d’Élodie, la serrant à lui faire mal.
— Vous êtes folle, dit-elle, les mots pressés contre le tourbillon. Vous venez de faire une ennemie qui ne pardonne jamais.
Élodie regarda la broche toujours dans sa main. Le bijou était froid contre sa paume moite.
— Je sais, répondit-elle. Alors il faut être prête.
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