La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 14: A Price to Pay
Le lendemain matin, l'atelier sentait encore la cire et le lin froissé lorsque Maître Jacques entra, les bras chargés d'un rouleau de soie couleur nuit. Il le déposa sur la table sans un mot, puis croisa les bras.
« Vous avez une heure, Mademoiselle Marchand. Après quoi, je reviendrai avec une cliente qui ne veut pas être vue, et qui ne veut pas qu'on la voie. »
Élodie regarda le tissu. Il était superbe — trop superbe. Un lustre profond, presque liquide, qui semblait absorber la lumière. Du brocart de Gênes, sans doute. Une pièce qui n'était pas passée par le registre royal.
« Je n'ai pas demandé de travail supplémentaire, Maître Jacques. »
« Non. Mais vous avez payé trois cents livres à Rochefort hier, et je connais vos gages. » Il sortit une pipe de sa poche, la tapota contre sa paume sans l'allumer. « À Versailles, on ne demande pas toujours la permission. On demande parfois pardon. Mais il faut d'abord survivre jusqu'au pardon. »
Élodie sentit son estomac se serrer. Elle avait espéré que personne ne remarquerait. Que l'argent mystérieux resterait une anomalie silencieuse, une bénédiction troublante dont elle pourrait se cacher. Mais Maître Jacques voyait tout. C'était son métier.
« Qui est la cliente ? »
« Une marchande de la rue Saint-Honoré. Elle possède un hôtel particulier où les dames de la cour viennent en visite discrète. Elle veut trois robes pour des clientes qui ne peuvent pas porter les couleurs de la reine — des mariées, des veuves qui se remarient en secret, des femmes qui changent de rang sans changer de nom. »
« Des robes volées à la garde-robe royale. »
« Empruntées. » Il sourit, mais ses yeux restèrent durs. « Les coupons que je vous apporte sont des chutes officiellement déclarées perdues à la teinture. Personne ne les cherchera. Et le paiement est triple de ce que la cour vous donne. »
Élodie fit glisser ses doigts sur le brocart. Il était froid, lisse, parfait. Elle pensa à Luc, aux lettres qu'elle n'avait pas envoyées, à la bourse d'or apparue comme par magie — et à la dette qui avait disparu sans laisser de trace. Elle pensa aussi à la reine, qui lui avait fait confiance, qui l'avait regardée avec une tendresse presque maternelle après l'incident du jardin.
« Et si on me découvre ? »
« On ne vous découvrira pas. Vous travaillerez ici, la nuit, quand la cour dort. Je m'occupe de l'approvisionnement. La cliente prend livraison par une porte dérobée. » Il se pencha. « Écoutez-moi, Mademoiselle. Vous avez humilié une comtesse devant la moitié du château. Vous portez une robe que la reine vous a offerte. Vous croyez que cela vous protège ? Cela vous rend visible. Une femme visible a besoin d'argent invisible. »
Le silence s'étira. Élodie regarda ses mains. Elles tremblaient légèrement.
« Combien de robes ? »
« Trois. Une par semaine. » Il sortit un carnet de sa poche. « La première est pour une femme qui se remarie après veuvage. La couleur doit être discrète — gris perle, ou blanc cassé. Pas de dentelle ostentatoire. Les clientes de la rue Saint-Honoré ne veulent pas attirer l'attention, seulement la conserver. »
« Je comprends l'exercice. »
« Bonne réponse. » Il remit le carnet dans sa poche et se dirigea vers la porte. « Je reviendrai ce soir, après complies. Vous aurez le premier coupon découpé. » Il s'arrêta, la main sur le loquet. « Et Mademoiselle — ne parlez de cela à personne. Pas même à votre amie Liselotte. Surtout pas à elle. Les amitiés de ce château sont des cordes. On ne sait jamais laquelle finira par vous pendre. »
Il sortit. La porte claqua.
Élodie resta seule, la main posée sur le brocart. Elle ferma les yeux. Elle pensa à la lettre cachée dans l'ourlet de la robe bleue, à la promesse de deuil avant l'hiver, à la menace de la Comtesse. Elle pensa à la reine, qui avait promis sa protection — une protection limitée, avait-elle dit. Et elle pensa à ce que Maître Jacques venait de lui offrir : de l'argent, oui, mais aussi une corde de plus autour du cou.
Elle retira sa main du tissu.
Puis elle la reposa.
À la tombée de la nuit, elle avait déjà démonté deux coutures. Le brocart se pliait entre ses doigts comme une promesse. Elle travaillait vite, précise, chaque point un acte de trahison silencieuse envers tout ce qu'elle avait appris. La discipline du métier, la fierté du titre. Servir la reine exigeait une loyauté absolue — et voilà qu'elle cousait pour des anonymes, avec des chutes volées, sous un faux prétexte.
« Tu es devenue une criminelle, Élodie. » Sa voix à elle, dans le vide de l'atelier. « Une criminelle en soie. »
Elle ne s'arrêta pas.
La première robe prit forme en trois nuits. Un corselet ajusté, une jupe tombante, des manches simples — rien de spectaculaire, mais tout de précision. La cliente vint la voir le quatrième soir, une femme d'une cinquantaine d'années, le visage caché par une mantille de dentelle noire. Elle toucha le tissu, le plia, l'approcha de la chandelle.
« Votre main est sûre, Mademoiselle Marchand. »
« Merci. »
« La femme qui portera ceci est la veuve d'un officier. Elle se remarie avec un homme qui ne peut pas être vu en public avec elle avant la cérémonie. » Elle marqua une pause. « Ils m'ont dit que vous étiez exactement le genre de couturière qui sait garder un secret. »
Élodie déglutit. « Je ne sais pas ce qu'on vous a dit. »
« Que vous avez traversé une rivière de boue pour sauver une amie. » La femme sourit sous la mantille — un sourire que l'on devinait plus qu'on ne le voyait. « C'est exactement le genre de personne à qui l'on confie un mariage secret. »
Le mot resta suspendu entre elles. Mariage secret. Élodie pensa à Luc, prisonnier, au-delà des frontières, peut-être mort. Elle pensa aux promesses qu'on fait et à celles qu'on ne peut pas tenir.
« Quand voulez-vous la deuxième robe ? »
« Dans dix jours. » La femme sortit une bourse de son manteau et la posa sur la table. Elle était lourde. « La moitié maintenant. L'autre moitié à la livraison. »
Elle partit sans un mot de plus. La porte se referma. Élodie compta l'argent — cent livres. Une fortune, presque. Elle la cacha dans son coffre, sous les rubans de la reine, avec la bourse d'or de l'inconnu.
Elle se recoucha sans dormir. Le plafond de son alcôve était bas, les poutres sombres. Elle entendait le vent gratter les tuiles, les pas des gardes changer de faction au loin.
Le lendemain matin, elle se rendit à la chapelle — non par piété, mais pour passer devant l'atelier de broderie où Hélène travaillait. La jeune femme était là, penchée sur un métier à broder, le profil éclairé par la lumière grise. Elle était pâle. Plus pâle que la semaine précédente. Ses doigts tenaient l'aiguille mais traçaient des motifs distraits, sans la concentration habituelle.
Élodie s'arrêta.
« Hélène ? »
La jeune femme sursauta. L'aiguille lui perça le doigt. Elle porta la main à sa bouche, aspirant la petite perle de sang.
« Élodie. Pardon. Je… je n'ai pas entendu. »
« Vous avez l'air épuisée. »
Hélène rit — un rire court, sans joie. « C'est la saison. Le roi organise des fiançailles pour quelques dames de la cour, et je fais partie de celles qui préparent les listes d'invités. Le travail est long, mais… » Elle hésita. « Ce n'est rien. »
« Vous êtes sûre ? »
Hélène baissa les yeux sur sa main blessée. « Sûre. » Elle releva la tête et sourit — un sourire de convenance, celui que l'on apprend quand on sert la reine depuis l'enfance. « Mais je vous remercie. Vraiment. Vous êtes la seule couturière d'ici qui demande comment on va, plutôt que comment on taille. »
Élodie voulut en dire plus. Mais elle vit, dans le cou de la jeune femme, un reflet — une chaîne discrète, presque invisible, qui ne ressemblait pas aux bijoux de la cour. Une bague, peut-être, portée en pendentif. Elle ne posa pas de question.
« Je dois y aller. » Hélène rangea son métier, soigneusement, comme si elle repliait un secret. « La reine m'attend. »
Elle passa devant Élodie, et dans l'air entre elles, il y eut une odeur de savon et de cire — et quelque chose d'autre. Quelque chose d'amer. De décision.
Élodie resta là, la main posée sur le cadre de la porte, tandis que les pas d'Hélène s'éloignaient dans le corridor. La jeune femme avait menti. Pas sur la fatigue — sur la cause. Élodie connaissait ce mensonge. Elle le portait elle-même, comme une seconde peau.
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